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mystère

(latin mysterium, du grec mustêrion, de mustês, initié)

Genre dramatique de la fin du Moyen Âge et du xvie s.

LITTÉRATURE

Le mystère fut le genre dramatique le plus élaboré du Moyen Âge. (Le mot mystère – qu'on écrivait primitivement mistère – vient du mot latin ministerium, signifiant « la fonction, le métier », d'où « la représentation matérielle » : donner la représentation d'un mistère de la Passion de Jésus, c'était, au sens propre, matérialiser cette Passion, la faire revivre « matériellement » ; le mot fut plus tard confondu avec celui de mystère – du latin mysterium, emprunté au grec mustêrion, de mustês, « l'initié » – à cause du caractère religieux des mistères dramatiques.)

Le théâtre médiéval

Le théâtre médiéval, par ses origines, était, comme le théâtre antique, un théâtre de communion avec une fonction sociale et religieuse. Le théâtre médiéval est en effet entièrement né de l'Église (avant d'être condamné par elle) ; c'est l'évolution de la liturgie elle-même, au cours des ixe et Xe siècles, qui donna naissance au genre dramatique : les mystères furent d'abord des sortes de pantomimes exécutées par les moines lors de la liturgie de Pâques, puis, plus tard, lors de celle de Noël : au cours de l'office religieux, la récitation des tropes fit peu à peu l'objet d'une « impersonnation » de plus en plus dramatisée (gestuelle, mimique, voire accessoires) de la part des récitants qui jouaient le rôle des personnages dont il était question dans le texte sacré ; s'enrichissant de nouveaux épisodes, cette dramatisation sacrée s'étendit ensuite du chœur à l'espace entier de l'église, les moines se déplaçant à travers la nef et le transept ; enfin, la récitation des certains épisodes des évangiles donna lieu à une véritable mise en scène, dans l'église, puis hors de celle-ci, sur le parvis ou ailleurs : le souci de « rendre visible et présent » le mystère sacré de la Résurrection, évolua dès lors vers une intention nouvelle et différente : celle de transmettre au spectateur, pris à témoin, une émotion, de créer une communauté émotionnelle entre le spectacle et le spectateur ; un des premiers témoignages conservés de cette évolution est une Passion, la Passion dite « de Clermont », en 516 vers octosyllabes répartis en quatrains assonancés, écrits dans une langue mêlant des éléments occitans et poitevins. Mais c'est finalement au xve siècle, à « l'automne du Moyen Âge », que les mystères atteignirent la dimension d'une « grande forme » dramatique, mettant en jeu alors non plus seulement des clercs au cours d'une liturgie, mais une communauté urbaine tout entière dans une spectacularisation de plus en plus poussée, avec décors, costumes, machineries et des dizaines d'acteurs.

Organisation matérielle des représentations

Pendant longtemps, il n'y eut ni théâtre permanent ni acteurs professionnels. Les représentations, qui duraient souvent plusieurs jours, étaient des entreprises collectives qui passionnaient toute une ville : quelques mois auparavant, on les annonçait aux habitants par le « cry », ou proclamation solennelle, en invitant toutes les personnes de bonne volonté à y apporter leur collaboration.

On élevait, le plus souvent en plein air, un immense échafaud, comprenant une scène et des estrades pour les spectateurs. Les décors étaient, non pas successifs, comme aujourd'hui, mais simultanés : dressés les uns à côté des autres, ils représentaient les divers lieux où allaient se dérouler les péripéties ; généralement, on voyait d'un côté de la scène le Paradis, au milieu la Terre, et à l'autre extrémité, l'Enfer. Chacun de ces lieux s'appelait une mansion (maison) ; il y en avait parfois plus de vingt. Tout cela était d'ailleurs représenté de manière rudimentaire et symbolique : un mur percé d'une porte figurait une ville, un fauteuil sous un dais figurait un palais ou une salle du trône, quelques arbres figuraient une forêt, un bassin sur lequel flottait un bateau représentait la mer ; quant à l'Enfer, c'était généralement une gueule de dragon, béante, d'où s'échappaient des flammes et des démons tandis que, sous la scène, on remuait des chaînes, on roulait des tonneaux pleins de pierres, on criait et on hurlait pour imiter les plaintes des damnés et les hurlements des démons. L'action se transportait d'un lieu dans un autre et, comme il n'y avait pas de coulisses, les acteurs inoccupés restaient immobiles ou se rassemblaient dans un coin de la scène.

L'art du machiniste n'était cependant pas inconnu : des diables sortaient par des trappes, des anges volaient au travers du Paradis ; lors d'une représentation à Metz, un dragon déploya ses ailes si près des spectateurs que ceux-ci s'enfuirent, effrayés. Quant aux costumes, il ne semble pas qu'on ait cherché à les rendre réalistes : chacun tenait surtout à se montrer richement paré, sans tenir compte des différence d'époque ou de condition ; la Vierge portait un costume de religieuse, le roi Hérode celui d'un roi de France. Le principal était que chaque personnage soit clairement et rapidement identifié par tous les spectateurs.

Les acteurs

La représentation du mystère supposait donc une véritable entreprise de spectacle ; les écrivains étaient au service du metteur en scène, qui multipliait les tableaux, les « trucs », qui exigeait des séquences réalistes et souvent morbides, notamment pour montrer les supplices infligés aux saints. Comme on l'a dit, les acteurs n'étaient pas professionnels. Très nombreux, la représentation de certains mystères en exigeant parfois plusieurs centaines, ils étaient souvent recrutés parmi les paroissiens de bonne volonté, prêtres, avocats, artisans, écoliers, qui se partageaient les rôles (il était toujours dangereux de tenir le rôle de Judas, l'acteur n'étant pas lui-même mais son personnage : en 1437, il fallut ranimer le malheureux acteur qui jouait le rôle à Metz, sa pendaison ayant été trop bien faite) ; le jour qui précédait la représentation, l'ensemble des comédiens parcouraient la ville en grand costume : c'était la montre, destinée à attirer le public.

Ces artistes amateurs se groupaient parfois en associations, ou confréries, souvent liées aux paroisses ou aux corporations, dont beaucoup n'eurent qu'une existence éphémère, tandis que d'autres connurent une organisation plus durable et finirent par se spécialiser dans les représentations dramatiques. C'est ainsi que naquit en 1380, à Paris, une confrérie de la Passion constituée par les bourgeois de la ville afin de donner une représentation annuelle. Le roi Charles VI confirma cette création et, en 1402, assura à cette confrérie le monopole non seulement des représentations du mystère de la Passion, mais de toute représentation théâtrale dans la capitale.

Les œuvres

Environ une soixantaine de textes de mystères sont parvenus jusqu'à nous. La plupart de ces compositions sont en vers de huit syllabes, rimant deux à deux, avec quelques couplets destinés à être chantés. D'étendue très variable – de quelques centaines de vers à près de cent mille – les mystères étaient divisés non en actes mais en journées (par exemple, un Mystère de la Passion fut représenté en 1457 à Valenciennes en 25 journées). Leur sujet est presque toujours religieux ; certains s'inspirent de l'Ancien Testament (le Mystère de la patience de Job, vers 1450), d'autres du Nouveau Testament et des évangiles apocryphes (Mystère de la Nativité, 1474). D'autres encore s'inspirent de la vie des saints (Mystère de saint Fiacre, début du xve siècle ; Mystère de saint Christophe, 1464 ; Mystère des trois Doms, 1509) ou de certains épisodes des Actes des apôtres (Mystère des Actes des apôtres, 1421 ; Mystère de la vengeance de Notre Seigneur, imprimé en 1491) ; vers la fin du xve siècle, enfin, certains mystères traitèrent de sujets historiques quasi profanes (Mystère de la destruction de Troie la Grande, 1452 ; Mystère du siège d'Orléans, 1453 ; Mystère de Saint Louis, avant 1472).

Les Passions

Le thème principal des mystères reste cependant la Passion de Jésus-Christ, thème inlassablement repris et développé. Le premier texte connu du jeu de la Passion, la Passion du manuscrit Palatinus Latinus ou Passion Palatine, date du xiiie ou du début du xive siècle. Mais les œuvres les plus importantes datent de la première moitié du xve siècle. Une des premières est celle d'Eustache Marcadé, un Picard, official de l'abbaye de Corbie, qui développa sur 25 000 vers la vie de Jésus. Cette Passion d'Arras (1420), avec diableries burlesques, connut un grand succès.

La Passion d'Arnoul Gréban

En 1452 fut représentée à Paris la Passion d'Arnoul Gréban ; cet écolâtre (ecclésiastique surveillant les maîtres d'école du diocèse), bachelier, organiste et directeur de la maîtrise de Notre-Dame, termina sa vie comme chanoine du Mans. Son œuvre, qui se déroule sur quatre journées, met en scène près de 400 personnages et exige la présence de 224 acteurs. Prolongée par le Mystère des Actes des apôtres, d'Arnoul et Simon Gréban, elle se présente sous une forme cyclique : la première journée raconte la chute de l'homme et la naissance du Rédempteur ; la deuxième est consacrée à la vie terrestre de Jésus et à ses miracles ; la troisième, à la Passion du Christ et à sa mort ; la quatrième, enfin, à sa résurrection. Les qualités d'écrivain de Gréban sont grandes, et il a su fortement dépeindre les sentiments et les caractères de ses personnages. Il donne au mystère sa forme définitive au xve siècle.

La Passion de Jean Michel

La dernière grande Passion est celle du Tourangeau Jean Michel (1486) ; démesurément longue (elle compte près de 34 000 vers), elle s'étalait sur dix journées. Reprenant la Passion d'Arnoul Gréban, Jean Michel introduit de nombreux éléments profanes et multiplie les épisodes réalistes et truculents, avec des scènes de bouffonnerie pure décrivant la vie mondaine de Madeleine et les amours de Judas. Certes, la justesse de ton de certains dialogues et des sentiments exposés est celle d'un écrivain. Mais avec lui, le mystère de la Passion commence à se pervertir, ou tout au moins à se transformer, et beaucoup de passages annoncent les farces des bateleurs.

Les caractéristiques perceptibles dans le texte de Jean Michel s'aggravèrent par la suite : les farces des bergers devenaient scatologiques, les diableries tournaient de plus en plus à l'obscénité pure, la pécheresse Marie-Madeleine interpellait les spectateurs de façon suggestive, etc. Aussi, le 17 novembre 1548, le Parlement de Paris finit-il par interdire la représentation des mystères ; toutefois, la confrérie parisienne de la Passion, installée dans l'hôtel de Bourgogne, ne vit ses privilèges supprimés qu'en 1676.