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Charles Péguy

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain français (Orléans 1873 – Villeroy, près de Neufmontiers-lès-Meaux, Seine-et-Marne, 1914).

Boursier d'État, il fait de solides études classiques et prépare le concours de l'École normale, où il entre en 1894 pour en sortir sans diplôme en 1897. Avec Marcel Baudouin, dont il épousera la sœur en 1897, il côtoie bien des détresses. La vision de la misère ouvrière à Paris ne s'effacera pas de son esprit. Inscrit au parti socialiste, qu'il juge seul capable de rénover le monde, il écrit une Jeanne d'Arc (1897), voyant en elle la première incarnation de l'âme socialiste. L'inquiète conscience qu'a Jeanne du mal présent reflète les questions qu'il se pose et auxquelles il ne trouve pas de réponse. Il lui importe de chercher le « salut temporel de l'humanité » en instaurant le règne de la justice. Tel est le sens de Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse (1898), qui, par-delà les thèmes d'une équitable répartition du travail, vise à la fraternité universelle. Plus encore, le socialisme doit être une véritable expérience religieuse : les hommes doivent devenir « libres pour la vie intérieure ». L'affaire Dreyfus bouleverse Péguy. Il se jette dans la mêlée ; seule comptent pour lui la vérité et la justice. Il s'éloigne du parti socialiste, d'autant plus que sa tentative de fonder une librairie libre, la librairie Bellais, tourne court et que les décisions prises par le congrès du parti socialiste de 1899 de n'admettre aucune polémique interne le révoltent. Indépendant, il se consacre alors à son projet de « journal vrai » : ce sont les Cahiers de la quinzaine, soit, de janvier 1900 à août 1914, plus de deux cents livraisons, réparties en quinze séries. S'ils s'ouvrent à de nombreux écrivains (Anatole France, Romain Rolland, André Spire, André Suarès, les Tharaud...), ces « cahiers » sont une arme pour la défense des valeurs les plus chères à Péguy. C'est pour lui un engagement de tous les instants, une attaque de front des problèmes spirituels, sociaux, politiques de chaque jour. Même dans ses plus belles méditations (De la grippe, 1900 ; De Jean Coste, 1902), Péguy est l'homme d'un combat. Le thème directeur est une fidélité fondamentale au réel, qui rejette une vérité désincarnée : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. » Ainsi de Notre patrie (1905), qui marque une évolution vers le nationalisme, et des différentes Situations (1906-1907), critique violente du monde moderne, où le socialisme de Guesde et de Jaurès a perdu sa vertu originelle : la mystique s'est dégradée en politique. Péguy invite à une révolution « morale », mais ces années de lutte finissent par faire vaciller la flamme. Il passe par plusieurs crises : crise religieuse (« J'ai retrouvé la foi. Je suis catholique », confie-t-il à Lotte en 1908), désarroi et constat d'échec, dont se font l'écho À nos amis, à nos abonnés (1909), Notre jeunesse (1910), Victor-Marie, comte Hugo (1910), crise sentimentale (sa passion pour Blanche Raphaël, qu'il domine et que traduit la Ballade du cœur, posthume, 1976). Péguy opère un « ressourcement ». Il sent l'urgence de dépasser le plan du temporel pour s'élever à celui du surnaturel. Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (1911) marque le début d'une féconde expérience littéraire au service d'une aventure spirituelle : l'œuvre dévoile le cheminement intérieur de Péguy vers la certitude. Si « le règne du royaume impérissable du péché » existe toujours, il y a dans le ciel « un trésor de grâces » : ne doutons pas de Dieu. Et aussi l'espérance, cette « enfance du cœur », qui illumine le Porche du mystère de la deuxième vertu (1911). La paix de l'esprit ne peut se trouver que dans le « désistement », le « renoncement », le « délaissement » de l'homme, qui sont le premier – et le décisif – acte de foi (le Mystère des saints Innocents, 1912). Ce sont dès lors les grandes poésies : la Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc (1912), la Tapisserie de Notre-Dame (1913), avec la « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres », Ève (1913), qui offrent la vision d'un monde neuf. Émotions, images, rythmes épousent fidèlement la ligne sinueuse d'une inspiration toute chrétienne, au rythme du pas du pèlerin (Péguy se rend à Chartres en 1912 et en 1913). Les Mystères connaissent l'insuccès. Péguy est attaqué de toutes parts, autant par les « catholiques mondains » que par le « parti intellectuel », qu'il n'a jamais ménagés. Un nouveau théologien. M. Fernand Laudet (1911), puis l'Argent et l'Argent suite (1913) n'épargnent ni les uns ni les autres. Péguy partira pour la « dernière des guerres » avec un détachement mystique, conscient de combattre une fois encore pour une juste cause. Il laissait, après la Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne (1914), une Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne inachevée ; il y laissait transparaître une dernière fois sa méfiance pour les visions du monde « codifiées », qui n'ont pas de racines véritables. Témoin passionné, jusqu'à l'injustice, de la vérité et d'une vérité qui ne peut être que « charnelle », Péguy accomplit sa destinée, solitaire, mais comme peut l'être un prophète, ou l'officier qui attend son destin, debout dans le champ de blé de Villeroy, que ses soldats-paysans, un mois auparavant, avaient moissonné.