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Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline

Louis-Ferdinand Céline
Louis-Ferdinand Céline

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain français (Courbevoie 1894 – Meudon 1961).

Le plus grand romancier français du xxe siècle avec Proust, mais sous le signe de la rupture et non plus de la mémoire, a connu une enfance emblématique, passage Choiseul, à Paris, où sa mère tenait un commerce de dentelles. Il passe par divers apprentissages (bonneterie, joaillerie) et s'engage en septembre 1912. Héros d'un fait d'armes des débuts de la guerre (27 octobre 1914), il est réformé. Après un séjour à Londres puis en Afrique, il fait à Rennes un premier mariage bourgeois et entreprend des études de médecine : il soutient, en 1924, sa thèse sur la Vie et l'Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis, biographie d'un médecin hongrois qui lutta pour l'asepsie dans l'accouchement : incompris, chassé de Vienne où il pratiquait, Semmelweis mourra de cette même infection contre laquelle il avait lutté toute sa vie. Le tragique de la vie de Semmelweis est en quelque sorte une première vision de ce que sera le drame de Céline. Employé par la Société des Nations, il effectue plusieurs voyages, en particulier en Amérique du Nord (où il découvre l'horreur du travail à la chaîne) et en Afrique, puis ouvre un cabinet médical avant de devenir vacataire au dispensaire municipal de Clichy.

Du Voyage au bout de la nuit à Mort à crédit

C'est en 1932 qu'il publie son premier roman, Voyage au bout de la nuit, sous le pseudonyme de Céline, prénom de sa grand-mère. Il manque de peu le prix Goncourt, obtient le Renaudot et connaît très rapidement le succès. À travers le personnage de Bardamu, Céline y transpose ses propres expériences : la Première Guerre mondiale, la boucherie du front puis l'ambiance de l'arrière ; un voyage dans l'Afrique coloniale, où Bardamu tente de diriger une factorerie, puis un séjour aux États-Unis, où la découverte de New York et de Detroit est le prétexte à une description réaliste de la vie américaine ; enfin, la rencontre avec la misère comme médecin dans la banlieue parisienne. À chacune de ces étapes, Bardamu retrouve Robinson, personnage qui, s'il lui sert de faire-valoir, offre aussi toutes les ressources d'un second lui-même. L'intérêt du public se divisa aussitôt entre les inconditionnels qui crièrent au génie et ceux qui, dérangés dans leurs habitudes, lui reprochèrent moins son nihilisme idéologique que son style. Car le livre étonna par la verdeur et la variété de sa langue, langue hybride où le parti pris du parler parisien (qui ne parvient pas à masquer tout à fait une culture beaucoup plus classique) a trop longtemps fait oublier la recherche : l'oralité y est moins affaire de simple transposition que de véritable recréation littéraire. Le lecteur est pris à parti par un rythme et un phrasé toujours renouvelés, bouleversant l'ordre des mots et l'agencement de la syntaxe jusqu'à un étonnant lyrisme. Avec la hargne héritée de la guerre, Céline pratique la déformation et le grossissement systématiques. Les lieux communs abordés – haine de la guerre, critique de la société, angoisse de l'avenir – sont ainsi perçus sous un jour neuf grâce à l'efficacité du style.

En septembre 1933, Céline publie l'Église, « comédie en cinq actes », écrite six ans auparavant et qui, présentée comme ébauche du Voyage, en demeure en fait indépendante bien qu'on y retrouve Bardamu, le héros du Voyage, médecin au service de la Société des Nations. Le 1er octobre 1933, Céline prononce à Médan son célèbre « Hommage à Zola » dont toute la presse se fait l'écho pour en souligner l'esprit volontairement apocalyptique.

En mai 1936 paraît Mort à crédit. Par rapport à Voyage au bout de la nuit, ce deuxième roman est un retour en arrière dans la chronologie du héros ; c'est le récit d'une enfance, celle de Ferdinand, personnage qui emprunte à Céline son second prénom, mais qui est privé de nom de famille. De la petite enfance, passage de Choiseul où sa mère tient boutique, au voyage linguistique en Angleterre, à la mise en apprentissage, puis à la rencontre avec Courtial des Pereires, un patron pas comme les autres avec qui il va vivre des aventures rocambolesques, ce roman est un mélange de conformité à la biographie et d'exagération toute célinienne. L'auteur se crée une légende, une mythologie propre, à partir d'une confession introspective. La révolte, la mélancolie de l'enfant, mais aussi le reflet d'une classe sociale, la petite bourgeoisie parisienne (dont l'auteur, en observateur de la société, fait un tableau volontairement paupériste), aboutissent à une épopée grand-guignolesque devant laquelle l'adolescent reste plus spectateur qu'acteur. Ainsi le caractère dramatique du récit n'empêche-t-il pas le rire, et Céline séduit son lecteur, qu'il oblige à l'accompagner à travers son imaginaire. Céline poursuit son travail linguistique, remplaçant la phrase par une série de courtes séquences qui se succèdent à un rythme très rapide et qui, dans la graphie, sont séparées par des points de suspension ou un point d'exclamation. Cet accomplissement, véritablement prosodique, va accentuer l'aspect poétique et rythmique d'une écriture dont il fait lui-même remonter l'origine à la cadence du music-hall anglais.

Les pamphlets, la guerre

Les romans suivants, en accusant cette évolution vers l'éclatement, notamment par l'onomatopée, atteindront à une liberté de ton et de forme inédite en français. Comme beaucoup, Céline fait alors son « voyage à Moscou » : il en revient accablé et ajoute le stakhanovisme aux aliénations du fordisme (Mea culpa, 1936), inaugurant ainsi une série d'écrits politiques : Bagatelles pour un massacre (1937), l'École des cadavres (1938), les Beaux Draps (1941). Céline, qui n'avait jamais exprimé un tel ressentiment, devient violemment antisémite. Un ensemble de raisons personnelles ont pu être évoquées. Le contraste est saisissant entre l'élaboration d'une langue créative et l'indigence d'un discours raciste qui se fondera jusqu'à la fin sur une base scientifique irrecevable. L'appréciation esthétique de ces pamphlets est combattue par ceux qui ne peuvent dissocier celle-ci d'une dimension éthique. Pour certains, les pamphlets seraient le premier état d'un genre nouveau, « chronique » ou discours dominant de l'auteur, que les « romans » ultérieurs ne pourront plus enrayer.

En mars 1944, Guignol's Band, récit de ses périples londoniens pendant la Première Guerre, se heurte à une indifférence presque générale due pour beaucoup aux circonstances, et nombreux sont ceux qui y voient un rétablissement littéraire de pure tactique. Le 17 juin 1944, Céline quitte Paris avec Lucie, sa femme, pour gagner le Danemark, en passant par la débâcle de l'Allemagne nazie et les débris dérisoires de la collaboration à Sigmaringen ; il n'arrivera à Copenhague que le 27 mars 1945 et, le 19 avril, la cour de justice de Paris lance un mandat d'arrêt contre lui sous l'inculpation de trahison. Arrêté par la police danoise le 17 décembre, il restera détenu quatorze mois, dont près de la moitié à l'hôpital, avec la crainte constante de l'extradition. Le 24 juin 1947, il est libéré sur parole et assigné à résidence. En novembre 1948 paraît le premier chapitre de Casse-pipe dans les Cahiers de la Pléiade (repris en volume l'année suivante) ; en un court récit, Céline retrace l'arrivée au quartier d'un « bleu » brutalement confronté au milieu militaire par une nuit de garde : le langage amplifie odeurs, bruits, atmosphère notés dans le Carnet du cuirassier Destouches, pendant sa période militaire (« Du bétail absolument nous étions »).

Fin 1948, Albert Paraz publie le Gala des vaches qui contient de nombreuses lettres de Céline et s'achève par À l'agité du bocal, violente diatribe contre Sartre qui l'a accusé d'avoir été payé par les Allemands. Le 15 décembre 1949, le procès de Céline s'ouvre devant la cour de justice qui, le 21 février 1950, le condamne à une année d'emprisonnement et à cinquante mille francs d'amende et le déclare en état d'indignité nationale. Le 20 avril 1951, le tribunal militaire de Paris fait bénéficier Louis Destouches d'une amnistie applicable aux anciens combattants blessés de guerre.

Retour d'exil

Le 1er juillet, Céline et Lucie débarquent à Nice. À l'automne, Céline achète à Meudon la maison dans laquelle il vivra jusqu'à sa mort. Inscrit à l'Ordre des médecins, il exerce peu, mais écrit beaucoup, ironisant sur le sort du monde et sur lui-même, sans pitié pour ceux qui l'attaquent, sans illusion sur ceux qui prétendent le défendre. Les Éditions Gallimard rééditent ses principaux romans et publient en 1952 Féerie pour une autre fois, chronique baroque de Montmartre écrite en exil. Le roman passe presque inaperçu. En 1954, la seconde partie, Normance, n'aura pas plus de succès. En 1955 paraissent les Entretiens avec le professeur Y, présentés comme une longue interview consentie à la demande de Gaston Gallimard et dans laquelle Céline se répond à lui-même : réflexion sur son art et sur son langage, ce texte est aussi une réaction contre tous ceux qui l'ont boudé, ne voyant plus en lui que l'épuré de retour d'exil.

En juin 1957, c'est la publication de D'un château l'autre, premier volet de la trilogie qui racontera son départ pour l'exil en commençant par son passage à Sigmaringen. En juin 1959, Ballets sans musique, sans personne, sans rien reprend les arguments et scénarios publiés au fil des ans séparément ou à l'intérieur d'autres textes : reflets d'une autre mythologie célinienne (sa fascination pour la danse), ils offrent une image moins convenue et d'autant plus intime de l'auteur. Nord, second récit de ses tribulations allemandes, paraît en mai 1960 ; le livre est bien reçu et Céline en écrit la suite jusqu'à sa mort, le 1er juillet 1961, d'une congestion cérébrale. Par la suite seront publiés, en 1964, Guignol's Band, II : le Pont de Londres, que Céline avait abandonné pour écrire Féerie et qui est la fin de l'épisode londonien, et, en 1969, Rigodon, le dernier volet de son périple de l'après-guerre.

Après la première série de ses romans, les récits d'après l'exil seront une exploitation de la Seconde Guerre mondiale. La rapidité de succession des phrases, la pratique de l'interpellation constante aboutissent à un mode de narration qui devient acte créateur. D'autre part, Céline est allé progressivement vers une simplification de la langue qui privilégie l'ordonnance, le rythme, la respiration, l'accent interne : une « petite musique ». La démesure crée l'éblouissement que partage, ou que refuse, tout lecteur sans jamais pouvoir y demeurer indifférent. Contempteur d'un discours académique auquel il oppose, très arbitrairement, « l'oral dans l'écrit », il n'en conserve pas moins un langage littéraire. Son vocabulaire choque (il a été le premier à employer les mots les plus orduriers, les invectives les plus tranchantes), mais il se recompose dans un flux qui transcrit la coulée de la vie dans sa discontinuité et sa trivialité. Créateur d'un style, il influence notamment Henri Miller, et Sollers jusqu'au pastiche. Objet de nombreuses études, son œuvre et sa vie suscitent un intérêt qui est loin d'avoir épuisé le sujet, tant ses contradictions ont su résister aux nécessaires réductions de la critique professionnelle, interrogeant, entre autres, son rapport à la médecine, à la psychiatrie, à la stratégie littéraire et au discours antisémite.