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intellectuel

Dont la profession, l'activité principale fait exclusivement appel au travail intellectuel.

La référence à la notion d'intellectuel comme entité ou groupe sociologique est relativement récente en France : le substantif « intellectuel » prend une grande importance après l'article d'Émile Zola paru dans l'Aurore le 14 janvier 1898, intitulé « Manifeste des intellectuels » ; c'est une vigoureuse prise de position en faveur de la révision du procès Dreyfus, signée par Léon Blum, Lucien Herr, Anatole France, Gustave Lanson, Marcel Proust, etc. La réponse que leur fait Maurice Barrès met plus encore en lumière le fait que la notion d'intellectuel est prise par le public comme notion « critique » : « Ces aristocrates de la pensée tiennent à affirmer qu'ils ne pensent pas comme la vile foule » (le Journal, 1er février 1898).

Ainsi, l'intellectuel se définit non seulement par rapport au manuel, c'est-à-dire par la nature du travail, mais d'emblée comme porteur d'une vérité critique à l'égard d'une situation ou d'une idéologie dominantes qu'il conteste, voire à l'égard d'une classe sociale à laquelle il appartient. Selon les marxistes, dans des circonstances déterminées, fonction de la lutte des classes, l'intellectuel peut mettre ses connaissances au service des travailleurs, il peut leur apporter des armes théoriques qui contribuent à leur émancipation et, enfin, il peut aider à la constitution des intellectuels organiques du prolétariat. Karl Marx écrit : « Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l'heure décisive, le processus de décomposition inhérent à la classe dominante de la vieille société tout entière prend un caractère si violent et si aigu qu'une petite fraction de la classe dominante s'en détache et se rallie à la classe révolutionnaire, celle qui tient l'avenir entre ses mains. De même que jadis une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et en particulier cette partie des intellectuels bourgeois qui ont atteint l'intelligence théorique de l'ensemble du mouvement de l'histoire » (Manifeste du parti communiste). Lénine adopte la même analyse : « Les ouvriers [...] ne pouvaient pas avoir encore la conscience sociale-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L'histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu'à la conscience trade-unioniste [...] Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels » (Que faire?). Enfin, Gramsci se range au même point de vue, en écrivant : « Il est certainement important et utile pour le prolétariat qu'un ou plusieurs intellectuels adhèrent à titre individuel à son programme, à sa doctrine, se fondent dans le prolétariat et se sentent devenir partie intégrante » (La Costruzione del partito comunista).

Mais comment définir la place que tiennent les intellectuels dans la société ? Constituent-ils une classe ? Les marxistes s'opposent à cette thèse : « Les intellectuels ne forment pas une classe indépendante, mais chaque classe a ses intellectuels », écrit Gramsci (Cahiers de prison). Cependant, les intellectuels, de par leur éducation, risquent de ne se lier aux travailleurs que dans un but de direction, oubliant ainsi la mise en garde de Marx : « La doctrine matérialiste qui veut que les hommes soient des produits des circonstances et de l'éducation, que, par conséquent, des hommes transformés soient des produits d'une autre circonstance et d'une éducation modifiée oublie que ce sont précisément les hommes qui transforment les circonstances et que l'éducateur a lui-même besoin d'être éduqué (Thèse 3 sur Feuerbach). Voici ce qu'en pense Lénine : « Le rôle des intellectuels consiste à rendre inutile l'existence de dirigeants spécialisés, intellectuels » (Ce que sont les amis du peuple).

La place croissante occupée par les détenteurs du savoir au sein des sociétés modernes a provoqué une révision de ces thèses. L'évolution de la société entraîne la multiplication d'intellectuels qui ne peuvent, par définition, disposer de ce pouvoir critique que le xixe s. leur demandait d'avoir, puisque le savoir de ces managers ou de ces technocrates est lié au pouvoir, au point de se confondre avec lui.

Karl Popper adopte une perspective morale individuelle : il voue l'intellectuel à une forme insidieuse et irrémédiable d'immoralité individualiste : « Quand on a goûté aux fruits de la raison, exercé ses facultés critiques et assumé le poids de ses responsabilités personnelles, on ne retourne pas à la magie tribale. Plus on s'efforcera de revenir à ces temps héroïques, plus sûrement on se livrera à l'inquisition, à la police secrète, au gangstérisme romantique » (la Société ouverte et ses ennemis, 1945).