En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêts, réaliser des statistiques ainsi qu’interagir avec des réseaux sociaux.

Pour en savoir plus et paramétrer les cookies

Identifiez-vous ou Créez un compte

Mélanésie

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Le terme Mélanésie (créé en 1832 par Dumont d'Urville) désigne un ensemble qui comprend la Nouvelle-Guinée et les îles qui l'entourent, les îles de l'Amirauté, l'archipel des Bismarck, les îles Salomon, les Torres, les Santa Cruz, le Vanuatu, l'archipel de Fidji, la Nouvelle-Calédonie et ses dépendances. La Mélanésie ne correspond ni à un découpage géographique, ni à un regroupement de peuples présentant des systèmes sociaux identiques. Ce sont des facteurs historiques préeuropéens qui ont créé l'unité dans un monde d'une incroyable diversité. Bien que les connaissances archéologiques dans ces régions soient encore fragmentaires, on s'accorde à situer le peuplement de la Nouvelle-Guinée à 30 000 ans environ et celui des îles les plus à l'est à 2000 av. J.-C. Les cultures ont ainsi eu le temps de se diversifier, et les populations se sont adaptées à des milieux naturels très différents ; les littératures – en dépit du fonds commun austronésien, toujours bien visible – diffèrent parfois grandement. En effet, les archétypes de sociétés aussi différents que celles à big man (Nouvelle-Guinée, Salomon en partie), à grades (Salomon, Vanuatu), à organisation clanique (Nouvelle-Calédonie) ou fortement hiérarchisées (Fidji) ne peuvent se rejoindre. Par ailleurs, les facteurs naturels sont une importante cause des différences dans le traitement des vieux thèmes austronésiens.

La littérature orale mélanésienne est relativement bien connue, mais de façon très inégale. Les îles, grandes ou petites, ont eu des destins très divers : demeurées peu touchées par la colonisation, elles ont gardé leur patrimoine intact, mais il est peu accessible ; ou bien ce patrimoine est connu grâce à des travaux missionnaires ou scientifiques (et les populations locales sont parfois obligées de s'y référer quand une coutume, un héros, un récit ont été oblitérés de la mémoire collective) ; ou bien encore les littératures locales survivent, et on peut les voir s'adapter et se renouveler. Ainsi les Nouvelles-Hébrides (auj. Vanuatu) et partiellement les Salomon ont été révélées au monde littéraire par le Révérend anglais R. H. Codrington (1830-1922) avec The Melanesians (1891). Les îles Trobriand nous sont familières, tant au point de vue de leur organisation sociale que pour leur vision du monde, grâce aux travaux de Bronislaw Malinowski (The Argonauts of the Western Pacific, 1922). À Fidji, la langue officielle (avec l'anglais), le mbau, présente à l'école mélanésienne les thèmes traditionnels des mythes (les écoles indiennes utilisent le tamoul ou le hindi). De nombreux journaux publient en mbau, mais, à l'heure actuelle, aucun écrivain local ne s'est encore imposé hors de son cercle linguistique.

La littérature de Nouvelle-Calédonie est particulièrement bien connue. Découverte par les Anglais (Cook en 1774), puis colonie française à partir de 1835, la Nouvelle-Calédonie, après avoir été colonie pénitentiaire, puis colonie de peuplement, devient, en 1946, territoire français. Les populations autochtones de cette grande île en forme de pirogue (400 km de long sur 50 km de large) ont subi différemment le contact européen. Selon les besoins des colons, elles ont été massacrées et déplacées (site de Nouméa, au début de la colonisation, puis région de Bourail et de Fafoa au moment des répressions des révoltes de 1895 et de 1917), refoulées sur les terres pauvres impropres à l'élevage du bétail européen (la quasi-totalité de l'île) ou sont demeurées sur place (les îles Loyauté). Ces divers contacts expliquent la situation actuelle de la littérature orale encore existante. Lorsque les groupes sociaux ont été déstructurés, les jeunes Mélanésiens méprisent un peu les « histoires des vieux », et la littérature échappée à l'oubli n'est plus qu'un folklore ; mais, lorsqu'il y a eu adaptation de la société locale aux exigences nouvelles, les textes ont gardé leur fonction et continuent leur vie orale.

Le travail de collecte a été commencé par les missionnaires dès le milieu du xixe s. (ainsi le Père Lambert dans le nord de la Nouvelle-Calédonie depuis 1853 publiera en 1900 Mœurs et Superstitions des Néo-Calédoniens). Continuée par des spécialistes en sciences humaines (Jean Guiart) et des linguistes (A.-G. Haudricourt et les équipes du C. N. R. S.), cette collecte n'a pas encore épuisé l'immense richesse en textes oraux de ces îles. Les autochtones ayant pu faire reconnaître leur droit à voir leur langue et leur littérature enseignées dans les écoles, de jeunes chercheurs mélanésiens entreprennent d'utiliser les matériaux ainsi accumulés. La Nouvelle-Calédonie « littéraire » a bénéficié au début de ce siècle des travaux du pasteur Maurice Leenhardt, qui, à partir de 1924, apprit à ses ouailles les plus douées à écrire leur langue et leur mit entre les mains cahiers et plumes pour noter tout ce qu'ils jugeaient en valoir la peine : ainsi est née une bibliothèque unique en Océanie. L'œuvre du savant local Boesou est, de cette façon, vivante : dans sa langue, il expose coutumes, rites et croyances. De cette œuvre – et d'autres cahiers – Maurice Leenhardt a publié un recueil de légendes (Documents néo-calédoniens, 1931). Appliquant les mêmes principes que ceux dont on entoure la publication des œuvres grecques ou latines, il a placé dans le panthéon de la littérature mondiale les légendes canaques, manifestation d'un peuple qui avait paru aux Européens l'un des plus primitifs et des plus attardés de la planète. Les textes correspondent aux divers moments de la vie sociale : loisirs, détente, veillées, fêtes familiales, travaux collectifs et moments forts où le groupe entier communie (mariages, deuils, initiations). Le contact avec l'Européen suscite fréquemment un genre nouveau apparenté aux Mémoires ; ces réflexions personnelles étaient auparavant réservées à des situations d'éducation ou étaient totalement prohibées ; il n'y avait aucun code pour traduire l'émotion ou la pensée individuelle qui devait, pour s'exprimer, se glisser dans le mythe.

Les textes improprement appelés généalogies constituaient une forme très particulière du « genre noble ». Réservées aux réunions qui duraient plusieurs semaines à l'occasion d'un événement important ou du déploiement de puissance d'un homme en quête de pouvoirs honorifiques, ces suites d'anthroponymes et de toponymes nécessitaient un mode particulier de récitation. Les orateurs se succédaient sur l'échelle à igname (un bois indenté, qui, fiché en terre, permet d'atteindre les longues tiges délicates de l'igname, à l'époque où il convient de les lier aux hautes perches sculptées) ; ils accompagnaient leur péroraison de moulinets de leur bras libre armé d'une hache, tandis que les assistants scandaient le rythme de leur parole et leur reprise de souffle au bout d'une période d'une incroyable longueur (il faut citer les clans en rapport étroit en un seul trait). La foule qu'ils dominaient suivait avec attention la longue énumération de toponymes et de clans qui s'en réclamaient, chaque famille ponctuant la litanie d'un salut puissant à la reconnaissance de son appartenance. Il n'était pas permis aux récitants de se tromper ou d'hésiter, sous peine de susciter la colère des membres de clans dont les noms auraient été omis ou déplacés. Ces interminables nomenclatures sont d'une importance capitale pour la société traditionnelle : elles correspondent à la proclamation officielle des droits de chaque groupe sur des terres et de leur préséance sur d'autres clans. Les danses se déroulaient au son des flûtes, du martèlement des pieds et des chants exaltant la puissance des utérins (danses de femmes), de l'animal « totem », de l'eau, qui crée les îles ou les emporte (danses d'hommes). Danses et hymnes évoquaient aussi la complémentarité de l'homme et de la femme, de la vie et de la mort, la présence des morts parmi les vivants...

La diversité d'un groupe linguistique à l'autre est très grande. Un même thème austronésien trouve de multiples interprétations. Le serpent apparaît ainsi sous des formes diverses en Nouvelle-Calédonie. Serpent de terre, de mer, lézard, requin, anguille, dauphin, toujours gigantesque, « il s'avance, et l'on croit voir la forêt s'ébranler » (Houailou, sur la côte est), c'est lui qui « fait bouger la terre quand il se gratte au fond de la mer et qui produit les raz de marée quand il se retourne » (Bourail, sur la côte ouest) ; tantôt maléfique et tantôt bénéfique, il est le symbole de la puissance et de l'état préhumain, humanisé et socialisé par la Femme (côte est et centre de l'île), le séducteur de femmes qui engendrent les clans puissants (nord). Il est le bonheur et la paix refusée dans d'autres mythes, où une jeune fille découvre que sous la peau terrifiante vit un beau jeune homme qui s'échappe la nuit de son horrible enveloppe : elle la brûle pour garder l'homme, mais le héros, ayant perdu sa force, soit s'enfuit, soit est tué par les frères de la jeune femme. Le serpent est aussi le dieu mystérieux (venu avec l'épouse) qui oblige les clans à se déplacer et à s'affronter, expliquant ainsi le peuplement des vallées alliées entre elles (région du Centre-Sud), ou bien il peut représenter la puissance des donneurs de femmes qui contraignent les groupes receveurs à la fuite et à un certain type de soumission. Aux îles Loyauté (Maré, Lifou, et Ouvéa), la littérature orale de Maré est particulièrement bien connue grâce à l'œuvre du P. J.-M. Dubois (Géographie mythique et traditionnelle de Maré, 1970 ; Mythes et Traditions de Maré, 1975). Il faut aussi noter des œuvres européennes inspirées par les légendes canaques, comme Les vieux savaient tout (1952) de Georges Baudoux ou les Contes de Poindi (1948-1952) de Jean Mariotti.