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phénoménologie

Étude descriptive de la succession des phénomènes et/ou d'un ensemble de phénomènes.

Le terme de phénoménologie entendu comme « science » du « phénomène » appartient au vocabulaire technique de la philosophie. Il s'agit d'un néologisme d'apparition tardive.

Genèse et problématique du terme

Le premier à utiliser le terme, le mathématicien et philosophe de langue allemande, Johann Heinrich Lambert, auteur du Nouvel Organon (1764), le conçoit comme l'une des parties d'une doctrine générale de la science : la doctrine des apparences. Kant, à son tour, a recours à ce terme dans ses Premiers Principes métaphysiques de la science de la nature (1786), pour désigner l'étude du mouvement « relativement à son mode de représentation », comme « phénomène du sens externe ». Mais ce sont Hegel et surtout Husserl qui délimiteront la signification philosophique de la phénoménologie. Hegel en fait un des moments principaux de sa philosophie et donne pour titre à son ouvrage paru en 1807 : la Phénoménologie de l'esprit. Avec Husserl, le terme en vient à désigner une doctrine philosophique à part entière, dont il sera l'initiateur : à ce titre, et, dans la lignée husserlienne, la phénoménologie représentera un des principaux courants de la philosophie contemporaine.

Le terme de phénoménologie ne saurait donc se voir assigner une signification univoque. La diversité de ses acceptions correspond à des problématiques philosophiques différenciées. L'étymologie laisse toutefois entrevoir deux lignes constantes d'interrogation.

D'une part, la réflexion sur le statut du phénomène concentre, dans la philosophie classique, les interrogations sur le statut respectif du sujet et de l'objet.. Cette question relève d'abord de la théorie de la connaissance et, au-delà, de l'ontologie (la détermination de l'être). Le phénomène n'est-il qu'une apparence, auquel cas il nous faudrait distinguer la réalité et ses manifestations phénoménales ? Ou bien n'y a-t-il rien de plus dans la réalité que ce qui nous apparaît ? Faut-il voir dans le phénomène la manifestation d'une chose qui existerait en elle-même, indépendamment du sujet qui la pense ? Ou bien est-il au contraire, et dans quelle mesure, constitué par une conscience ? Est-ce, au fond, à un sujet que l'on doit la réalité du monde ? Les tentatives pour constituer une phénoménologie autonome rencontrent ces interrogations constantes, et elles tentent de dépasser l'opposition traditionnelle du réalisme et de l'idéalisme.

D'autre part, le concept de science, tel qu'il est mobilisé en philosophie, est loin d'aller de soi : y a-t-il communauté de méthode entre le mode de connaissance philosophique et les sciences dites positives ? Faut-il distinguer, voire opposer, différentes formes de la raison (intuitive/discursive, critique/dialectique) ? L'élaboration d'une « science des phénomènes » ne peut rester indifférente aux interrogations sur le statut même de la science.

La conception kantienne

Une transformation radicale sépare déjà les premières occurrences du terme de phénoménologie de l'utilisation qui en est faite chez Kant : pour ce dernier, le phénomène n'est pas l'apparence, qui nous induit en erreur en dissimulant ou en déformant une réalité qu'il s'agirait de saisir indépendamment de ses manifestations « phénoménales ». Le phénomène est « ce qui apparaît », dans le temps ou dans l'espace : un objet d'expérience, doté d'une réelle objectivité. Le phénomène n'est pas la chose « en soi », dans la mesure où toute représentation suppose une activité subjective de mise en forme (sensible et intellectuelle), mais il n'est pas une apparence : il n'y a rien d'autre à voir, rien d'autre à connaître que des « phénomènes ».

La nature est définie comme « l'ensemble des phénomènes, en tant qu'ils sont régis par des lois ». La tâche d'une phénoménologie n'est donc pas de décrire (ou de démasquer) des apparences, mais d'étudier les diverses modalités des phénomènes : a-t-on affaire à des phénomènes simplement possibles, réels ou nécessaires ? La prise de position kantienne, l'effort pour penser ensemble l'objectivité du phénomène et l'activité organisatrice du sujet constituent l'arrière-fond de la phénoménologie ultérieure, dans ses versions hégélienne ou husserlienne.

La conception hégélienne

La phénoménologie hégélienne se présente à la fois comme une science et comme un récit : celui de « l'expérience de la conscience ». Pourquoi cette science de l'expérience de la conscience reçoit-elle le titre de « phénoménologie de l'esprit » ? La conscience est définie comme le rapport entre un moi et un objet : ce qui intéresse Hegel, ce sont les variations de ce rapport, les transformations de la conscience. L'« expérience », pour la conscience, ne consiste pas seulement à rencontrer, successivement, des objets différents, en restant identique à soi, mais à se transformer. Le projet de Hegel est de restituer la logique interne et le sens de ces transformations. C'est en ce sens qu'on parlera avec Hegel de la phénoménologie comme d'une science, qui vise la double dimension de la logique et de la chronologie.

Conscience, conscience de soi, raison, esprit, religion : telles sont les étapes principales d'une progression dialectique qui s'achève dans ce que Hegel nomme le savoir absolu, ou « l'esprit se sachant lui-même comme esprit ». L'esprit ne doit pas ici être entendu comme l'esprit d'un individu singulier, mais comme la raison consciente d'elle-même. Le parcours de la Phénoménologie de l'esprit est donc celui de la formation (de l'explication historique) de l'esprit, dans un processus d'ensemble : l'autodéveloppement du concept et le devenir conscient de la raison, au sein de l'histoire universelle. Au terme de ce développement, la conscience comme conscience subjective se dépasse (au sens hégélien de ce terme : une négation et une conservation) en esprit. L'esprit est le véritable sujet de ce processus : ce sont ses apparitions successives (d'où l'utilisation du concept de phénomène) qu' il s'agit de constituer en science. L'esprit est à la recherche de lui-même (d'une expérience de soi qui soit adéquate à son concept), et cette recherche est le principe même de l'histoire effective. On pourrait dire que la phénoménologie hégélienne n'est pas une phénoménologie de la conscience (la conscience se trouve prise dans un développement dont elle n'est pas le principe), mais une phénoménologie du concept.– à condition toutefois de ne pas oublier que l'absolu est, pour Hegel, sujet (esprit). La conscience n'est pas seule au monde à être sujet.

Par le décentrement qu'il fait subir à la subjectivité (en ne la réservant plus à la seule conscience), Hegel servira de point d'appui à la critique de la phénoménologie husserlienne, lorsqu'on reprochera à celle-ci d'avoir, plus encore que Descartes, placé le sujet pensant au fondement du monde.

La conception husserlienne

Pour Husserl, même si elle s'efforce d'en faire la synthèse, la phénoménologie hégélienne n'a de sens qu'au sein de la métaphysique (et de la théologie) traditionnelle. Au contraire, lorsque Husserl élabore l'idée d'une phénoménologie (dont un des premiers mots d'ordre est le « retour aux choses mêmes »), il cherche à dégager la philosophie des présuppositions métaphysiques et à la constituer comme science, allant même jusqu'à parler de la phénoménologie comme d'un « vrai positivisme ». Mais cette « science » ne saurait être confondue avec les sciences positives : c'est une série nouvelle de problèmes, de même qu'une méthode singulière que Husserl s'efforce de constituer.

Le concept husserlien de la phénoménologie a subi plusieurs transformations importantes : cela du propre fait de Husserl, dont l'œuvre se caractérise par une remise en question constante. On y distingue deux moments principaux.

Dans une première période, qui correspond à l'élaboration des Recherches logiques (1900-1901), la phénoménologie est définie par Husserl comme une « analyse descriptive des vécus en général » ; l'intentionnalité (la visée d'un objet) est la structure fondamentale de la conscience, et aux diverses manières de « viser » correspondent des modes d'apparition ou de donation des objets. « Décrire » consiste à élucider les deux pôles de la conscience, ainsi que le rapport qu'ils entretiennent : la « visée » (ou noèse) et le mode d'apparition (ou noème). Dans ce premier moment, le travail de Husserl se concentre sur la critique du psychologisme : il s'agit tout d'abord de dégager (par la méthode dite de « variation eidétique » — de eidos, « essence » ou « forme ») et de décrire les structures essentielles, communes aux données empiriques et aux objectivités idéales ; puis de montrer que ces « essences » ne sont pas dérivables de la constitution de l'esprit humain, mais qu'elles sont a priori. Ces « essences » se révèlent être en dernière analyse des structures de signification : la « logique » est ainsi comprise par Husserl comme « grammaire pure ». Une telle « grammaire » reçoit une dimension ontologique puisque, à des structures de sens spécifiques, viennent correspondre des « régions » de l'objectivité en général.

Dans une seconde période, Husserl oriente la phénoménologie vers l'analyse de la conscience « transcendantale » : comment la visée intentionnelle en vient-elle à constituer ses objets, et l'objectivité en général (ce que Husserl nomme le problème de la transcendance de la conscience) ? La phénoménologie dès lors n'est plus seulement descriptive, elle se veut constitutive : c'est l'analyse du pôle dynamique de cette constitution, le « moi pur », qui retiendra Husserl et qui le conduira, dans ses dernières œuvres, à une double réflexion sur l'altérité et sur l'historicité.

Après la mort de Husserl, l'université de Louvain devint un des principaux centres pour l'édition de ses manuscrits et pour la recherche phénoménologique. Le tournant des années 1910 dans la pensée de Husserl (l'élaboration d'une phénoménologie transcendantale) fut tout de suite au centre de vives polémiques : d'importants disciples, comme Max Scheler, l'interprétèrent comme une régression et préférèrent s'en tenir à l'intuitionnisme de la première période. C'est probablement avec Heidegger que la polémique fut la plus vive. Dans Être et Temps (1927), Heidegger se réclame explicitement de la phénoménologie comprise comme méthode : « La phénoménologie est la manière d'accéder à et de déterminer légitimement ce que l'ontologie a pour thème. L'ontologie n'est possible que comme phénoménologie. » Husserl ne se reconnut pas dans l'« analytique existentiale » proposée par Heidegger ; il y vit même un retour du psychologisme. Ces polémiques témoignent d'une indétermination relative de la notion de phénoménologie, laquelle a son origine dans l'évolution de la doctrine husserlienne elle-même. Ce sont donc les thèmes (les problèmes) husserliens qui animent la recherche phénoménologique : l'intentionnalité, la conscience transcendantale et la constitution du monde, l'intersubjectivité, la genèse de l'histoire et de la culture, l'expérience antéprédicative et ses relations avec le temps.

À ces thèmes peuvent être rattachés différentes époques et différents courants qui se sont enrichis de la publication des œuvres de Husserl. En France, particulièrement, la phénoménologie a représenté un courant important (peut-être même dominant) de la philosophie d'après 1945 : les travaux de Sartre, de Merleau-Ponty, de Lévinas et de Ricœur se rattachent, par des voies diverses, à cet horizon.

La phénoménologie s'offre ainsi comme une des voies modernes de continuation et de renouveau du projet philosophique traditionnel, dans sa détermination postcartésienne : constituer, de l'intérieur même d'une philosophie du sujet, une « science de l'être ». Dans les derniers textes de Husserl, la phénoménologie apparaît comme l'accomplissement de toute la philosophie et comme le lieu d'une intelligence finale de l'humanité par elle-même. C'est bien Husserl qui a donné à la phénoménologie son concept le plus absolu : loin d'être, comme chez Hegel, un moment de la philosophie, elle est la philosophie elle-même, parvenue au savoir de soi.

La recherche du fondement transcendantal de la connaissance

Employé quelquefois dans le sens général d'étude descriptive d'un ensemble de phénomènes, indépendante de toute construction objective, évaluative ou normative, ce terme de phénoménologie désigne avant tout l'un des mouvements de pensée les plus importants de la philosophie contemporaine occidentale — par opposition à la philosophie anglo-saxonne dominante. Ce mouvement prit naissance au début du xxe s. dans la méthode élaborée par Husserl, qui emprunta à son maître Franz Brentano le concept d'intentionnalité. La phénoménologie se donne pour tâche de rechercher le fondement transcendantal de toute connaissance.

La visée de la conscience

Tournant le dos à la démarche traditionnelle de la métaphysique, qui dévalue les phénomènes en simples apparences, la phénoménologie « retourne aux choses elles-mêmes » et cherche comment les phénomènes apparaissent à la conscience, qui, donatrice de sens et de significations, les constitue comme tels. Elle tente la description des essences faisant apparaître l'invariant originaire à travers les variations eidétiques, c'est-à-dire les variations des visées de la conscience sur un objet. L'objet excède bien le perçu momentané d'une conscience particulière (la visée), mais il est en même temps inséparable de l'acte de la conscience qui le vise. Transcendance et immanence s'articulent dans le même acte.