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Nord-Caucase

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Sur les quelque quarante langues parlées, au nord du Grand Caucase, dans les ex-républiques autonomes restées dans la Fédération de Russie, une douzaine ont aujourd'hui une littérature écrite et des publications, pour la plupart seulement depuis la période soviétique, avec un enseignement généralement restreint au primaire. Toutes utilisent l'alphabet cyrillique.

On peut distinguer deux grands ensembles : l'un, précocement islamisé et foyer d'une culture, partiellement écrite, de tradition arabo-persane, au Daghestan ; l'autre, allant de la Tchétchénie à l'Abkhazie en passant par l'Ossétie, resté plus longtemps socialement archaïque, marqué par la tradition épique des Nartes.

La tradition arabo-persane

Le Daghestan compte actuellement neuf langues écrites (avar, dargi, lak, judéo-tat, kumyk, lezgi, rutul, tabasaran et tsaxur), le rutul et le tsaxur en étant à leurs balbutiements, les trois premières, au contraire, attestées, en alphabet arabe, depuis le Moyen Âge, que ce soit dans des traductions ou dans des œuvres originales dans la mouvance arabo-persane (chroniques, traités scientifiques et jurisprudence islamique). Car la tradition proprement littéraire – lyrique, satirique ou épique – du Daghestan est essentiellement orale, assez proche, dans l'esprit et dans la forme, des chansons, fables et fabliaux, gestes héroïques ou animalières du Moyen Âge occidental, dont elle partage les références orientales.

Au xixe siècle, la conquête russe, au terme de massacres et de déportations parfois massives, précipite les élites nord-caucasiennes dans le monde moderne, avec en particulier les sept magistrales premières descriptions de langues (abkhaz, tchétchène, avar, dargi, lak, lezgi et tabasaran) dues au génial officier d'empire Piotr Uslar (1816-1875), comprenant chacune une chrestomathie. Au contact des œuvres et des traductions russes, le contenu de la poésie, genre dominant qui demeure fidèle à la forme persane ou populaire, commence à évoluer avec le poète dargi Batyrai (1820-1902), paysan illettré dont les œuvres en dialecte d'Uraxi se sont transmises oralement jusqu'à leur publication en 1928, le poète Kumyk Irtchi-K'azak' (1830-1879), exilé en Sibérie pour avoir participé, selon la tradition, à l'enlèvement de la bien-aimée de son meilleur ami, les bardes lezgis dont Etim Emin (1838-1884), que son prénom de plume, qui signifie « orphelin », pose en défenseur des opprimés, et Sulejman Stal'skij (1869-1937), « Homère du xxe siècle », selon Gorki, ou encore l'Avar Mahmud de Kaxab-Roso (1870-1919). Dans les poèmes ou les satires de l'Avar Gamzat [Hamzat] Ts'adasa (1877-1951) et dans l'œuvre du publiciste Said Gabriev (1882-1963), elle prend même une orientation radicale. Ces derniers sont, aux côtés du très populaire essayiste lak Efendi Kapiev (1909-1944), qui écrit en russe des nouvelles et des carnets de guerre, des poètes Kazijau Ali (1879-1964), fils de paysans kumyks, illettré, qui n'apprit à écrire que durant la Première Guerre mondiale, de Alim Salavatov (1901-1942), kumyk lui aussi, tout comme le satiriste Nuxaz Batymurzaev (1869-1919) et son fils, le dramaturge et publiciste Zejnalabiddin (1897-1919), du traditionaliste lezgi Tahir Xurjugski (1893-1958) ou du Lak Abut'alib Ghafurov (1882-1975), plus novateur, qui redécouvre l'alternance vers-prose chère aux classiques persans, les pères d'une littérature militante au service de l'idéologie soviétique mais qui se nourrit du folklore et sait rester proche de la sensibilité locale. Les prosateurs restent rares. On citera Ahmedxan Abu-Bakar (1931), Dargi de K'ubatchi, et surtout l'Avar Rasul Gamzatov [Hamzatov], fils de Gamzat [Hamzat] Ts'adasa, président de l'Union des écrivains, dont l'œuvre abondante est illustre bien au-delà des frontières du Daghestan.

La tradition des Nartes

L'Ossétie, berceau de la tradition épique des Nartes, restée en partie chrétienne, accède à l'écriture en 1798. Sa langue, d'origine iranienne, et son riche héritage folklorique, d'origine indo-européenne, font l'objet d'études approfondies de la part du Russe Vsevolod Miller (1848-1913).

Dès le xixe siècle surgissent des poètes animés d'un souci national et didactique comme Ioane Ialghuzidze (1775-1830), poète inventeur d'une transcription à base géorgienne, ou T. Mamsurov (1843-1898). Mais la figure principale est celle de K'ost'a Xetagurov (1859-1906), écrivain, peintre et journaliste, né dans le peuple mais formé à Saint-Pétersbourg, dont la Lyre ossète (1889), les nombreux articles et illustrations eurent un grand retentissement, politique et social. Parmi les prosateurs, Seka Gadiev (1856-1915) et Arsen K'otsoev (1872-1944), instituteur, renvoyé pour athéisme, devenu journaliste, russophone, poursuivent sur cette voie de l'engagement. Après la révolution d'Octobre, la propagande du nouveau pouvoir récupère et promeut ce courant, où s'illustrent également le dramaturge E. Britaiev (1881-1923) et le poète Tsomak Gadiev (1883-1931). Sosryko Kulaev (1890-1938), auteur de récits historiques, et la romancière russophone Ezetxan Urujmagova (1905-1955) s'en tiennent prudemment à l'évocation de l'ancien régime, alors que le publiciste Maksim Tsagaraev (1916), le poète, critique et traducteur Nafi Djusojty (1925), un dramaturge comme D. Tuaev (1903-1964), des poètes comme Ivan Niger (1896-1947), Sozur Bagraiev (1888-1928), Giorgi Maliev (1886-1937) ou Giorgi Kajtukov (1911), bilingues, gagnent leur vie comme traducteurs et engagent le destin national aux côtés de la Russie, se faisant les représentants locaux d'une littérature soviétique marquée par les motifs obligés (guerre civile, édification du socialisme, dékoulakisation).

Les autres peuples du Caucase du Nord-Centre (Tchétchènes-Ingouches) et de l'Ouest (Tcherkesses, Kabardes ou Adyghés, Balkars et Karatchaïs turcophones) ont ignoré jusqu'en 1917-1924 l'expression écrite, en dépit de quelques projets avortés avec les travaux de Chora Noghma (1794-1844) sur le kabarde ou encore le premier livre karatchaï de I. Akbaev en 1916. Ils possédaient néanmoins un riche patrimoine oral (l'épopée des Nartes) et la poésie populaire des achoughs, bardes polyglottes se produisant dans les mariages. La Révolution, en introduisant l'alphabétisation, stimula l'émergence de littératures nationales dont l'essor fut ensuite freiné par la déportation « pour collaboration » des Tchétchènes, des Ingouches et des Balkars.

En Tchétchénie, les folkloristes Ch. Aisxanov (1907-1937) et Said Baduiev (1904-1943) fraient la voie aux poètes Mahomet Mamakaiev (1910-1973) et Rausa Ahmatova, fille d'ouvriers, d'origine karatchaï, qui décrit l'émancipation des montagnardes, au dramaturge Nurdin Muzaev (1913), dont les vers de jeunesse imitent Maïakovski et qui, déporté en Asie centrale comme le reste de son peuple, devint romancier et traducteur de Rustaveli et de Shakespeare.

Le linguiste Dochluq'o Malsagov (1898-1966), père de l'alphabet et de la prose ingouche, voit son œuvre de pionnier poursuivie par le dramaturge, ingouche, mais russophone, Idris Bazorkin (1911) et par des folkloristes.

En Kabardino-Balkarie, la littérature, fondée par les achoughs Bekmurza Patchev (1854-1936), qui inventa une transcription à partir de l'alphabet arabe et s'illustra comme romancier et folkloriste, et Kazim Metchiev (1859-1945), né serf, éduqué à l'école coranique, où il apprit l'arabe, le persan et l'osmanli, avant de devenir forgeron et de mourir en exil au Kazakhstan, produit des poètes d'audience nationale : les Balkars K. Otarov (1912-1974) et K. Kuliev, les Kabardes Ali Chogentsuk'ov (1900-1941), pédagogue formé à Istanbul, traducteur de Pouchkine et de Lermontov, et Askerbi Chortanov (1916), prosateur.

En Tcherkessie, on citera les poètes A. Urtenov (1907-1955), Halimat Bajramukova, chantre de la résistance aux envahisseurs allemands, et les prosateurs Osman Xubiev (1918) et Husin Gachokov (1913).

En République des Adyghés enfin, le poète populaire et satirique Tsugh (Tahir) Teutsej (1855-1940) prépare les expressions plus modernes d'un Murad Paranuk (1912-1970), pédagogue engagé et traducteur.

Au sud-ouest du Grand Caucase, la littérature abkhaze a pour père Dimit'ri Gulia (1874-1960), né dans une famille de paysans chrétiens et éduqué au séminaire de Gori, créateur en 1892 de l'alphabet national, sur la base du cyrillique russe ; devenu instituteur, il recueillit le folklore populaire, écrivit lui-même et fonda le premier théâtre abkhaz en 1921. L'époque soviétique voit triompher, comme ailleurs, une poésie de circonstance avec Iua K'oghonia (1903-1928), qui sait cependant réutiliser l'imagerie traditionnelle, ou Levarsi K'vits'inia (1912-1941). La prose est vouée aux œuvres « réalistes-socialistes » avec Samson Tch'anba (1886-1937), formé lui aussi au séminaire, ou Ivane P'ap'askiri (1902-1980). On citera encore les dramaturges Mixeil Lakerbai (1901-1965), des poètes comme Bagrat' Chinkuba (1917), Ivane Tarba (1921) et Muchni Lasuria (1938). La littérature plus récente est dominée par Giorgi Gulia (1913) et surtout Fazil Iskander qui, en choisissant d'écrire en russe, dans une veine humoristique et centrée sur le monde préservé de l'enfance, donne à son inspiration, d'un « régionalisme » attachant, une audience beaucoup plus large.