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André Malraux

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain et homme politique français (Paris 1901 – Créteil 1976).

Entré au Panthéon en 1996, Malraux n'a jamais passé son baccalauréat, ni étudié l'archéologie ou les langues orientales, contrairement à la légende. À 18 ans, il collabore au lancement d'une revue, la Connaissance, où paraît son premier article : « Les origines de la poésie cubiste » (1920). Après divers textes, parus dans Action, il publie Lunes en papier (1921). Deux ans plus tard, ruiné par des placements boursiers, il part pour la forêt cambodgienne afin d'y retrouver un temple désaffecté, d'en ôter quelques bas-reliefs et de les revendre à des collectionneurs : arrêté à Phnom-Penh, il est condamné à trois ans de prison, avant d'obtenir un sursis et de rentrer en France en décembre 1924. En février, il est de retour en Indochine : le temps passé à Saigon lui a révélé les abus du régime colonial et il est décidé à les combattre, d'abord par la fondation d'un journal qui défendra les intérêts des indigènes. L'entreprise est de courte durée : victime des représailles économiques, Malraux repart en décembre 1925. Le séjour, qui s'achève sur un échec, a néanmoins été capital dans la formation du jeune homme, qui a découvert l'Asie et a pris conscience de la réalité des problèmes sociaux.

De l'aventure à l'engagement

Revenu à Paris, Malraux bénéficie d'une notoriété croissante, due au bruit persistant de sa participation (douteuse) à la révolution chinoise. Il fréquente le cercle de la Nouvelle Revue française et se lie avec Gide, Groethuysen et Drieu La Rochelle. En 1928, il est nommé directeur artistique chez Gallimard, poste qu'il occupera jusqu'à sa mort. C'est cependant chez Grasset, auquel l'attachait un contrat signé en 1925, qu'il publie ses premiers textes importants : la Tentation de l'Occident (1926), les Conquérants (1928), Royaume farfelu (1928), la Voie royale (1930). Tout en voyageant beaucoup, Malraux rédige la Condition humaine (1933), qui le consacre comme l'un des écrivains phares de sa génération et établit définitivement sa manière : un mélange d'action brutale, ancrée dans la réalité contemporaine, et de débats à la fois idéologiques et métaphysiques ; des personnages engagés dans leur entreprise mais capables de réfléchir sur ce qu'ils se proposent d'accomplir ; une intrigue conduite par de brèves scènes juxtaposées, dont le montage elliptique constitue l'un des éléments essentiels du procès de signification ; un style polyphonique, qui va du reportage à l'évocation sublime, de la dépêche aux grandes tirades épiques.

Avec la montée des fascismes, Malraux s'engage de plus en plus aux côtés du parti communiste, mais sans y adhérer. En 1933, il se joint à l'Association des écrivains révolutionnaires et rencontre Trotski. En janvier 1934, il se rend avec Gide à Berlin pour tenter d'obtenir la libération des communistes accusés de l'incendie du Reichstag, puis il participe à de nombreuses réunions d'intellectuels de gauche, où il impose ses talents d'orateur. Dans la même veine militante, il publie le Temps du mépris (1935), mais ne renonce pas pour autant à toute initiative « farfelue », telle cette tentative de mars 1934 pour retrouver, d'avion, la capitale de la reine de Saba, dans le désert du Yémen.

En 1936 éclate en Espagne le soulèvement des généraux contre le gouvernement de Front populaire. Constatant que la faiblesse principale de l'armée républicaine réside dans son absence d'aviation, Malraux utilise ses relations pour acheter et faire passer de l'autre côté des Pyrénées plusieurs appareils. À Madrid, il constitue et prend la tête d'une escadrille d'aviateurs étrangers, qui accomplira de nombreuses missions jusqu'en février 1937. Malraux se consacre ensuite à la propagande de la cause républicaine : outre une tournée de conférences en Amérique du Nord, il écrit l'Espoir, puis conçoit un film censé influencer l'opinion internationale. Commencé à Barcelone en juillet 1938, le tournage est interrompu lorsque les franquistes occupent la ville en janvier 1939 ; terminé en France, Sierra de Teruel sort pendant l'été ; il est presque aussitôt interdit en raison de la guerre.

De la guerre à la politique

À la mobilisation, bien que réformé, Malraux cherche à s'engager. Refusé par l'aviation, il est admis dans les chars en tant que simple soldat. Capturé en juin 1940, il s'évade bientôt et gagne la zone libre, où il travaille à un roman, la Lutte avec l'ange, et à un essai sur le colonel Lawrence, le Démon de l'absolu. En contact avec la Résistance, ce n'est qu'en mars 1944, à l'arrestation de son demi-frère Roland, qu'il rejoint activement le mouvement. Sous le nom de colonel Berger, il prend part à plusieurs opérations dans le Sud-Ouest, tout en s'efforçant d'unifier les divers groupes du maquis régional. Fait prisonnier, il est libéré au moment de la retraite allemande, puis appelé à la tête de la toute nouvelle brigade Alsace-Lorraine, qu'il commandera de septembre 1944 à février 1945. Par sa prise de conscience patriotique et son opposition croissante aux communistes, qu'il accuse de chercher à détourner la Résistance à leur profit, Malraux s'est trouvé proche des positions gaullistes et rencontre le général en août 1945. Lorsque celui-ci forme son deuxième cabinet, il confie à Malraux le ministère de l'Information. En 1947, Malraux participe à la formation du Rassemblement du peuple français, où il sera délégué à la propagande, jusqu'à la dissolution du mouvement, en 1953.

Parallèlement, Malraux travaille à l'élaboration de sa théorie esthétique, terminant ainsi la Psychologie de l'art, dont les trois tomes sont réunis dans les Voix du silence (1951). Il publie Saturne, essai sur Goya (1950), le premier volume du Musée imaginaire de la sculpture mondiale (1952), et assure l'édition de Tout l'œuvre peint de Léonard de Vinci (1950) et de Tout l'œuvre de Vermeer de Delft (1952). Enfin, il achève le Musée imaginaire (1954-1955) et le premier volume de la Métamorphose des dieux (1957).

Politiquement hors jeu entre 1953 et 1958, il accueille avec faveur la décolonisation de l'Indochine ; pendant la guerre d'Algérie, il prend parti contre la torture. Lorsque de Gaulle revient au pouvoir en mai 1958, Malraux inaugure le portefeuille des Affaires culturelles. Porte-parole du gouvernement, il prononce plusieurs discours, dont certains sont repris dans les Oraisons funèbres (1971). Ministre de prestige, il est envoyé à l'étranger pour présenter la politique française. Ces voyages sont l'occasion de rencontres mémorables, avec Nehru, Mao, Kennedy ou Senghor.

De l'Histoire à l'antidestin

En 1965, Malraux revient à l'écriture. Il commence le Miroir des limbes, dont le premier tome, Antimémoires, paraît en 1967. Démissionnaire avec de Gaulle en 1969, il réduit sa vie publique à des initiatives ponctuelles. L'essentiel de ses activités est d'ordre littéraire : il termine la Métamorphose des dieux (l'Irréel, 1974 ; l'Intemporel, 1976) et publie divers récits centrés sur une rencontre : de Gaulle dans les Chênes qu'on abat (1971), Picasso dans la Tête d'obsidienne (1974), plusieurs personnalités dans Hôtes de passage (1975). Un recueil d'études posthume, l'Homme précaire et la littérature, sera publié en 1977.

Au-delà des compagnonnages successifs, la vie et l'œuvre de Malraux témoignent d'un goût et d'un sens de l'aventure, d'un besoin et d'un art de dialoguer avec les hommes qui font l'Histoire. Sa préoccupation fondamentale est toutefois d'ordre métaphysique : elle réside dans « la conscience qu'a l'homme de ce qui lui est étranger et de ce qui l'entraîne ; du cosmos dans ce qu'il a d'indifférent et ce qu'il a de mortel ; l'univers et le temps, la terre et la mort » (« De la représentation en Orient et en Occident », 1938). L'entreprise artistique est par nature ce que les Noyers de l'Altenburg (1943) appelle un « antidestin » : un moyen de représenter ce qui dépasse l'homme, de donner forme à ce qui le menace, et de maîtriser la menace par ce geste même. Cette vue de la création est précoce (« L'art est une conquête », 1934 ; « l'Attitude de l'artiste », 1934 ; « Sur l'héritage culturel », 1936) et Malraux a par ailleurs explicitement médité (N'était-ce donc que cela ?, 1949) sur la difficulté à superposer les deux temporalités de l'action et de l'écriture à propos de Lawrence d'Arabie.

À travers l'attrait pour les civilisations orientales, d'abord saisies dans leurs manifestations esthétiques, qui sont appréhension plastique des contradictions vécues, la démarche qui conduit Malraux de l'Histoire au silence est logique. L'art est « ce chant sacré sur l'intarissable orchestre de la mort », l'unique moyen de lutter contre les instincts primordiaux de dissolution ; l'artiste est le nouveau prêtre garant de l'éternité et du sacré. La survie de l'homme est non dans l'action, mais dans la collection, non dans la multiplication des expériences extérieures, mais dans la contemplation muette d'une œuvre qui libère à la fois de la corruption du temps et de la complaisance que l'homme occidental accorde à l'agitation de son moi.