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préjugé

(de préjuger)

Jugement sur quelqu'un, quelque chose, qui est formé à l'avance selon certains critères personnels et qui oriente en bien ou en mal les dispositions d'esprit à l'égard de cette personne, de cette chose.

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », écrit René Char. Le préjugé efface l’héritage derrière le testament, derrière une obligation de penser souvent inconsciente d’elle-même. Notre perception est tissée de préjugés : on voit ce que l’on s’attend à voir et non ce que l’on a sous les yeux. L’animal n’a pas de préjugés, seulement des réflexes pavloviens. C’est parce que nous ne sommes pas enfermés dans l’immédiateté que nous jugeons toujours avant, que nous préjugeons.

La table rase est une méthode qui tente d’échapper à l’emprise d’idées préconçues. Mais n’est-elle pas elle-même l’otage d’un préjugé plus tenace encore que ceux dont on prétend se débarrasser ? Ne préjuge-t-on pas, justement, de ses forces ? Cette prégnance fait que certaines idées nous tiennent autant que nous y tenons. Assemblage d'opinions sédimentées, traduction d’un rapport au monde qui fait éclore notre « vision des choses », expression vague à souhait montrant que la vie quotidienne n’est pas une expérience de laboratoire, le préjugé, plus que l’incertitude, est l’étoffe de l’action : l’image d’une expérience nue, vierge de tout a priori, est purement théorique.

Littérairement, dénoncer les préjugés donne matière à des œuvres étincelantes sous le regard du Candide de Voltaire. Inversement, le cliché est au style ce que le préjugé est à la science. Remy de Gourmont promeut la « dissociation d’idées » : une manière de combattre l’association d’idées, c’est-à-dire le lieu commun. Lorsque l’orgueil vient conforter les préjugés, comme dans Pride and Prejudice (Orgueil et Préjugé) de Jane Austen, la passion la plus fervente se trouve privée de toute spontanéité ; elle réclame alors une véritable conversion psychologique pour pouvoir enfin s’exprimer.

Les préjugés forment ainsi une gangue intellectuelle et affective difficile à percer. Percer, mordre, piquer… ce n’est pas un hasard si Socrate se compare volontiers à un taon, les dialogues platoniciens le dépeignant sous les traits d’un impitoyable questionneur, qui harcèle les préjugés. La dialectique est comparée à plusieurs métiers, dont celui de boucher, les idées acceptées jusqu’alors sans critique étant désormais soumises à l’art du tailler menu. Leur complète inanité se révèle au terme d’un découpage dont l’interlocuteur questionné pensait naïvement qu’il laisserait subsister un morceau de choix. Or, rien. Le préjugé, que l’on croyait lesté de conviction et d’autorité, est anéanti car il n’était que néant de pensée.

Cette montée vers le rien est personnifié par le « malin génie » de Descartes, qui pousse au paroxysme la puissance du doute, jusqu’à mettre en cause les règles de la logique et les déductions mathématiques. Demeure toutefois l’indubitable doute : non pas une idée subsistant comme un roc (risquant de n’être qu’un préjugé plus tenace que d’autres), mais véritablement une certitude qui se renforce à mesure que le doute grandit. Seul ce doute héroïque échappe à l’emprise du préjugé.