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moraliste

Écrivain qui décrit et critique les mœurs de son époque et développe, à partir de là, une réflexion sur la nature et la condition humaines.

Le nom de « moraliste » pourrait être attribué à tous les écrivains qui traitent de morale pure, théorique ou pratique. C'est ainsi que des philosophes tels que Socrate, Platon, Aristote, Kant, les Pères de l'Église et les théologiens, saint Augustin, Bossuet, peuvent à juste titre être qualifiés de moralistes, ainsi que, dans un tout autre domaine, les fabulistes, dramaturges et romanciers, qui peignent les mœurs (en latin mores). Mais le terme de « moraliste » est plus spécialement réservé aux écrivains qui se sont attachés à juger de façon lapidaire, soit l'homme de tous les temps, soit la société de leur temps, en relevant particulièrement leurs travers. Sont donc catalogués comme tels les auteurs qui intitulent leurs œuvres Pensées (Pascal, Marc Aurèle), Entretiens (Épictète), Maximes (La Rochefoucauld, Chamfort, Vauvenargues), Réflexions, Caractères (Théophraste, La Bruyère), Essais (Montaigne), Sentences, Portraits.

Garantir les valeurs morales

Les moralistes, depuis toujours, apparaissent comme les législateurs des attitudes et des conduites humaines ; ils énoncent des normes destinées à préserver de la dégradation, voire de l'anéantissement, les valeurs morales, culturelles, religieuses sur lesquelles repose l'ordre social.

Ainsi, il faut considérer les moralistes comme les gardiens des mécanismes de défense contre les agressions de la « modernité » ou du non-conformisme moral, lesquels se constituent au détriment des « vertus », devenues dérisoires, et qui incarnent dès lors un temps révolu. Le moralisme se présente donc comme un attachement profond à des systèmes de pensée et d'attitudes traditionnels. Un homme comme Stendhal (dont l'œuvre, romanesque ou non, est un tissu de sentences, pensées et jugements), jugé subversif à son époque (« cet homme si immoral », disait-on de lui dans les salons), est en ce sens un moraliste. Il s'en prend à la société bourgeoise qui préfère le profit à la gloire militaire, les satisfactions d'amour-propre à la passion, mais par référence à la grandeur napoléonienne.

Les moralistes ne se veulent pas seulement les conservateurs d'un musée imaginaire des vertus. Ils visent la sagesse, la paix de l'âme. Ayant pourfendu les vices, travers et aberrations de leurs contemporains, ils adoptent une attitude réservée sur l'homme en général. Leur thème de prédilection est la fragilité de la nature humaine et l'étroitesse des limites dans lesquelles l'homme et son jugement se meuvent, que ces moralistes soient épicuriens ou stoïciens, qu'ils se nomment Montaigne ou Pascal.

Les grands moralistes

Parmi les grands moralistes, il faut retenir, chez les Grecs, Théophraste (Caractères), Plutarque (Œuvres morales). Chez les Latins : Cicéron (De l'amitié, De la vieillesse, Des devoirs), Sénèque (Lettres à Lucilius, De la colère, Des bienfaits).

Épictète, Marc Aurèle voient la racine de la volonté dans le discernement et, avec les autres stoïciens, ils nous demandent d'user de la vie selon la raison. Le bonheur dépend de la conduite de nos pensées et de notre accomplissement intérieur.

La morale stoïcienne a inspiré nombre de vies héroïques. Elle pénètre tout le xviie s. français, Corneille, Descartes, Pascal. Son influence se retrouve chez Kant et chez Maine de Biran.

La littérature française abonde en moralistes : Montaigne (Essais), Pascal (Pensées), La Rochefoucauld (Maximes), La Bruyère (Caractères), Saint-Évremond (vers 1614-1703), « libertin » qui annonce les philosophes du xviiie s. (Écrits sur la morale), Montesquieu (Lettres persanes), Voltaire dans de nombreux ouvrages, Vauvenargues (Maximes), Chamfort (Pensées, maximes et anecdotes). De surcroît, on peut considérer comme tels les humoristes.

L'honnête homme

Les moralistes s'insurgent contre les libertés que l'homme croit siennes. Ils prônent le refus de toute transgression et stigmatisent l'individu en le faisant renoncer à la liberté suprême qui est celle d'une accession à l'ordre caché de l'Univers, à l'irrationnel, au sacré. Ainsi, au xviie s., les moralistes inaugurent l'ère de l'« honnête homme », celui que peignent La Rochefoucauld et La Bruyère, lesquels s'attachent à fixer les traits immémoriaux du devoir et de la vertu. L'honnête homme, tel que ces deux écrivains l'ont immortalisé, adhère aux normes sociales qui lui sont proposées et, sensible au jugement de ses contemporains, qui en l'occurrence incarnent l'ordre social tout entier, il se plie aux règles d'une vie commune dont il est le témoin, la marque et l'enjeu.

Un code des savoirs

Sujet d'un tel enjeu, l'honnête homme concilie la sauvegarde des individus avec les exigences de la vie collective, renonçant à ce qui, en lui, ne relève pas du monde où jouent les exigences sociales. Il apprend à vérifier les formules qui lui livrent un code du savoir-vivre, du savoir-souffrir, du savoir-mourir. Dès lors, l'honnête homme, personnage issu du moralisme, échappe à la remise en question morale pour se plier aux impératifs des moralistes, la distinction du bien et du mal lui étant donnée par avance. Ainsi apparaissent les éléments qui distinguent la morale du moralisme.

La création de l'individu

Toute la philosophie classique, de Platon à Spinoza, s'est attachée à penser la morale en termes de conscience, sous la responsabilité d'un sujet, et montre qu'aucun fait moral n'échappe à la création par l'individu de ses propres valeurs morales, abolissant ainsi toute référence automatique aux préceptes, aux régles, aux conformismes édictés par l'ordre établi. Elle ruine donc ce que les moralistes ont promu comme règles de vie. La morale passe donc par l'axe de la responsabilité, sous le poids d'une conscience, maîtresse d'elle-même, dont la force se mesure à son pouvoir d'invention et non pas à son imitation servile des idées reçues.

Ainsi, Montaigne, dans ses Essais, décrit et vit la quête incessante d'un acquiescement à l'acte, d'une harmonie essentielle du moi et du désir humain ; l'idéal du moi se confond avec le savoir, avec le bien, avec le beau ; la nature humaine, avec la nature.

La tendance naturelle au bien

Valeur suprême, le bien exerce un attrait naturel sur les esprits, qui voient en lui l'achèvement de leur perfection. Pour Pascal, pour Rousseau, le mouvement vers le bien procède d'un instrument qui est l'expression de notre nature morale. Malebranche affirme que les passions entretiennent l'homme dans une constante illusion et bouleversent l'ordre des valeurs. « Il faut s'accoutumer, écrit Malebranche, à discerner les réponses de la vérité intérieure, qui éclaire l'esprit par l'évidence de ses lumières, du langage et des secrètes conspirations des passions qui la troublent et la séduisent par des sentiments vifs et agréables, mais toujours confus. »

Du siècle des Lumières à Gide

« Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. » En ces quelques mots, Pascal définit le but et la fonction de toute vie humaine, de toute philosophie. Le siècle des Lumières, notamment avec Rousseau (homme de la nature) et avec Voltaire (homme de la société, mais d'une société nouvelle, plus raisonnable), s'applique à penser le rapport de l'homme à la nature, de l'homme à la culture ; il s'insurge contre tous les académismes de la morale et, usant de subversion, aspire à une nouvelle morale.

Plus tard, Chamfort, dans Pensées, maximes et anecdotes, renoue avec la grande tradition des moralistes français ; il observe la société contemporaine avec la sérénité des classiques et s'applique à définir le rapport de l'homme au bonheur : « Pour être heureux dans ce monde, écrit Chamfort, il y a des côtés de l'âme qu'il faudrait entièrement paralyser. »

Si Voltaire dénonçait avec rage et violence les injustices, les inconséquences et les misères de son temps, Chamfort refuse la transgression ; la tragique peinture de ceux qui transgressent la norme (dans le domaine romanesque, Julien Sorel, Madame Bovary, Nana sont « punis ») marqueront la littérature jusqu'au xxe s. Ainsi, malgré la charge corrosive contenue par chacune de ses lignes, l'œuvre de Gide n'est pas sans refléter un certain conformisme, une constante référence aux valeurs admises. Sa critique virulente a un aspect coupable et complaisant.

Les plus grands démystificateurs du moralisme et, par conséquent, les moralistes « contemporains » les plus révolutionnaires sont en fait Nietzsche, Freud, Marx : les règles morales établies par la société cachent leur véritable origine, la volonté de puissance, le désir sexuel et l'intérêt de classe. À la création inconsciente et pervertie des valeurs de l'immoralisme, ces grands analystes des raisons profondes du comportement des individus et des sociétés substituent une invention rationnelle des valeurs, fondée sur la réalité psychique et sociale.