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judaïsme

(latin ecclésiastique judaismus, du grec ioudaismos)

La Torah
La Torah

Religion des juifs.

Le judaïsme est la première des trois grandes religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam) à avoir professé la foi en un Dieu unique, qui s’est révélé pour la première fois au patriarche hébreu Abraham.

Croyances et fondements

Une religion monothéiste

Le judaïsme professe le monothéisme, croyance en un Dieu unique et transcendant, qu’exprime la prière récitée plusieurs fois par jour comme profession de foi, Shema Israël (premiers mots hébreux de la prière). Le nom de Dieu le plus fréquent dans la Bible juive est Yahvé (qui signifie « il est » en hébreu). Il s’écrit encore YHWH, forme consonantique imprononçable, car les Hébreux croyaient à l’interdiction de prononcer le nom sacré de Dieu. Ils évitaient aussi ce sacrilège en l’appelant Seigneur (Adonaï). Yahvé est plein de justice et de rigueur pour Israël, le peuple élu de ses enfants.

Dans la culture du Livre, sens étymologique du mot « Bible », le Dieu juif est l’Éternel, tant de l’histoire que de la nature. Modèle du christianisme et de l’islam, le judaïsme se distingue par l’absence de clergé hiérarchique ; les rabbins, interprètes des textes, ne sont pas des représentants de Dieu, et leur fonction n’est pas sacrée, car pour les juifs la relation avec Dieu est directe.

Le judaïsme met en effet davantage l’accent sur la conduite que sur l’application précise d’un code religieux. Il est donc difficile de séparer le droit et la morale de la religion : toute faute est plus ou moins un péché. On comprend alors que les lois juives recouvrent tous les domaines de la vie. Le judaïsme est une religion d’ici-bas. Yahvé règne, et non les rois, et Israël est parfois dénommé « royaume de prêtres ». L’objectif est la justice et la paix sur Terre.

Les sources

La principale source de la foi juive est la Bible dite hébraïque (correspondant, pour l'essentiel, à ce que les chrétiens appellent l'Ancien Testament), qui se compose de 24 livres. Elle se divise en trois parties : la Loi de Moïse ou Pentateuque (Torah), les Prophètes (Nebiim) et les Écrits ou Hagiographes (Ketoubim).

La première, la Torah (mot qui signifie « doctrine, Loi »), est la plus importante ; comprenant les 5 premiers livres, elle est considérée comme la première révélation, éternellement valable, de Dieu et de sa Loi à l’humanité. C’est dans la Torah que se trouve le Décalogue (les dix commandements, Exode XX, 2-14), base morale de toutes les autres lois juives et de la morale chrétienne. Les commandements ont été dictés à Moïse sur le mont Sinaï. Ils ont été gravés sur deux tables et conservés dans l’« arche d’Alliance » (arche signifie « boîte ») jusqu’à la destruction du premier Temple de Jérusalem en 70 après J.-C. Aux deux tables correspondent deux séries de commandements. Sur celle de droite (l’hébreu se lit de droite à gauche) figurent les devoirs de l’homme à l’égard de Dieu : le monothéisme, le rejet des images et des idoles, l’interdiction des faux serments, l’obligation du sabbat et le respect de son père et de sa mère, conçu ici comme un corollaire de l’amour de Dieu. Sur la table de gauche sont inscrits les devoirs de l’homme envers son prochain : le célèbre interdit « Tu ne tueras pas », puis « Tu ne commettras pas d’adultère », et l’interdiction du vol, du faux témoignage et de la convoitise.

La Torah et les autres livres bibliques représentent la Loi écrite. Il existe aussi une Loi dite « orale », dont la tradition fait remonter l'origine à Moïse, la Torah ne donnant pas toutes les précisions nécessaires pour la mise en pratique de nombreux commandements. Transmise de génération en génération et sans cesse enrichie de nouvelles interprétations, cette loi vivante constitue l’âme vigilante d’Israël, toujours capable de faire face aux situations et aux questions inédites. Au cours des siècles, ces commentaires ont toutefois reçu une certaine forme de cristallisation écrite : successivement la Mishna, le Talmud, puis les Commentaires et les Codes. Ainsi le judaïsme n’a-t-il jamais cessé d’évoluer.

Les dogmes

La foi en un Dieu unique

La profession de foi juive est la parole de Moïse : « Écoute Israël, l'Éternel notre Dieu, l'Éternel est Un. » C'est l'affirmation fondamentale, celle du monothéisme.

Au xiiee s., le principal théologien juif, Maïmonide (1138-1204), a fixé à treize les articles de foi du judaïsme, qui sont les suivants : 1. Dieu est le Créateur et la Providence du monde ; 2. Il est un et unique ; 3. Il est esprit et ne peut être représenté sous aucune forme ; 4. Il est éternel ; 5. À lui seul nous devons adresser nos prières ; 6. Toutes les paroles des prophètes d'Israël sont vérité ; 7. Moïse a été le plus grand de tous les prophètes ; 8. La Loi, telle que les Juifs la possèdent, a été donnée par Dieu à Moïse ; 9. Nul homme n'a le droit de la remplacer ni de la modifier ; 10. Dieu connaît toutes les actions et toutes les pensées des hommes ; 11. Il récompense ceux qui accomplissent ses commandements et punit ceux qui les transgressent ; 12. Il enverra le Messie, annoncé par les prophètes ; 13. Il rappellera les morts à la vie.

L'essence divine échappe aux hommes. La Bible met l'accent sur les attributs moraux de Dieu : sainteté, amour, bonté, justice, clémence, longanimité.

Dieu a créé le monde par bonté. La charité ne pouvant à elle seule assurer le maintien de la société humaine, la Bible insiste sur la nécessité de la justice. L'humanité constitue une grande famille entièrement issue d'un seul couple : Adam et Ève, tous deux créés par Dieu. Adam a été formé avec de la poussière dans laquelle le Créateur a fait pénétrer un souffle de vie. Les rabbins du Talmud ajoutent que cette poussière a été prise dans différentes parties du monde pour que tout homme se sente chez soi en tout pays.

L'homme est spirituellement à l'image divine. Il est doué du libre arbitre, mais la Torah l'adjure de faire toujours le bien. S'il pèche, il peut obtenir le pardon divin par lui-même, sans l'intermédiaire d'un médiateur, uniquement par le repentir sincère, par la réparation du mal causé et par l'amélioration de sa conduite. La récompense et le châtiment des actions humaines ont lieu dans cette vie terrestre et dans la vie spirituelle après la mort. L'âme est immortelle. La félicité éternelle consiste dans la vision béatifique des perfections divines.

À la fin des temps, l'humanité toute entière connaîtra le bonheur de l'ère messianique. La croyance en la venue d’un Messie (nom signifiant « oint par le Seigneur » et traduit par « christ » en grec) est une source d’espoir pour les juifs : il établira l’ère de la justice et reconnaîtra les droits d’Israël. Descendant de David, le Messie ne sera pas un être divin, mais un homme sur qui « reposera l'esprit de Dieu, esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science et de crainte de Dieu ». Les hommes vivront dans la concorde, unis par la croyance au Dieu unique : « Les glaives deviendront des socs de charrue, les lances des serpettes et l'on n'apprendra plus l'art de la guerre. »

L’alliance avec Dieu et la soumission à sa loi

La religion juive se présente comme une alliance de Dieu avec les patriarches et leur postérité (les Hébreux puis les juifs), choisis par Dieu pour répandre son culte parmi les peuples, et cette alliance comporte de la part des enfants d'Israël l'engagement d'être fidèles à Dieu et à sa Loi. Ce fait religieux est tout à fait inédit, car jusqu’alors seule l’alliance entre égaux était concevable, c’est-à-dire entre hommes, et non entre les hommes et Dieu. Aussi la vertu religieuse par excellence pour les juifs est-elle la loyauté envers leur allié. Les Hébreux n’ont cependant pas été élus en fonction d’un privilège particulier ; ils doivent apporter la parole divine à l’humanité par leur exemple. L’alliance est conclue entre Dieu et la collectivité entière.

La religion juive est orientée vers l'action, l'accomplissement de la volonté divine. Les plus importants commandements de Dieu ont été promulgués dans le Décalogue (les dix commandements).

Les devoirs envers Dieu peuvent se résumer dans ces deux textes de la Torah : « Tu aimeras l'Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » ; « Soyez saints, car je suis saint, Moi, l'Éternel, votre Dieu. » D'où le culte, les lois de pureté, la circoncision, les prescriptions alimentaires.

Les devoirs envers les hommes découlent du verset de la Torah : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », et par le mot « prochain » il faut entendre aussi l'étranger, comme le précise cet autre verset figurant dans le même chapitre de la Torah : « Tu aimeras l'étranger comme toi-même. » De là, les multiples prescriptions charitables et sociales, telles que l'obligation de venir en aide à autrui, de laisser aux pauvres lors de la moisson le coin du champ, de leur permettre de suivre les moissonneurs pour ramasser les gerbes tombées, etc.

Mais la Torah n'est pas seulement un recueil de préceptes religieux et moraux, c'est aussi une législation destinée à un peuple nouvellement constitué, qui, libéré de la servitude d'Égypte, doit créer toutes ses institutions.

Elle contient donc des lois relatives à l'application de la justice, au traitement des esclaves, à la conduite de la guerre, etc.

Pratiques religieuses

Introduction

Le Talmud est le principal élément de la Halakha (qui signifie « manière de marcher »), système des observances rituelles et juridiques du judaïsme. Elle réglemente le droit civil et pénal, les relations familiales et l’éthique individuelle, mais aussi les responsabilités sociales : l’aide aux nécessiteux, l’éducation et les institutions de la communauté, ainsi que les rites religieux. Mais certaines lois relatives aux sacrifices, à la mortification et aux purifications, autrefois très importantes, n’ont pas été appliquées depuis la destruction du Temple de Jérusalem, en 70 après J.-C.

Rythme et rites de la vie juive

L’observation du sabbat, jour de repos hebdomadaire (correspondant au samedi), est un commandement. Le sabbat et les fêtes sont observés tant au domicile qu’à la synagogue, institution unique pour la prière et l’instruction.

Le huitième jour après leur naissance, les enfants de sexe masculin sont circoncis, ce qui consiste à trancher la chair de leur prépuce. En hébreu, le mot circoncision signifie « alliance » : cette cérémonie est le signe de l’entrée de l’enfant juif dans l’alliance avec Dieu. Les garçons reçoivent leur nom durant cette cérémonie, et les filles au cours d’un service à la synagogue.

À l’âge de 13 ans, le garçon est jugé mûr pour entrer dans la communauté religieuse adulte. Il fait alors sa bar-mitsva (signifiant « fils de la bonne action »), cérémonie où il doit lire à haute voix et sans erreur un passage de la Bible au cours d’un office. Une cérémonie analogue pour les filles (bat-mitsva) est une innovation récente. Quelque peu plus ancienne est la cérémonie de confirmation, introduite pour les deux sexes par le judaïsme réformé et concernant généralement une promotion scolaire.

L’étude comme la prière quotidienne sont au nombre des rites religieux individuels. Les juifs récitent aussi de nombreuses bénédictions en remerciement de l’origine divine de toute chose. C’est le cas, en particulier, avant et après les repas, avant la lecture de la Loi, au retour d’un voyage, lors de l’acquisition d’un nouveau vêtement ou à la vue d’un spectacle (l’arc-en-ciel par exemple).

Calendrier et fêtes religieuses

Le calendrier religieux juif, d’origine babylonienne, compte 12 mois lunaires, soit environ 354 jours. Au cours d’un cycle de 19 années, on ajoute six fois un treizième mois afin de faire coïncider ce calendrier avec l’année solaire. Le jour se déroule de coucher du soleil à coucher du soleil, comme les fêtes, suivant en cela l’ordre de la Création.

Les jours fériés et les fêtes prescrits dans la Torah sont répartis en deux séries : les deux jours de « solennité austère » et les fêtes joyeuses. Le Nouvel An (Rosh ha-Shana), à l’automne, inaugure dix jours d’examen moral personnel, clos par le jour de l’Expiation, ou Grand Pardon (Yom Kippour), le plus saint du calendrier juif : des lamentations (prières et pénitence) doivent purifier le croyant à son entrée dans la nouvelle année. Parmi les fêtes joyeuses, la Pâque (Pessah) commémore la sortie d’Égypte et l’exode dans le désert du Sinaï. Cinquante jours plus tard est fêtée la Pentecôte (Shavouot), en souvenir du don du Décalogue ; à cette occasion, une nuit entière d’étude est organisée. Les Tabernacles (Soukkot) rappellent pour leur part le séjour de quarante ans dans le désert après la sortie d'Égypte.

D’autres célébrations datent d’après l’Exil. À la fête des Lumières (Hanoukka), un chandelier est allumé huit jours durant, en hommage à la libération du Temple de Jérusalem par Judas Maccabée. Les réjouissances populaires et les déguisements de la fête des Sorts (Pourim) célèbrent la délivrance des juifs de Perse, sauvés grâce à la reine Esther. En revanche, le jeûne du Ticha be-Ab (le 9 du mois d’Ab) commémore les deux destructions du Temple.

Les coutumes juives relatives au mariage, à la mort et au deuil sont caractéristiques, mais on peut les comparer à celles d’autres cultures. La récitation du kaddish par les parents des défunts remonte au Moyen Âge. Elle-même bien plus ancienne, cette bénédiction rituelle exaltant la sainteté du jour était, à l’origine, la conclusion d’un sermon. L’esprit de cette prière rappelle le Notre Père des chrétiens. Après les événements tragiques de la première croisade, les juifs d’Europe centrale, puis ceux d’Europe de l’Est, ont introduit un service commémoratif à l’occasion du Yom Kippour et d’autres fêtes. Dès lors, ils ont célébré aussi l’anniversaire de la mort des parents.

Le sabbat et les fêtes juives commencent le soir pour finir le lendemain à la tombée de la nuit. Dans le récit de la Genèse, à propos de chacun des jours de la création, il est écrit : « Il fut soir et il fut matin. »

Culte

La liturgie israélite prescrit trois offices quotidiens pour les jours ouvrables : matin (shaharith), après-midi (minha) et soir (arbith). Les sabbats, les jours de fête et de néoménie, un office supplémentaire (moussaf) suit immédiatement shaharit. Exceptionnellement, le jour de l'Expiation, un cinquième office (neïla), placé après minha, clôt la solennité religieuse.

Chaque service public du culte s'achève par la proclamation de l'espérance d'Israël ; d'une part, avec la prière de Alenou, où se trouve la prophétie de Zacharie « En ce jour l'Éternel sera un et son Nom sera un », annonçant la conversion du genre humain au Dieu unique ; d'autre part, avec le kaddish, demandant à Dieu de hâter l'avènement de son règne sur la Terre.

Signes et prescriptions

Les prescriptions alimentaires sont communément observées. Le terme kacher (« licite, conforme ») désigne la nourriture propre à la consommation pour les juifs. Il leur est, en effet, interdit par la Bible de manger certains animaux, les autres devant être abattus et accommodés selon des règles précises.

Parmi les objets-signes, on distingue les tefillin, ou phylactères, que les hommes pratiquants portent lors des prières du matin. Il s’agit de deux petits étuis en forme de cubes, contenant des passages de la Bible et que l’on fixe en haut du front, sur le bras gauche ou contre le cœur. Les hommes portent aussi le châle de prière (talith), comme aux jours de fête et au sabbat. Ce châle est blanc, bleu et blanc, ou noir et blanc, et se prolonge en quatre franges de lin. Les juifs qui respectent la tradition fixent encore sur les montants de leurs portes une mezouza, petite boîte renfermant un rouleau de parchemin qui contient des passages de la Torah. Partout dans le monde, la coutume prescrit de se couvrir la tête en signe de crainte de Dieu et de reconnaissance de sa présence. Aussi les juifs portent-ils la kippa (calotte) ou un chapeau.

Des deux symboles qui caractérisent le judaïsme, l’un est très ancien et l’autre récent. Le chandelier à sept branches, la menora, est déjà décrit dans la Bible. C’est un objet de culte, à la fois symbole national et religieux. De date récente (xixe s.), l’étoile de David, à six branches et constituée de deux triangles opposés et entrelacés, était à l’origine étrangère au judaïsme. Elle a été utilisée par les nazis pendant la Shoah comme signe diffamant d’appartenance au peuple juif. L’État d’Israël l’a reprise dans son drapeau.

Développements du judaïsme

L’époque des patriarches et des prophètes

L’apparition, en des temps très anciens, de la croyance en l’unicité de Dieu a été une innovation dans l’évolution des civilisations ; elle reste une énigme pour l’historien. Alors que les érudits du xixe s. conçoivent une évolution tardive du polythéisme au monothéisme, la conviction actuelle est celle d’un monothéisme déjà ancré au temps de Moïse, au xiiie s.avant J.-C.

Dans les récits bibliques, les patriarches Abraham, son fils Isaac et le fils de celui-ci, Jacob, ont la Révélation du Dieu unique et vrai, qui promet de protéger les tribus d’Israël. Des douze fils de Jacob (qui s’appelle aussi Israël), descendent les douze tribus. Elles partagent le souvenir de l’esclavage en Égypte, de la libération par Moïse et de l’alliance. L’acte religieux est alors le sacrifice, et il se pratique en tout lieu. Les patriarches sacrifient eux-mêmes, car il n’existe pas de prêtre. La religion juive est préservée grâce aux efforts soutenus des prophètes et à la particularité de ses règles. Les commandements juifs ne se retrouvent, en effet, dans nulle autre religion du Proche-Orient.

La confédération des tribus est ensuite remplacée par un royaume sous les rois Saül et David, et l’édification du premier Temple de Jérusalem favorise l’unification spirituelle, qui subsiste au-delà du partage entre royaume d’Israël et royaume de Juda, à la mort du troisième roi, Salomon.

Les prophètes d’alors exercent une influence déterminante sur toute l’histoire d’Israël. Depuis le prophète Samuel, au xie s. avant J.-C., de simples devins, ils deviennent peu à peu des chefs du peuple, parlant au nom de Dieu (le mot hébreu pour prophète est navi, « porte-parole »). Ils mettent en garde contre un désastre national si les valeurs religieuses et morales ne sont pas observées avec rigueur. Ils sont probablement à l’origine du mouvement réformateur mené par le roi Josué, fondé sur les dix commandements. Celui-ci abolit tous les sanctuaires locaux, et le sacrifice perd de son importance dans la vie quotidienne. Le sacrifice par le feu (holocauste) a désormais lieu dans le seul Temple de Jérusalem, devant l’espace sacré et interdit situé au-delà de l’autel, le saint des saints. Des prêtres, descendants d’Aaron, frère de Moïse, en sont alors chargés. Quatre siècles plus tard environ, l’institution de la synagogue vient combler le vide créé par la disparition des sanctuaires. Ce sont les prophètes postérieurs, surtout Amos, au viiie s. avant J.-C., qui expriment les idéaux prophétiques dans tout leur éclat. Ils exigent la justice sociale, de stricts principes d’humanité, et critiquent sans égards les prêtres et les puissants.

L'Exil et la Diaspora

La chute des deux royaumes (royaume d’Israël et royaume de Juda) et la captivité en Babylonie (586-538 avant J.-C.) sont ressenties comme l’expiation de l’idolâtrie, de l’injustice et de la guerre, dont Israël s’est rendu coupable, et comme la confirmation des prophéties. Mais les prophètes apportent aussi un message d’espoir, promettant la restauration nationale après l’épreuve.

Les exilés, en regagnant leur pays, organisent le renouveau du centre de la Palestine et la construction du second Temple. Les grands prêtres jouent généralement le rôle de représentants officiels auprès des gouvernements étrangers sous l’autorité desquels les Juifs sont contraints de vivre. Ce rôle contribue à les discréditer. Le Conseil des sages (sanhédrin), au contraire, est une haute et respectable institution, chargée de veiller à l’application de la Loi, d’en fixer les interprétations et de trancher les questions difficiles. Selon le Talmud, le Grand Sanhédrin est un personnage très modéré, et opposé à la peine de mort.

La Torah prend sa forme définitive au milieu du ve s.avant J.-C. Acceptée comme règle de vie, elle fixe les différents rites et fêtes, notamment le Grand Pardon. Vient ensuite le temps des livres de sagesse, dont un grand nombre ont été repris dans la Bible : Job et la question tragique de la souffrance du juste, les Proverbes et le sceptique Ecclésiaste.

Certains éléments de la religion perse ont été intégrés au judaïsme. Ainsi apparaissent, dans des textes visionnaires appelés apocalypses, d’une part une doctrine des anges plus élaborée et la figure de Satan, d’autre part un système de croyances en la fin des temps où figurent un plan prédéterminé pour l’histoire du monde, un Jugement dernier et la résurrection des morts. Mais aucune des apocalypses ne figure dans la Bible juive, à l’exception du livre de Daniel.

À la suite des conquêtes d’Alexandre le Grand, la Judée (ancien royaume de Juda) passe sous la tutelle des Égyptiens, puis des Syriens. Sous ces souverains hellénistiques, la vie des juifs change, tant en Palestine que dans la Diaspora (« dispersion » du peuple juif) croissante. De nouvelles formes de judaïsme voient le jour à Alexandrie. La Septante (la Bible grecque) est la première parmi d’innombrables traductions. La grande œuvre d’explication de la Torah de Philon d’Alexandrie, au ier s. après J.-C., vient couronner ce mouvement. Les coutumes grecques influencent aussi la communauté de Palestine, et l’importance de l’étude chez les juifs relève probablement en partie de cette influence.

Mais, si de nombreux juifs sont alors attirés par les coutumes et les modes de pensée païens, la majorité d’entre eux y résistent. Ainsi, la tentative du roi syrien Antiochos IV d’imposer la religion grecque par la force suscite une rébellion ouverte, menée par les Maccabées, famille sacerdotale juive. Un mouvement de prosélytisme juif se développe même pendant la brève période d’indépendance de la Judée, sous les Maccabées. Malgré son apparente absence d’organisation, il est vigoureux, et de nombreuses personnes adoptent officiellement le judaïsme ou le pratiquent de façon officieuse.

L’émergence des « partis »

L’action politique des derniers Maccabées détourne une majorité de leurs sujets, et, après la conquête par les Romains en 63 avant J.-C., le pouvoir réel est de plus en plus souvent exercé par des laïcs pieux et lettrés, les pharisiens (les « séparés »). Dans un esprit démocratique, ils cherchent à adapter les lois de la Torah aux besoins nouveaux, en s’appuyant sur des traditions populaires anciennes (Loi orale), qu’ils développent par la méthode libre de la midrash, exégèse linéaire des Écritures. Leurs opposants, les sadducéens, sont pour la plupart issus de l’aristocratie et de la prêtrise. Traditionalistes en matière religieuse, ils interprètent les textes sacrés de façon stricte, négligeant la tradition orale et les coutumes populaires, et rejetant le dogme de la résurrection. La majorité des juifs suit les pharisiens, et le judaïsme est, dès lors, entièrement empreint de pharisaïsme.

Parmi les divers partis, seuls les esséniens méritent, en fait, le sens moderne du mot « secte ». La découverte, à partir de 1946, des manuscrits de la mer Morte nous apprend qu’ils ont formé un véritable ordre religieux, exigeant le célibat et la communauté des biens.

La tragique révolte contre Rome en 66-70 après J.-C. et la seconde destruction du Temple sont un grand choc. Mais la religion – avec la Torah essentiellement – est alors suffisamment forte pour tenir lieu de patrie pour les juifs. Les rabbins (sages), successeurs des chefs pharisiens, rassemblent les juifs autour de la synagogue et des établissements d’enseignement. Ils donnent des conseils en chaque occasion de la vie, d’après les justes interprétations des textes. Au terme de siècles d’efforts, ils forment une communauté disciplinée et fidèle.

Les premiers chrétiens diffèrent essentiellement des autres juifs en ce qu’ils croient que Jésus est le Messie attendu. Mais, sous la conduite de saint Paul, entre autres, les non-juifs chrétiens prennent rapidement de l’importance, et le schisme entre les deux religions devient définitif. Quand l’Empire romain adopte le christianisme comme religion officielle au ive s. après J.-C., les juifs sont soumis à de nombreuses lois discriminatoires, telle l’interdiction de rechercher, voire d’accepter, des convertis.

Au ive s., le rôle du centre d’étude de Babylone devient si important en matière religieuse et juridique que le Talmud de Babylone est considéré comme l’autorité majeure dans l’interprétation de la Loi. Dès lors, la direction de la communauté juive mondiale reste entre les mains des érudits de Babylone, et les gaons, dirigeants d’établissements d’enseignement supérieur, donnent des informations et des avis, notamment sur des questions juridiques, aux communautés de toute la Grande Diaspora, nouvelle dispersion due à l’abolition du royaume d’Israël.

Au viiie s., la secte karaïte rejette la tradition et l’autorité rabbinique pour vivre selon la lettre de la Loi. Si elle maintient pendant quatre siècles une activité soutenue, cette secte ne compte aujourd’hui qu’un petit nombre de membres.

La mystique médiévale

Alors que, vers l’an 1000, le centre de Babylone est en déclin, de nouveaux centres de culture juive apparaissent en Afrique du Nord et en Espagne musulmane. On distingue, à cette date, deux groupes aux coutumes fortement distinctes, les Séfarades, juifs d’Espagne et des communautés orientales, et les Ashkénazes, juifs de l’Europe chrétienne, notamment orientale.

Sous des souverains tolérants, les érudits séfarades participent activement à la renaissance de la culture arabe. Ils rédigent de célèbres commentaires de la Bible et du Talmud, entre autres écrits littéraires et scientifiques. L’Espagnol Maimonide est le plus grand théologien juif du xiie s. Il concilie la théologie et la philosophie d’Aristote, appuyant la religion sur les vertus de l’intelligence et de la morale. Il a la faveur des savants chrétiens et musulmans, mais le peuple ne lui porte aucun intérêt et de nombreux chefs orthodoxes considèrent ces nouvelles doctrines comme subversives.

De très violentes persécutions, de la part des musulmans comme des chrétiens (l’Inquisition), accablent bientôt les juifs d’Espagne. Leur besoin de réconfort est tel que la religion et la philosophie traditionnelles ne peuvent l’épuiser. On comprend ainsi la grande et durable influence de la kabbale (« tradition »), qui recouvre diverses doctrines et pratiques mystiques, et qui offre seule une consolation. Ces mouvements connaissent leur apogée aux xiiie et xive s. dans le sud de la France et le nord de l’Espagne. Outre une expérience mystique authentique, les nombreux systèmes kabbalistiques présentent des éléments mythologiques, magiques et messianiques, des réinterprétations de la Bible, ainsi que des prières et des commandements – notamment le Zohar (« splendeur ») de Moïse de León (xiiie s.).

Les communautés ashkénazes d’Europe centrale et d’Europe de l’Est, moins actives intellectuellement, mais intensément religieuses, détiennent un savoir talmudique inégalé.

Les érudits français introduisent un certain nombre de nouvelles lois destinées à améliorer le statut de la femme, notamment l’interdiction formelle de la polygamie. Mais l’esprit le plus brillant est Rashi au xie s., le célèbre « rabbin-vigneron de Troyes » (en Champagne) dont les commentaires accompagnent, jusqu’à nos jours, pratiquement toutes les éditions de la Bible ou du Talmud.

Contemporain d’un renouveau de la vie juive en Palestine, qui ne trouve cependant pas d’issue politique, l’élan mystique du xviie s. influence profondément la pensée et la liturgie. Une nouvelle kabbale développe ses spéculations messianiques, et les pogroms juifs de Pologne, en 1648, agissent comme des détonateurs.

En 1665, lorsque le Juif turc Sabbatai Zevi se déclare Messie, des milliers de croyants quittent leurs foyers pour le rejoindre en Palestine. Mais Sabbatai, menacé, se convertit à l’islam, provoquant un désespoir généralisé. Pourtant, un nombre important de juifs – lesquels justifient même, selon la kabbale, la conversion de leur chef et attendent son retour triomphal – anime un mouvement sabbatéen durant plus d’un siècle.

Un mouvement mystique plus positif voit le jour en Europe de l’Est au xviiie s. Fondé par Baal Shem Tov, il est connu sous le nom de hassidisme (de hasid, sorte de dévot dans les Psaumes). Ses chefs sont versés dans les mystères de la kabbale et s’adressent au peuple, lui enseignant une foi simple et joyeuse, et l’incitant à exprimer ses sentiments religieux par des danses et des chants dans des transports de joie. Combattu à l’origine comme hérétique, le hassidisme a survécu et est considéré aujourd’hui comme la parfaite orthodoxie. Décimé par les nazis, et critiqué parce qu’il favorise le culte de la personnalité, ce mouvement connaît un déclin passager. Le hassidisme semble avoir repris de la vigueur dans certaines villes américaines et en Israël.

La renaissance juive moderne

Excepté ces moments d’exaltation mystique, la vie des Juifs manifeste une certaine continuité durant la période du ghetto, du xvie au xixe s. Le ghetto maintient par son autonomie religieuse, culturelle et parfois administrative la cohésion de la communauté.

Mais, progressivement, au xviie s. puis au xviiie s. avec la philosophie des Lumières, s’ouvre bientôt le débat sur l’amélioration de la situation politique des Juifs, qui conduit à leur émancipation sous l’influence des révolutions française et américaine. Bien que l’évolution soit lente et décevante dans les pays germaniques, et quasi inexistante en Europe de l’Est et dans les pays musulmans, ces idées nouvelles se propagent dans toute la communauté juive. Partout où les Juifs accèdent à la citoyenneté, les institutions communautaires perdent de leur autorité. En Russie, elles sont dissoutes par décret gouvernemental en 1844. Échappant désormais à la discipline de la communauté et troublés par le nouvel ordre social et intellectuel, les Juifs s’interrogent sur leur place dans le monde moderne.

Une réponse est fournie par La Haskala, qui cherche à apporter le savoir et les idées modernes à un vaste public juif en utilisant des textes en hébreu moderne. Le philosophe Moses Mendelssohn en est le pionnier dans le Berlin du xviiie s. Son programme, qui consiste à associer l’enseignement moderne à la pratique orthodoxe stricte, reste sans effet. Ses efforts conduisent plutôt à l’assimilation, voire au baptême chrétien en vue de la promotion sociale. La Haskala porte plus de fruits dans le sud de la Pologne (Galicie), où elle se manifeste par un renouveau de l’étude de l’histoire et de la littérature juives utilisant des méthodes modernes de critique, la « science du judaïsme » ; ce mouvement se poursuit en Allemagne avec un grand succès.

En Russie, une tentative similaire d’assimilation sous le slogan « Être un Juif chez soi et un homme partout ailleurs », échoue en raison de la politique violemment antisémite du gouvernement. À sa place se développe un mouvement nationaliste juif, qui s’exprime d’abord en hébreu, plusieurs décennies avant l’avènement du sionisme politique. Dans les centres urbains, un mouvement socialiste juif voit bientôt le jour. Ses membres s’expriment en yiddish, langue populaire judéo-allemande.

De nouvelles formes d’organisation de la synagogue et de la communauté juive, essentiellement spontanées, voient le jour au xixe s. Les anciens établissements d’enseignement rabbinique (yeshivot) limitent l’enseignement au Talmud et à ses commentaires. On fonde des séminaires rabbiniques modernes, où les étudiants doivent apprendre l’histoire et les traditions juives, et obtiennent un diplôme universitaire. Des œuvres majeures sont écrites sur la théologie juive et témoignent de l’influence de la philosophie de Kant.

Un phénomène radicalement nouveau est l’apparition de mouvements orientés vers une appréhension laïcisée de la vie des Juifs, refusant plus ou moins totalement la religion et trouvant un substitut dans les activités politiques et culturelles. D’ailleurs, les Juifs de toutes opinions, et notamment ceux de la tendance orthodoxe en Europe occidentale, sont d’ardents patriotes dans leurs pays respectifs. Tous sont profondément influencés par le libéralisme du xixe s. : ils sont en général optimistes, universalistes et convaincus de la réalité du progrès.

Au-delà de la Shoah, le judaïsme contemporain

Le choc est d’autant plus rude lorsqu’il devient clair que l’oppression officielle et la haine se généralisent en Europe de l’Est, et que l’antisémitisme prend également de l’ampleur en Occident. Les penseurs juifs affichent alors un sens toujours plus aigu du tragique de la vie humaine.

Quant à la tendance nationaliste juive, elle se concrétise dans le sionisme, dérivé de « Sion », qui désigne à la fois Jérusalem, la terre et le peuple d’Israël. Contesté, à l’origine, par de nombreux chefs religieux de toutes tendances et par les socialistes juifs, le sionisme trouve dans le cours des événements la justification de son projet.

Le génocide des Juifs d’Europe par les nazis, pour des motifs racistes plus que religieux, et par les moyens les plus cruels tels que les chambres à gaz, provoque la mort de 6 millions de personnes, soit un tiers de la population juive. Les Juifs désignent ce terrible événement par le mot hébreu shoah (« anéantissement », Shoah), de préférence au terme holocauste, à connotation trop religieuse. Ainsi, la communauté juive internationale porte un intérêt quasi unanime et accorde son soutien à l’État d’Israël.

Les Lumières et la nouvelle « science du judaïsme », ainsi que le souci de combattre une indifférence croissante et les conversions au christianisme, entraînent des tentatives de révisionnisme religieux. Les premières réformes confèrent plus d’attrait à l’office à la synagogue, par la lecture du service dans la langue du pays, avec orgue et chœurs, et la réintroduction du sermon. Ces changements suscitent l’opposition des orthodoxes et, dans certains cas, l’intervention des gouvernements. Bientôt beaucoup plus radicaux, les réformateurs (ou libéraux) réfutent l’interprétation littérale des Écritures et l’autorité de La Halakha. Ils élaborent un dogme de la Révélation progressive du message divin, du peuple juif à l’humanité tout entière, rejetant les prières traditionnelles qui demandaient le retour à la terre d’Israël et le rétablissement des sacrifices. À l’attente d’un Messie, ils substituent la vision d’un âge messianique de fraternité et de paix. À la place de la résurrection des corps, ils enseignent l’idée d’une immortalité purement spirituelle. Modifiant les pratiques traditionnelles, ils en introduisent de nouvelles, telles que la confirmation. Ils affirment aussi l’égalité des femmes en matière religieuse.

Tout au contraire, les traditionalistes juifs revendiquent une Halakha immuable. Opposés à toute assimilation, ils suivent notamment la Loi juive, selon laquelle les mariages mixtes ne sont pas valables. Pour des raisons politiques, le judaïsme en Israël revêt une forme particulièrement rigide, surtout lorsqu’il s’agit de la célébration des mariages et de l’aumônerie militaire, bien qu’une grande partie de la population soit éloignée de la religion officielle. La tendance traditionaliste connaît aussi, partout ailleurs, un regain de dynamisme.

Les mouvements modernistes, dont l’Allemagne a été le berceau, n’ont qu’un succès limité en Europe mais connaissent un essor considérable en Amérique du Nord. Les réformateurs y sont en effet puissants, à côté d’un mouvement conservateur qui partage une théologie analogue mais n’a introduit que des modifications limitées dans les pratiques traditionnelles. Cette tendance récuse les excès des réformés et des traditionalistes, tout en s’adaptant à la modernité dans le respect de la Loi écrite et orale. Aujourd’hui, les États-Unis comptent plus de 600 synagogues « conservatrices ». Répandus en Amérique latine, en Afrique du Sud, en Australie et en Israël, les termes de « réformistes », « libéraux », « progressistes », « traditionalistes » et « révisionnistes » sont utilisés avec diverses nuances de sens. Tous désignent, cependant, les versions non orthodoxes de la religion juive.

Dans les pays constituant l’URSS, l’auto-affirmation du peuple juif, après une longue et sévère répression, a connu un regain extraordinaire et entraîné une émigration massive vers l’État d’Israël. Les institutions religieuses du monde occidental sont aujourd’hui prospères, malgré une certaine désaffection (les mariages mixtes s’élèvent à plus de 50 % en France et aux États-Unis) et une baisse considérable de la natalité : le nombre des pratiquants a connu une augmentation spectaculaire après la Seconde Guerre mondiale, et les synagogues se sont multipliées. À la suite d’une longue période de déclin, le renouveau de l’orthodoxie juive est certain, et les groupes modernistes attachent plus d’importance aux traditions et aux cérémonies.

La pensée juive

Introduction

La Bible offre-t-elle des idées philosophiques, outre son message religieux et mystique ? Rompant avec la mentalité mythique, le monothéisme hébraïque conçoit un univers logique que l’on peut comparer avec celui de la philosophie, bien avant que celle-ci apparaisse en Grèce. La Création, œuvre de Dieu mais séparée et abandonnée, est organisée selon des lois : loi physique des « ordonnances du ciel et de la terre » (Jérémie XXXIII, 25), loi éthique (la Torah, Loi de Moïse) et loi métaphysique de la Justice divine (Genèse XVIII, 25). Physique et éthique ne se confondent cependant pas, car le domaine moral propre à l’homme présuppose seul la liberté (Deutéronome XXX, 19).

Mais la Bible reste un texte religieux. L’opposition semble donc inéluctable avec une philosophie qui, selon son étymologie, aime la sagesse et recherche la connaissance hors de toute perspective divine. Amour et connaissance se retrouvent pourtant dans le judaïsme, mais, loin d’être subordonnés l’un à l’autre, se confondent vers une unique fin qui les dépasse : Dieu.

Aussi, le judaïsme se désintéresse-t-il de la connaissance des lois de la nature au profit du dialogue entre l’homme et Dieu. La sagesse n’est pas non plus conçue selon le mode grec d’une recherche d’autonomie. Chaque homme particulier – et non l’être universel de l’homme, comme pour Socrate – doit être ouvert à la communication. L’éthique juive est dans cette ouverture. Ainsi Dieu, bien que séparé, reste-t-il lisible pour tout homme à travers l’étude des Écritures et de la parole des prophètes. Et le dialogue avec lui est aussi un dialogue avec les autres hommes. L’Alliance, lien direct entre Dieu et les hommes, conclue avec un peuple et non avec un individu isolé, écarte en effet l’idée de hiérarchie et favorise celle de différenciation. Elle désacralise le pouvoir et fonde une éthique du dialogue par-delà la différence – dialogue avec les autres civilisations religieuses également.

Le message biblique ouvre l’idée de temps. Contrairement à la notion grecque d’éternel retour, où la temporalité s’abolit par la répétition, la Création juive, à partir du néant originel, déroule son drame linéaire et toujours nouveau. La philosophie de l’histoire est une invention centrale de la pensée juive. Le temps, l’histoire et l’homme libre sont mis à l’épreuve de l’ouverture et de l’inachèvement, en attente de « rachat » (tikkum) et avec le devoir d’agir pour établir le royaume de Dieu et de la justice en ce monde. Cette pensée du temps, puissant ferment de critique sociale, est aussi la source du messianisme. Le passage de la philosophie à la mystique, toujours présent dans la Bible, est ainsi l’occasion d’une pensée originale et vivante.

La liberté de commenter

Il est étonnant que le texte sacré de la Bible n’ait pas figé la pensée dans un respect religieux mais stérile. Le secret réside dans la Loi orale, corollaire nécessaire de la Loi écrite de Moïse (dite aussi Loi mosaïque). Ainsi, autour du noyau originel des dix commandements (centre de la Torah), va s’enrouler toute une littérature pour l’enrichir, le développer et le conduire vers des horizons nouveaux.

À l’origine de cette longue suite d’exégèses sont les prophètes et les sages, puis, avec le premier Exil viennent les scribes, réfléchissant sur la Torah et sur les fondements religieux et politiques d’un État d’Israël à venir.

Mais les commentaires de la Bible se déploient véritablement sous les pharisiens, durant les cinq siècles du second Temple, et atteignent toute leur ampleur au début de l’ère chrétienne, alors que des générations de rabbins rédigent le Talmud. Le texte révélé s’offre dès lors sous deux aspects : Halakhah d’un côté, code de vie et d’action mitzvoth, précisant la jurisprudence et les rites, et Haggadah de l’autre, mythe développant des récits et utilisant une féconde méthode d’interprétation, la midrash. Dans le Talmud, la Haggadah seule laisse place à la pensée spéculative, mais son esprit est éloigné de la philosophie. L’unité de la vie et de la pensée domine certes, mais dans un particularisme juif trop peu soucieux d’universalité.

Cet immense mouvement collectif d’écriture et de pensée témoigne d’un caractère constant dans la tradition intellectuelle juive : les penseurs, même mystiques, mettent rarement leur individualité en avant, et s’organisent, souvent en écoles, se référant à une méthode ou à une autorité fondatrice.

Les dialogues philosophiques

C’est du dialogue avec l’Autre, et particulièrement avec la culture hellénistique, que naissent les premiers philosophes (au sens grec) juifs. La traduction de la Bible en grec (la Septante) en constitue déjà une interprétation philosophique qui, par exemple, dépersonnalise Dieu. Nourri de cette union de la Bible et du logos grec, principe de rationalité philosophique, le grand Philon d’Alexandrie (25 avant J.-C.-40 après J.-C.) conçoit alors Dieu comme un être inconnaissable, posant la limite de l’intelligence humaine. L’homme est tout aussi inconnaissable à l’homme. Contraire au « Connais-toi toi-même » de Socrate, l’intuition de Philon traverse pourtant l’histoire de la philosophie jusqu’à Kant.

Il faudra attendre environ dix siècles pour qu’un nouveau dialogue s’engage, cette fois-ci avec la philosophie arabe. Saadia ibn Yousouf (ou Bar-Yosef) sera, à Babylone, le « Gaon » par excellence (gaon est un titre à la fois de maître spirituel et de chef politique de la Diaspora) : il traduit la Bible et écrit ses propres commentaires en arabe. Les grands philosophes musulmans du Moyen Âge, Avicenne et Averroès, précèdent le fameux aristotélicien, médecin et rabbin juif Maimonide (1135-1204). La philosophie juive acquiert avec lui ses lettres de noblesse et pénètre, par le biais d’Aristote, le domaine de La Halakhah, l’observance de la Loi devenant elle-même philosophique. Moïse est considéré comme le maître de Socrate, de Platon et d’Aristote, car la philosophie trace la route, mais la Bible reste le guide. Au-delà de la progression morale et intellectuelle du philosophe demeure le passage mystique où connaissance et amour ne font plus qu’un pour le prophète. Maimonide inspirera toute la théologie médiévale chrétienne et musulmane.

La pensée mystique

La mystique juive, représentée par les esséniens dans l’Antiquité, est quant à elle le fruit de la rencontre avec les idées religieuses d’Iran et les « mystères » grecs inspirés de Pythagore. Elle prendra toute sa force durant le Moyen Âge, et particulièrement dans les communautés ashkénazes de l’est de l’Europe. Le mouvement de la kabbale, mystique et philosophique à la fois, affirme alors que les lettres de l’alphabet hébreu, puis plus précisément de la Torah, constituent le fondement et l’architecture du monde. L’extase et la prière silencieuse se placent à l’apogée d’une pensée mystique, et non plus à l’extrême d’un chemin philosophique aristotélicien. La kabbale est en effet de grande antiquité, mais son maître livre, le Zohar, est composé par Moïse de León dans la seconde moitié du xiiie s.

Parmi les écoles mystiques juives des xvie et xviie s. ressort l’importance des idées philosophiques du Maharal de Prague. Ce théologien, se fondant sur La Haggadah talmudique, la philosophie médiévale et la kabbale, préfigure même la dialectique hégélienne. L’opposition entre l’homme, libre et savant, et le Dieu absolu se résout en une existence d’effort vers la réconciliation à travers les étapes de la Loi, de l’Exil et du rassemblement final sur la terre d’Israël.

Plus généralement, le grand courant spiritualiste juif nommé hassidisme reprend vigueur aux xiie et xiiie s. en Rhénanie et se déploie en Pologne au xviiie s. Il présente l’exemple étonnant d’un mouvement mystique massif et populaire continu du xviiie s. à nos jours. Animé d’abord par un homme du peuple, le Besht, le hassidisme associe une solide doctrine éthique et un amour enthousiaste de la mélodie, du chant et de la danse. Il considère le babil d’un nourrisson, la musique d’un berger au cœur pur ou l’héroïsme d’un voleur exposant sa vie pour un morceau de pain comme des actes mystiques plus forts que les prières de notables. Il exige une réforme individuelle intérieure et immédiate.

Le hassidisme, soulevant les foules, est certes responsable de superstitions et de supercheries, de cultes de la personnalité et d’un fanatisme certain à l’égard des Lumières juives. Mais, avec le biblique livre de Job, il est la source de la philosophie de Franz Rosenzweig, de l’existentialisme de Martin Buber et même de la pensée de Kafka. L’inquiétude éternelle d’un rabbi Nahman de Bratslav, grande figure du hassidisme, rêveur et conteur, nostalgique de la Terre sainte sans jamais pouvoir s’y installer, n’annonce-t-elle pas Kafka ?

La Renaissance échappe aux penseurs juifs élaborant ces vastes systèmes mystiques. Isolé, le philosophe Spinoza est excommunié pour ses idées proches de celles de Descartes. Son œuvre recèle pourtant des thèmes de la philosophie juive médiévale, l’immanence de Dieu, le salut par un amour et une connaissance du divin inséparables, et la supériorité de la joie sur la tristesse. La problématique née de la coexistence de la rationalité de la loi et du mysticisme de l’amour est exacerbée à cette époque, ce qui entraîne le rejet de la Raison incarnée par Spinoza. Mais La Haskala du xviiie s. et la « science du judaïsme » allemande du xixe s. vont renverser la situation.

La philosophie juive des Lumières

Seuls les bouleversements sociologiques et l’ouverture du ghetto, à la fin du xviiie s., font renouer la pensée juive avec la philosophie hébraïque antique et médiévale, et c’est encore à travers une personnalité solitaire : Moses Mendelssohn. Comme Philon le grec et Saadia le Babylonien, il reprend l’œuvre de dialogue en traduisant la Bible en allemand. La communication philosophique s’ouvre chaque fois que l’exclusion, la persécution et le ghetto sont dépassés, à Alexandrie et à Babylone, en Espagne musulmane puis au siècle des Lumières.

Esprit philosophique au sens du xviiie s., c’est-à-dire engagé, Mendelssohn mène une lutte infatigable pour l’émancipation politique et sociale des Juifs. Ses idéaux triompheront en France grâce à Mirabeau, son admirateur. Son ami Lessing, lui-même juif et maître spirituel de l’Aufklärung (les Lumières allemandes, traduites par Haskala en hébreu), immortalise Mendelssohn sous la figure de « Nathan le Sage » dans sa célèbre pièce de théâtre. S’il est un philosophe intransigeant, Mendelssohn est également un juif impénitent au sens religieux du terme. Ses thèmes sont, en effet, l’immortalité, le monothéisme d’un Dieu personnel et créateur, et la définition du judaïsme comme « législation révélée ». Ce dernier point permet de voir en lui un précurseur d’Emmanuel Kant : sa juxtaposition d’une liberté de pensée et d’un conformisme moral pour l’action rappelle effectivement celle de la raison pure et de la raison pratique chez le plus grand des philosophes classiques.

L’admirable équilibre de Mendelssohn, juif et allemand, mais se faisant des ennemis de ces deux côtés, nul autre ne le maintiendra. Nombre de ses disciples se convertiront au christianisme et la philosophie écrite par les Juifs du xixe s. reproduit les idées de Hegel, perdant l’originalité du judaïsme dans l’assimilation à la pensée et à la langue allemandes.

Quelques philosophes moralistes, Samuel David Luzzatto et Moritz Lazarus entre autres, approfondissent pourtant, à la suite de Mendelssohn, une philosophie où s’unissent l’universalité de la Loi révélée et la particularité de l’acte moral, ou mitsva en hébreu, impérativement ordonné à l’homme juif.

Un humanisme purement laïque et qui se veut universel prend fréquemment le dessus chez les penseurs d’origine juive, que ce soit Marx, le spiritualiste Henri Bergson, le phénoménologue Husserl ou le père de la sociologie, Émile Durkheim. Un mouvement de pensée tout aussi désacralisée, mais authentiquement juive, prend cependant racine : l’auteur du premier ouvrage sioniste, paru en 1862, Moses Hess, le « rabbin communiste », ne fut-il pas le maître à penser de Marx ?

Coupure et renouveau philosophique du xxe s.

Le tournant irréversible, fondateur du sionisme, est la détérioration violente de la condition juive, qui marque le passage au xxe s. Les pogroms se multiplient en Europe orientale et l’Europe occidentale connaît les calomnies et les menaces de l’affaire Dreyfus. Le génocide de 6 millions de Juifs par les nazis surenchérit ensuite sur ces sinistres préludes.

Le sionisme se développe alors selon deux tendances, l’une athée et marxiste (représentée par Ber Borochov), et l’autre religieuse. Proche de la pensée de Rosenzweig, cette dernière s’épanouit dans la philosophie sioniste de Martin Buber. Aaron David Gordon, le patriarche du premier des kibboutzim, puis le rabbin Abraham Isaac Kook dans l’État d’Israël conçoivent une idéologie religieuse fondée sur le terme hébreu avoda, qui signifie tout à la fois travail et prière – si loin du mot « travail » français, qui dérive de « torture » en latin. Tout acte profane prend dès lors un sens religieux sur la terre d’Israël.

La communauté juive américaine, à l’abri des conflits politiques, pour la première fois dans l’histoire du peuple juif, n’en est pas moins divisée en cette fin de siècle en trois tendances religieuses rivales : traditionaliste, libérale et conservatrice. Le penseur Mordecai Kaplan tente brillamment de les dépasser vers plus d’universalité.

Il existe actuellement en France une école de pensée juive très vivante, intégrée dans les universités nationales de Paris et de Strasbourg, dont la réflexion porte avant tout sur l’éthique. Emmanuel Levinas (auteur de Difficile Liberté, 1962) en est l’illustre représentant. Le génocide de la Seconde Guerre mondiale a bouleversé non seulement l’histoire mais aussi la philosophie, confrontée au problème éthique et métaphysique du mal.

Les penseurs purement laïques d’origine juive poursuivent ce faisant, en toute indépendance, leur œuvre. Et s’il arrive de retrouver chez eux quelques idées puisées au sein du judaïsme, cela ne nuit en rien à l’universalité de leur pensée. Ainsi, Sigmund Freud lui-même s’est intéressé à ce thème dans Moïse et le monothéisme, son dernier ouvrage, où il interprète la tradition juive à travers la méthode psychanalytique dont il est le fondateur.

Les courants de pensée exclusivement juifs, quant à eux, jouissent actuellement d’un grand dynamisme. La pensée mystique, inspirée de la kabbale et du hassidisme, a toujours un bel avenir devant elle. La création d’un État juif et les questions du monde moderne rassemblent aussi les conditions requises pour un renouveau de la pensée juridique. Et l’approche des textes par l’exégèse connaît un regain de ferveur certain depuis la Seconde Guerre mondiale.