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Italie

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Italie

Si l'Italie n'a réalisé son unité politique qu'à la fin du XIXe s., son unification linguistique est encore en cours. Il en résulte d'une part que, parmi les littératures romanes, la littérature italienne est la plus riche en œuvres dialectales de premier plan, et d'autre part que les problèmes poétiques, rhétoriques et esthétiques y ont toujours été subordonnés au débat sur la norme linguistique. Débat certes tranché dans les faits, moins d'un siècle après la naissance de la littérature italienne en langue vulgaire, par les chefs-d'œuvre de Dante et de Pétrarque, mais tranché antithétiquement. Au-delà, en effet, de la prééminence du toscan que consacrent durablement ces deux œuvres, deux postulations linguistiques contradictoires s'y affirment et s'y opposent : l'une, sélective, de raréfaction lexicale et de rigoureuse codification morphologico-syntaxique (Pétrarque), l'autre, proprement démiurgique, de plurilinguisme et de contamination stylistique à l'intérieur même des structures historiques du toscan littéraire (la Divine Comédie). Cependant, dans les deux cas, c'est à la poésie qu'est assignée une fonction hégémonique dans la genèse de la langue littéraire italienne. D'où le caractère aristocratique que celle-ci gardera pendant des siècles, koinê utopique d'une idéale societas littéraire, tandis qu'à de rares exceptions près, du reste largement tributaires de modèles latins (Boccace), la prose de langue vulgaire connaîtra un procès d'unification beaucoup plus lent, témoignant du morcellement, des contradictions et des vicissitudes historiques des multiples sociétés (dialectales) italiennes. Le prestige culturel et l'autorité administrative du latin ont, plus longtemps que partout ailleurs, retardé en Italie l'élaboration écrite de la langue vulgaire.

Histoire

Les premiers documents (i placiti cassinesi) attestant une émancipation volontaire du vulgaire à l'égard du latin datent de 960. Mais il faut attendre ensuite la fin du XIe s. pour en retrouver l'équivalent, et ce n'est qu'en 1224 que le vulgaire est haussé pour la première fois à la dignité de langue littéraire, dans le Cantique des créatures de saint François d'Assise. C'est en Sicile, à la Magna Curia de l'empereur Frédéric II (1194-1250), que naît la première école poétique proprement italienne. Avec le déclin de la cour, la Sicile cède sa prépondérance culturelle à la Toscane, où la recherche poétique de l'école précédente est poursuivie, avec plus de complexité et de raffinement par Guittone d'Arezzo, dont la tragique inspiration religieuse est bientôt désavouée par le mouvement du dolce stil nuovo, fondé par Guido Guinizzelli, avant de trouver son unité dans l'amitié liant, autour de Dante et de Cavalcanti, un groupe de jeunes poètes florentins et toscans. À leur poésie quintessenciée, on a coutume d'opposer l'idéal bourgeois et les outrances réalistes de la poésie comique, qu'illustrent Folgore da San Gimignano, Rustico di Filippo, Cecco Angiolieri et Dante lui-même. La poésie religieuse que suscita la réforme franciscaine en Ombrie jouit d'une très large faveur populaire qui la priva, malgré les chefs-d'œuvre de Jacopone da Todi, de toute postérité littéraire en vertu des préjugés aristocratiques de la culture officielle. Alors que le Trésor de Brunet Latin et le Million de Marco Polo sont rédigés en français, le Novellino, anonyme recueil florentin de récits et de légendes, constitue le plus riche répertoire de la prose populaire du XIIIe s. Aussitôt érigée en modèle, la trilogie des grands Toscans du XIVe s., Dante, Pétrarque et Boccace, a été le plus puissant facteur d'unification de la langue et de la littérature italiennes. En contrepartie, la force de ces chefs-d'œuvre a confiné la plupart des auteurs du siècle dans l'imitation. La nouvelle, toutefois, connaît une grande vitalité surtout avec Franco Sacchetti. C'est également à cette époque que s'élabore la prose historique, à travers les chroniques de Giovanni Villani et Dino Compagni. La mort de Boccace (1375) fut ressentie par ses contemporains comme la fin d'une époque. La culture vulgaire subit incontestablement une période de crise à la fin du XIVe s. et au début du XVe s., tandis que la découverte de manuscrits classiques enflamme la passion des premiers humanistes pour la langue latine. Mais du contact même avec les chefs-d'œuvre de l'Antiquité naît l'humanisme vulgaire, qui devait triompher avec Laurent de Médicis (1449-1492) et le Politien (1454-1494). C'est également en Toscane que renaît la vogue du roman chevaleresque, tandis que le roman pastoral de Sannazzaro, l'Arcadie, voit le jour à Naples, principal centre de l'humanisme méridional. Si l'expédition de Charles VIII (1494) inaugure pour l'Italie plusieurs siècles de morcellement politique et de domination étrangère, la conscience d'une unité culturelle italienne ne cesse désormais de s'affirmer. Le débat central du XVIe s. porte sur la « question de la langue ». Les Proses de la langue vulgaire (1525) de Pietro Bembo, dont l'influence fut décisive, tranchent en faveur de la tradition littéraire toscane, passée au crible d'un purisme rigoureux. Ainsi, pour retrouver une langue affranchie des nouvelles contraintes, il faut se tourner vers le théâtre ou vers des auteurs plus indépendants par rapport aux centres culturels. Ceci n'empêche point de relever que cette tyrannie des règles n'a pas interdit à l'Arioste de composer, avec le Roland furieux, le chef-d'œuvre poétique du siècle. L'élite des cours élabore à son propre usage un nouvel idéal humain qu'incarne le Courtisan (1528) de Castiglione. La casuistique amoureuse, le dialogue humaniste et la nouvelle comptent également parmi les passe-temps rituels des cénacles courtisans. Les vicissitudes de l'Italie contemporaine sollicitent la réflexion historique et politique de Machiavel et de Guichardin. Les Vies de Vasari (1511-1574) fondent l'histoire des arts de la Renaissance. Quant à la vie et à l'œuvre du Tasse (1544-1595), elles appartiennent déjà, à maints égards, à la civilisation qui, issue de la Contre-Réforme, allait conduire au triomphe du baroque. Si la littérature baroque n'innove guère linguistiquement, elle se signale par une extraordinaire expérimentation rhétorique. Son conservatisme linguistique est d'ailleurs lié au purisme archaïsant du Dictionnaire de l'Académie de la Crusca, qui contribua puissamment à unifier la langue littéraire. La poésie baroque s'identifie au nom de Marino (1569-1625). La poétique de Marino fut au centre de vives polémiques littéraires, auxquelles succéda, notamment avec E. Tesauro (1592-1675), une ample réflexion sur la rhétorique. Le roman est de loin le genre le plus populaire de l'époque, mais c'est dans l'histoire et l'essai, où s'illustrent Paolo Sarpi et Daniello Bartoli, et surtout dans l'essai scientifique (avec Galilée et ses disciples) que la prose baroque produit ses chefs-d'œuvre. La fondation, en 1690, de l'académie des Arcades consacre et accélère le déclin de la poétique baroque. Le retour au classicisme qu'elle préconise ne s'oppose en fait au maniérisme baroque que pour créer une nouvelle « manière », archaïsante et pastorale. Mais « l'Arcadie » ne fut pas seulement un courant littéraire. À travers ses cénacles, elle contribua au renouvellement de la culture italienne, coïncidant avec la diffusion des nouvelles idées illuministes, qui se répandent largement à travers les journaux littéraires de Milan et de Venise. C'est au théâtre que le XVIIIe s. italien doit ses chefs-d'œuvre, avec Goldoni pour la comédie et Alfieri pour la tragédie. Mais c'est à Parini que revient le mérite d'avoir, le premier, ouvert le formalisme académique de l'Arcadie à l'expression d'une nouvelle conscience civile et morale. Le romantisme en Italie fut un produit d'importation. Au romantisme la littérature italienne emprunte moins une esthétique ou une poétique que le concept de littérature nationale, interprété dans un sens soit politique (littérature comme instrument de libération nationale), soit plus proprement linguistique avec Manzoni, qui fonde et anticipe dans son œuvre la langue de la « Nouvelle Italie ». D'autre part, les deux plus grands poètes italiens du XIXe s., Foscolo et Leopardi, expriment les tourments d'une sensibilité romantique à l'intérieur d'une rhétorique rigoureusement classique. Après Manzoni, le XIXe s. produit encore de grandes œuvres romanesques, avec Nievo et Verga, maître du vérisme. Au seuil du XXe s., Carducci, Pascoli et D'Annunzio ouvrent la voie à une poésie moderne, qui leur doit beaucoup plus qu'elle ne consent généralement à l'admettre. Le fascisme a surtout empêché la culture italienne de se constituer comme telle. La prolifération des revues littéraires au début du siècle et entre les deux guerres ne saurait non plus attester l'existence d'une véritable société littéraire italienne. Ne touchant que des cercles restreints, celles-ci suscitent des polémiques aussi tapageuses qu'éphémères. Il en est de même du feu de paille du futurisme. Jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, autant la littérature italienne est riche en œuvres et en écrivains de valeur, autant la culture italienne, sous la férule de B. Croce (1866-1952), se révèle incapable de renouveler ses instruments critiques à leur contact. Trieste, patrie de Svevo et de Saba, ouverte à toutes les influences européennes et coupée de l'Italie, témoigne emblématiquement de l'isolement de la littérature italienne entre les deux guerres. Isolement, non seulement par rapport à la critique officielle, mais aussi de province à province, d'une ville à l'autre ; si bien qu'un découpage géographique de la littérature contemporaine italienne se révélerait souvent plus pertinent qu'un classement chronologique. Le néoréalisme, qui marque le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, renouvelle, sous le signe de Gramsci (1891-1937) et sous l'influence des romanciers américains, la tradition italienne du vérisme. Il se poursuit encore, bien au-delà de Pavese et de Vittorini, dans des œuvres comme celles de Moravia, d'Elsa Morante, de Pasolini et de Sciascia. Aux motivations existentielles, morales et politiques de ceux-ci s'oppose le goût de l'expérimentation linguistique de tout un courant de la littérature moderne italienne, qui trouve ses expressions les plus intéressantes chez Gadda (1893-1973) et dans le Groupe 63, dont Arbasino, Balestrini, Eco, Manganelli et d'autres auteurs parmi le plus importants de l'après-guerre ont fait partie. À partir de la moitié des années 1940, l'œuvre de Calvino incarne une autre tendance du renouvellement de la littérature italienne. En partant de positions « réalistes », il a revitalisé la veine fantastique de la narration italienne dans les structures de plus en plus sophistiquées de ses « machines ». Le bouillonnement des années 1950 et 1960 s'étant épuisé, la littérature italienne semble plonger dans une crise qui a été exacerbée par l'avènement d'une société de consommation. Dominée par la télévision, elle envahit tous les domaines de la vie publique italienne d'une façon très particulière. Aujourd'hui, on peut toutefois remarquer différentes tendances qui expriment une forte résistance, ce qui permet d'espérer que la littérature puisse avoir un avenir même à l'époque « post-moderne ». Certains écrivains reprennent la leçon de Calvino (De Carlo, Del Giudice), d'autres mêlent leur écriture narrative à une grande culture, philosophique (Calasso, Corti, Eco, Magris) ou biblique (De Luca), d'autres encore fondent leur écriture sur les mécanismes qui règlent la « société du spectacle » (les « Cannibales »). De plus, on enregistre un renouveau du roman policier (Camilleri, Fois, etc.) et de la science fiction, (Evangelisti) de même qu'une nouvelle vague dans la littérature féminine (Campo, Loy, Rasy). Quant à la poésie moderne italienne, elle a su à la fois sauvegarder sa rigueur formelle tout en se rafraîchissant (avec Montale, Ungaretti, Zanzotto) et procéder à de nouvelles expériences (Leonetti, Roversi, Sanguineti). La poésie de Caproni, en reprenant en partie l'enseignement de Saba, occupe une place à part car elle est moins un instrument pour avancer des positions intellectuelles qu'un moyen pour exprimer les aspects immédiats de la vie quotidienne à la lumière toutefois de la culture la plus riche du XXe s.

Littérature dialectale

À de rares exceptions près, l'essor de la littérature italienne d'expression dialectale est contemporain du procès de codification qui fixe, à l'époque de la Renaissance, les normes littéraires de la langue vulgaire. D'inspiration populaire et d'intention polémique, elle n'en est pas moins l'œuvre, généralement, d'authentiques lettrés, qui s'expriment parallèlement en italien, voire en latin, et se situent souvent à la pointe des modes littéraires et des courants d'idées de leur temps. C'est ainsi, par exemple, que G. B. Basile, auteur du recueil de fables le Conte des contes pour amuser les enfants (1634-1636), en dialecte napolitain, est également connu pour ses poèmes marinistes. De même, au XVIIIe s., c'est en dialecte palermitain que le poète G. Meli exprime ses convictions illuministes. Le cas de Bertoldo et Bertoldino, du Bolonais G. C. Croce (1550-1609), œuvre populaire écrite dans sa langue par un homme du peuple, est à tous égards exceptionnel. Les genres de prédilection de la littérature dialectale sont le théâtre et la poésie satirique. Le dialecte est en particulier fréquemment utilisé dans la comédie du XVIe s. pour diversifier et accentuer les caractères, comme dans le théâtre du Padouan Ruzante, puissant metteur en scène de la condition paysanne. Cette tradition de la Vénétie se poursuit jusque chez Goldoni (notamment dans les Rustres et Baroufe à Chioggia) et même aujourd'hui dans une partie du théâtre de Dario Fo. Au XIXe s., le théâtre dialectal est particulièrement vivant à Milan : populiste avec E. Ferravilla, socialisant avec C. Bertolazzi (El nost Milan). Pirandello aussi composera directement ou traduira en sicilien plusieurs de ses pièces, dont Liolà. Parmi les grandes œuvres satiriques de la poésie dialectale, il faut au moins citer celles du Napolitain G. C. Cortese, contemporain et ami de Basile, des Milanais C. M. Maggi (XVIIIe s.) et C. Porta (début du XIXe s.) et des Romains G. G. Belli (XIXe s.), Trilussa et Pascarella (XXe s.). C'est à la poésie lyrique qu'appartiennent les œuvres les plus remarquables de la littérature dialectale contemporaine, celles du Napolitain S. Di Giacomo, du Sicilien I. Buttitta, du Romagnole A. Guerra, du Lucanien A. Pierro, du Milanais F. Loi, ainsi que les poésies de jeunesse, en frioulan, de Pasolini, également auteur d'une précieuse anthologie de la poésie dialectale au XXe s. Dans ses romans, d'autre part, Pasolini fait un usage du dialecte romain qui rappelle la contamination de l'italien et du sicilien qui faisait l'originalité linguistique des romans de Verga. Ces dernières années, le dialecte a connu un nouveau souffle chez quelques poètes (mais on pourrait dire de même pour le théâtre, en particulier à Naples), car il semble un formidable ressort pour répondre à l'étouffement et à la standardisation du langage que la civilisation des médias impose.

Cet article est extrait de l'ouvrage ci-dessous:
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