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Birmanie

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Sans écriture jusqu'au xie s., la langue birmane emprunta son alphabet à la florissante civilisation môn indianisée établie en basse Birmanie. Il faut attendre le xiie s. pour trouver un document en langue birmane, le début du xive s. pour déceler l'ébauche d'écrits poétiques et le milieu du xve s. pour que la poésie trouve son expression. Jusqu'au xviiie s., les œuvres littéraires, essentiellement poétiques, sont dues à des moines ou à des courtisans profondément marqués par la religion bouddhique. Ces auteurs n'exercent leur talent qu'en un seul lieu et pour un seul public : la cour, siège du monarque, défenseur de la foi. Ainsi les thèmes des premières œuvres littéraires ne déborderont-ils pas beaucoup le cadre de la religion et des hauts faits politiques et militaires du roi. La nature et l'amour n'apparaissent que plus tard, mais ils trouvent alors une place de choix. L'avènement du théâtre au xviiie s., à la suite de l'annexion de la Thaïlande, marque un tournant dans la création littéraire : la religion n'en occupe plus le centre. Cette tendance ne cessera de s'accentuer avec, sous l'influence anglaise, l'apparition du roman et de la nouvelle, genre particulièrement prolifique dans la Birmanie moderne.

Les périodes traditionnelles

C'est au cours de ces trois siècles que la culture birmane prit son essor : outre l'élaboration d'un alphabet, elle vit la propagation dans la Birmanie du bouddhisme theravada (voie des Anciens), l'édification de nombreux temples et pagodes et l'ébauche d'une activité littéraire qui se poursuivra jusqu'à nos jours. La plus ancienne inscription lithique est la stèle de Myazedi retrouvée aux environs de Pagan et datée de 1113 ; elle est rédigée en birman, pyu, môn et pali. Le premier poème sur pierre inséré dans une inscription en prose remonte à 1310.

La période d'Ava (1364-1555) fut troublée mais néanmoins fertile sur le plan littéraire ; les auteurs n'exerçaient plus leurs talents sur la pierre, mais sur des feuilles de palmes, beaucoup plus maniables : on peut parler dès lors de « littérature livresque », dont les techniques survécurent jusqu'à l'apparition de l'imprimerie au xixe s. Deux cours se partagèrent la création littéraire : celle d'Ava, en haute Birmanie, et celle d'Arakan, à l'ouest du pays. Divers genres poétiques fleurirent dans ces deux centres, et leurs représentants passèrent à la postérité. Le premier d'entre eux, Adu Min Nyo, écrivit en 1455 l'Egyin à la princesse d'Arakan, ballade en forme de berceuse où est contée en vers la vie des glorieux ancêtres de l'enfant. C'est dans un mawgun (panégyrique en vers) qu'en 1472 le moine Shin Thwe Nyo d'Ava décrit une expédition royale sur le fleuve. Trois moines-poètes marquèrent particulièrement cette période : le premier d'entre eux, Shin Uttamagyaw (1453-1542), personnifia la nature dans un tawla (promenade en forêt) resté célèbre. Les deux autres furent rivaux à la cour : Shin Rahtathara (1468-1530) et Shin Thilawuntha (1453-1520), à qui l'on doit le premier pyo (poème didactique et moralisateur sur la vie du Bouddha) de la littérature birmane. C'est d'ailleurs dans ce genre qu'ils s'illustrèrent tous deux, servant ainsi à la propagation du bouddhisme dans tout le pays. Néanmoins, ils ne dédaignèrent aucun genre et pratiquèrent également le yadu (poème sur les saisons), le linga (vers non spécifiques) et le mawgun.

L'abbé du monastère Kandaw Myngyaung (1438-1515) écrivit un pyo sur l'essence du monde et fut le précurseur du genre myittaza dans une épître qu'il dédia au roi Mingaung. Thilawuntha réunit (1520) les trois parties de la plus ancienne chronique historique (Yazawin Kyo), donnant au genre ses lettres de noblesse littéraire. Les femmes, de tout temps égales des hommes en Birmanie, s'illustrèrent aussi au cours de cette période : Mi Hpyu, de la cour d'Ava, et Mi Nyo, de la cour d'Arakan, ont ainsi laissé des yadu.

La période Toungoo (1515-1750) marqua d'abord l'âge d'or des genres yadu et egyin. C'est en grande partie grâce aux rois mécènes Tabinshweti (1531-1550) et Bayinnaung (1551-1581) que les poètes furent aussi féconds dans la première partie de cette période. Hlawgathondaughmu (1498-1578) compose egyin et yadu consacrés à l'évocation de hauts personnages de la cour et à celle de la nature ; Nawadé le Grand (1498-1588), de même que le prince de Toungoo Natshinnaung (1578-1613) et Zeyayandammeit (1578-1638), excellèrent également dans l'art du yadu.

Après une éclipse de près d'une centaine d'années, la création poétique refleurit grâce à Padethayaza (1683-1754). Auteur de pyo sur des thèmes contemporains et profanes, de tya, chants bucoliques, il fut le précurseur du théâtre birman avec le premier drame de cour, Manikhet. À la même époque, Maung Kala (1714-1733) reprend la rédaction des chroniques historiques : sa Maha Yazawin couvre la période qui s'étend du xvie s. à l'affaiblissement de la dynastie de Toungoo.

Durant la dynastie de Kongbaung (1752-1885) Seindakyawthu U Aw (1736-1771) s'illustra surtout avec ses pyo et ses yadu, qui allient habilement la louange royale à l'évocation de la vie des paysans birmans. De même Letwethondara (1723-1799) est maître dans l'art du pyo avec Thaduna (d'après le jataka 494), son chef-d'œuvre. Comme lui, de nombreux poètes firent du pyo leur mode d'expression privilégié : Twinthintaikwun (1726-1806), Ushun (1782-1850), Shwe Chi (1798-1858). Un autre grand poète de cette période, Nawadé le Petit (1756-1840) s'illustra par ses mawgun, sur des thèmes traditionnels et novateurs. Le très célèbre egyin Singu Min ou Paleiksa de U Pyaw (1738-1788), relatant l'histoire de la Birmanie depuis ses origines, date de cette époque.

Les genres myittaza (épîtres) et yazawin (chroniques) trouvèrent également une expression à cette époque. Les destinataires des épîtres n'étaient alors plus seulement les rois mais des gens ordinaires, et leur sujet pouvait fort bien porter sur des événements contemporains ou des relations personnelles. L'abbé de Kyigan inséra dans les siennes des proverbes et dictons de son invention que la langue birmane utilise encore de nos jours. L'humour et la satire emplissent les épîtres du dramaturge U Ponnya ; il y gagna d'ailleurs quelques ennemis. Enfin, Kinwun Mingyi évoque dans les siennes ses voyages en Europe et en Asie. En 1829, l'un des derniers rois de la dynastie Kongbaung ordonna la compilation des deux chroniques parues au cours des périodes d'Ava et de Toungoo ; pour ce faire, il réunit les érudits dans l'une des salles du palais royal de Mandalay : leurs travaux aboutirent à la publication de la Grande Chronique du Palais de Cristal.

La conquête de la Thaïlande en 1767 ouvrit le pays aux influences étrangères (siamoise notamment) et suscita un processus de popularisation et de diversification des genres. La littérature chantée, qui fut surtout l'œuvre de femmes, en est un exemple : la reine Shin Min (1738-1781) composa des tedat (chants en six parties), et la princesse de Hlaing (1833-1875) créa le genre bawlé (complainte).

Venu tout droit de Thaïlande, le genre yagan (récit satirique en vers) eut beaucoup de succès à cette époque. Empruntant leurs thèmes à la religion bouddhique, mais retraçant aussi des légendes môn et indiennes, les yagan sont souvent truffés d'allusions comiques à des personnages contemporains. U To (1751-1796) en est l'auteur le plus célèbre : son Yama Yagan reprend en la birmanisant la légende hindoue de Rama. Les jatakas inspirèrent les poètes Shwe Ni (1818-1878) et Kinwun Mingyi (1821-1908).

En 1786, le ministre U Sa (1766-1853) traduisit en birman et présenta à la cour le drame siamois Inaung, où se succédaient chants, danses et intermèdes comiques. Comme Padethayaza, U Sa est considéré comme le précurseur d'un genre dramatique qui s'épanouit au xixe s., le pyazat, et qu'illustrèrent U Kyin U, le premier véritable créateur d'intrigue et auteur de six pièces dont les plus réussies sont Mahaw et Parpahein, et U Ponnya, considéré comme le plus grand dramaturge birman : il écrivit Paduma et Waythandaya, le Porteur d'eau (1856). Après une brève période de gloire, l'annexion du pays par les Anglais provoqua la disparition de la cour et celle des œuvres créées pour elle.

La période britannique (1885-1948)

En 1902 parut la traduction birmane de Robinson Crusoé, puis celles de Molière et de La Fontaine, très appréciées. James Hla Gyaw adapta en 1904 le Comte de Monte-Cristo et suscita de nombreux romans d'aventures tel le Marchand d'oseille (1904) d'U Kyi ou les romans historiques de Ledi Pandita.

Peu avant la Première Guerre mondiale, le roman prit un tour plus sérieux avec les premiers romans à thèse de la littérature birmane, le Jasmin (1913) et le Chantre du royaume (1914) d'U Lat, critique de la société birmane en admiration devant le mode de vie britannique. L'auteur y voit une trahison de la culture et du passé traditionnels : cette première remise en question sera finalement au centre de toute la littérature contemporaine. Ainsi, dans ses pamphlets ou tika, Thakin Khodo Maing (1875-1965) appelle, dans les années 1920, les Birmans à secouer le joug colonial. Les intellectuels, issus de la jeune université de Rangoon fondée en 1920, ressentirent le besoin de se libérer des influences étrangères : en 1930, Sein Tin regroupa les nouveaux écrivains au sein du mouvement Khissan (« Pour une ère nouvelle ») ; son but était de doter la littérature birmane de nouvelles formes d'expression et aussi d'élargir le vocabulaire : on traduisit en birman des mots anglais et on réglementa l'usage des mots d'emprunt. Les figures les plus marquantes du mouvement furent les poètes Zawgyi, Maung Thant Zin et Ku Tha. Les nouveaux romanciers se retrouvèrent, quant à eux, au club du Dragon rouge, fondé en 1928 par le futur U Nu : tous partisans de l'indépendance, les membres du club étaient également ouverts aux idées marxistes, ainsi Maha Shwé (1900-1953), Thein Phé Myint (1914-1978) et Dagon Khin Khin Lay (1904–1981). Maha Shwé fut l'auteur de 60 romans (la Maison des rebelles) et de plus de 500 nouvelles ; ses œuvres tendent vers un double but : voir la Birmanie parvenir à l'indépendance et exalter la morale bouddhique. Thein Phé Myint défraya la chronique en 1937 avec son Bonze à la page, critique acérée du clergé : l'auteur fut contraint de faire amende honorable auprès des abbés des principaux monastères de Birmanie. La romancière Dagon Khin Khin Lay célébra la résistance aux colonisateurs dans Shwé Sungo (1933) et dénonça la misère des paysans dans la Vie d'une femme (1935). Ainsi la littérature apporta-t-elle une contribution non négligeable à la prise de conscience unanime qui mena finalement le pays à l'indépendance en 1948.

La période contemporaine

Avec l'indépendance, le birman redevint la langue officielle du pays, et des prix littéraires annuels furent créés pour encourager les auteurs à écrire dans leur langue. Le premier d'entre eux revint à Min Aung (né en 1916) pour son roman la Terre sous le Ciel qui dénonçait la misère des paysans exploités par les usuriers : le roman social était né et le public lui réserva un bon accueil. U Aung Hpé (né en 1914) remporta le prix de 1950 avec le Fonctionnaire, satire de la bureaucratie de l'époque coloniale. D'autres écrivains occupèrent ainsi la scène littéraire de l'après-guerre : Thadu (né en 1918), Ma Ma Lay (née en 1916), auteur de Ce n'est pas par haine, en 1955.

Dans les années 1950, les revues littéraires se multiplièrent et favorisèrent la publication des nouvelles de Khin Hnin Yu (née en 1925), Aung Lin, Dagon Shwé Mya. Mais le coup d'État de 1962, qui porta les militaires socialistes au pouvoir, instaura en même temps un contrôle de la création littéraire. Les directives gouvernementales selon lesquelles « la littérature doit venir de la rizière et s'adresser à ses ouvriers » ne semblent pas jusqu'à maintenant inspirer beaucoup d'auteurs, qui témoignent, face à l'attrait du public pour une littérature facile calquée sur les romans américains ou européens de grande consommation, un regain d'intérêt pour la poésie classique.