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Rainer Maria Rilke

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain autrichien (Prague 1875 – Val Mont, Suisse, 1926).

Issu d'une famille de fonctionnaires de l'État autrichien, Rilke, sa vie durant, va tenter de se créer d'autres origines familiales. En témoigne son œuvre la plus populaire, le Chant de l'amour et de la mort du cornette Christophe Rilke (1899) ; et une interprétation erronée de sa généalogie l'aurait presque amené à se fixer en Carinthie pour y trouver enfin des racines authentiques (« Urheimat »). La biographie de Rilke apparaît comme une quête infinie d'une identité recherchée désespérément : éduqué en fille par une mère abusive, qui hante ses poèmes, il reçoit en 1897 un second baptême : grâce à Lou Andreas-Salomé, René(e) devient Rainer. Ainsi s'appellera désormais le poète allemand le plus européen. Voyageur éternel, Rilke traverse continuellement l'Europe entière (Autriche, Allemagne, Suisse, Italie, Russie, France, Scandinavie, Espagne) et l'Afrique du Nord. La Russie, qu'il visite deux fois (1899 et 1900) en compagnie de Lou, et la France (Paris et la Provence) deviennent ses patries « électives » : il s'approprie leurs langues jusqu'à écrire des poèmes en russe et en français. Il rencontre Tolstoï, Gide, Valéry et devient en 1905-1906 le secrétaire de Rodin, auquel il rendra hommage dans une monographie. Une correspondance abondante, commentaire indispensable de l'évolution du poète, accompagne cette vie d'errance. Parmi les partenaires de cette correspondance, il y a beaucoup d'aristocrates et de femmes : la recherche d'origines nobles et l'amour impossible se conjuguent. La quête d'un lieu de séjour aboutit en 1921 : Rilke se fixe dans la « tour » de Muzot, dans le Valais.

Les débuts de Rilke (des pièces naturalistes, Maintenant et à l'heure de notre mort ; Aux premiers froids et des recueils de poèmes épigonaux, Offrande aux lares, 1895, Couronné de rêve, 1896, Avent, 1897, et Pour me fêter, 1899) laissent à peine entrevoir la transformation de la « porcelaine en marbre » (Musil). L'effusion sentimentale caractérise encore les premières œuvres authentiquement rilkéennes : le Livre des mages, commencé en 1899, publié en 1902, et surtout le Livre d'heures, écrit sous l'emprise des voyages en Russie à partir de 1899, terminé en 1903 après l'expérience douloureuse du premier séjour parisien, publié en 1905 (3 parties : le Livre de la vie monastique, le Livre du pèlerinage, le Livre de la pauvreté et de la mort).

En 1901, Rilke épouse Clara Westhoff, membre de la colonie d'artistes de Worpswede. C'est elle qui lui fera connaître Rodin en 1902. L'exemple du travail du sculpteur, son « modelé », et la découverte des toiles de Cézanne ont radicalement changé l'attitude poétique de Rilke. La deuxième série des poèmes formant le Livre des images (1906), mais surtout les Nouveaux Poèmes (1907 et 1908) représentent le concept de « Dinggedicht » : le poète veut faire apparaître, à l'instar du peintre, l'essence même des choses ; il se transforme en « phénoménologue » et choisit des sujets généralement réservés aux beaux-arts : statues, fleurs, animaux (dont la célèbre « Panthère ») et cathédrales. Cette période médiane, que l'on pourrait qualifier de « parisienne », se termine en 1910 par la publication du roman les Carnets de Malte Laurids Brigge, auquel il travaille depuis 1904 et qui se veut une transposition de l'esthétique de Baudelaire dans le domaine romanesque : au centre, la grande ville, Paris. Après 1910, Rilke traverse une crise profonde. Il songe même à une cure psychanalytique. L'« inspiration » de janvier-février 1912 met fin à ses doutes : c'est le début des Élégies de Duino, son chef-d'œuvre. En 1913-1914, les poèmes « Tournant » (Wendung), « À Hölderlin », et « Délaissé sur les montagnes du cœur », tracent les lignes d'une nouvelle esthétique rilkéenne : au travail du « modelé », ce travail des yeux, il opposera désormais « l'œuvre du cœur » (Herzwerk). Les Élégies et les Sonnets à Orphée, credo poétique de 1922, accordent au poème la tâche de rendre invisible, donc indestructible, le monde réel. Ce processus de métamorphose incombe aux poètes qui, pourtant, sont les êtres les plus fugitifs. La dernière période de Rilke va faire naître, d'un côté, de grands poèmes énigmatiques (« Gong », « Mausolée »), de l'autre, l'ensemble presque léger de ses poèmes en français (« Vergers », « Quatrains valaisans », 1926 ; « les Fenêtres », « les Roses », 1927).

Les Carnets de Malte Laurids Brigge, récit en prose (1910) sous forme de journal intime. À travers l'histoire de son héros, Rilke retrace ses propres expériences et traduit ses propres interrogations. Partagé entre sa volonté de saisir la vie dans tous ses aspects et son angoisse existentielle, Malte est un personnage déchiré par le réel qu'il recherche. Miné par la mort omniprésente, Malte refuse cette rupture totale sans réussir à l'intégrer dans sa quête de plénitude. Rilke lui-même dira des Carnets que l'angoisse qui s'y exprime n'est pas un reproche adressé à l'existence, mais un reproche adressé à l'homme incapable de percevoir les richesses de la vie dans sa totalité. La grande ville, paradigme de la modernité, apparaît comme un lieu de déchéance physique et psychique à caractère apocalyptique. Le poème « Une charogne » de Baudelaire et le conte la Légende de saint Julien l'Hospitalier de Flaubert sont la matrice de la nouvelle esthétique du roman.

Élégies des Duino, cycle de 10 poèmes en vers libres, commencé le 20 janvier 1912 au château de Duino, sur l'Adriatique, après une grave crise qui avait fait douter Rilke de sa vocation de poète. La Première Guerre mondiale empêcha l'achèvement de l'œuvre, qui fut terminée en février 1922 à Muzot, au cours d'une période d'exaltation créatrice. Ce chant du cygne du symbolisme européen confère à la poésie le rôle de dépositaire de la tradition métaphysique de l'Occident : « Une poésie qui tient lieu de théologie. »