En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêts, réaliser des statistiques ainsi qu’interagir avec des réseaux sociaux.

Pour en savoir plus et paramétrer les cookies

Identifiez-vous ou Créez un compte

République des lettres

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

« Cette république est un État extrêmement libre. On n'y reconnaît que l'empire de la vérité et de la raison. [...] Chacun y est tout ensemble souverain et justiciable de chacun » : telle est la définition que Pierre Bayle (qui publie en Hollande les Nouvelles de la République des lettres entre 1684 et 1687) fournit de la République des lettres dans l'article « Catius » de son Dictionnaire. À la fin du xviie siècle, dans une Europe divisée par les oppositions dynastiques et confessionnelles, Bayle rêve à une communauté intellectuelle régie par la raison, fidèle à un idéal d'échange et de dialogue, indépendante enfin des pressions des pouvoirs civils et religieux. Si la première occurrence de la Respublica literaria remonte au xve siècle, l'expression, sans cesse employée en français ou en latin, désigne tour à tour la communauté des savants, le groupe qui, collectivement et internationalement, s'intéresse aux lettres et les productions de ce monde savant. Le terme de République ne doit d'ailleurs pas être sous-estimé dans une expression qui met en avant l'intérêt commun des savants, cette publica ou communis utilitas que les premiers humanistes italiens ont eu en vue dès qu'il a été question de traduire et de restituer les lettres antiques et de fournir de quoi forger une littérature nationale héritière et rénovatrice des grands modèles antiques.

Vers la fin du xviie siècle, la République des lettres devient un objet d'interrogations et de définitions plus ambiguës. Ainsi, Furetière note au mot rÉpublique de son Dictionnaire universel (1690) : « On dit aussi la République des lettres, en parlant collectivement de tous les gens d'estude » et l'Académie française (1694) : « On appelle figurément la République des lettres les gens de lettres en général, considérés comme s'ils faisaient un corps. » Le « comme si » est éloquent... Car de quel corps s'agit-il ? En quoi la corporéité savante se différencie-t-elle des universités ou des académies ? Et quel type de gouvernement y pratique-t-on ? En fait, ces questions ne cessent de se poser à ceux qui utilisent, pour se décrire, un vocabulaire éminemment politique. Ce qui se dégage toujours, c'est l'idée d'une communauté qui transcende les États et est répandue en chacun d'eux ; il s'agit donc d'un corps universel, fait de citoyens égaux où chacun, comme le remarquait Bayle, est souverain et indépendant d'autrui et qui se donne pour but le progrès du savoir, sous l'égide, dès le xviie siècle, de la raison. La renaissance avait, en effet, installé l'idée que le savoir postule la collaboration de groupe. L'histoire intellectuelle du xvie et du xviie siècle est riche d'appels lancés aux doctes de toute l'Europe et de projets visant à la création d'institutions destinées à réunir les talents. Mersenne, « le grand négociant des Lettres », rêva à la création d'académies internationales ou de larges assemblées de savants : correspondances, périodiques, académies, foires, grands imprimeurs permirent cette communication de particuliers unis dans le savoir et son efficacité. Car l'écriture, la publication par un auteur doit d'abord servir le bien public ; la théorie de l'utile et de l'agréable, si discutée durant tout le xviie siècle, prend là sa source, comme le rappelle à la fin du siècle le père Rapin : « Il est vrai que la poésie a pour but de plaire : mais ce n'est pas son principal but. Car la poésie, étant un art, doit être utile par la qualité de sa nature, et par la subordination essentielle que tout art doit avoir à la politique dont la fin générale est le bien public. »

La République les lettres a souvent été pensée (ce fut le cas de R. Koselleck), comme un milieu (le premier champ littéraire) dont le développement serait lié à celui de l'absolutisme monarchique, où les membres trouveraient, par compensation, un espace de liberté. Toute l'histoire des lettres au xviie siècle est traversée par cette double appartenance d'individus qui sont liés en même temps à des protecteurs, à des clans familiaux, qui sont au service du roi ou d'un prince et se reconnaissent dans cette république idéalement autonome ou en voie de l'être. De cette double appartenance, qui fait de l'homme de lettres un homme engagé dans un service de plume et un individu pris dans un réseau particulier où il se fait reconnaître comme auteur autonome, naîtra au tournant du Grand Siècle l'idée qui est la nôtre de littérature.

L'historiographie a beaucoup souligné la fin de cette république, comme corps composite de droits (fictifs) et de liberté (idéale) : les guerres religieuses, la captation par Louis XIV du service de plume tendu vers son éloge et la légitimation de son règne, la création par l'État d'académies (on pense à l'Académie française créée par Richelieu en 1634-1635), la fragmentation progressive du savoir en disciplines et en savoirs spécialisés qui scelle la disparition d'un régime encyclopédique du savoir contribuent, comme autant de facteurs divers, à la disparition de ce corps des gens de lettres. Avec l'émergence de l'auteur moderne, d'un régime du droit d'auteur, ce n'est plus la reconnaissance des pairs et le jeu de la reconnaissance mutuelle qui fait participer au monde des lettres, mais la revendication d'une individualité et d'une personnalité littéraire singulière. Se substitue alors au modèle d'une paternité collective où tous les membres sont frères de la République des lettres celui d'une paternité plurielle qui se constitue et forme le public des Lumières. On peut, en schématisant un peu, dire que la république des lettres s'inscrit entre les deux grandes crises de la rhétorique. La première, dont le Ciceronianus d'Érasme (1528) ou celui de Pierre de la Ramée (1557) sont le révélateur et qui amène à relativiser l'usage du latin, fait de la rhétorique non plus un patrimoine commun, mais une discipline du dialogue imprégnant la pédagogie, la transmission et la formation du savoir. La seconde fait référence à la suppression, en 1902, de la classe de rhétorique qui la remplace par l'histoire littéraire. Cette crise trouve ses racines dès le xviie siècle, quand naît la notion moderne de goût.