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grève

(de la Grève, nom d'une place de Paris, où les ouvriers sans travail se réunissaient pour se faire embaucher)

Révolte des canuts de Lyon, 21 novembre 1831
Révolte des canuts de Lyon, 21 novembre 1831

Cessation collective et concertée du travail en vue d'appuyer des revendications professionnelles dont l'employeur a connaissance.

1. De l'Antiquité à 1789

1.1. Des années de lutte

La plus ancienne grève connue

La plus ancienne grève qui nous soit connue est probablement celle de Thèbes, en Égypte : les serviteurs d'un temple, en 2100 avant J.-C., refusent de poursuivre leur service pour obtenir du gouverneur Psarou deux galettes supplémentaires par jour. On sait que, plus tard, sous Ramsès III (xiie siècle avant J.-C.), les ouvriers chargés de construire les tombeaux des pharaons cessèrent à plusieurs reprises le travail pour appuyer leurs revendications.

Grèves corporatives

Au Moyen Âge, des grèves éclatèrent en Europe, d'essence corporative. Le refus de travail est le fait d'une catégorie précise d'artisans ou d'ouvriers, ayant monopole pour défendre leurs intérêts particuliers. Ces actions, souvent violentes, sont en général réprimées très durement. Parmi ces conflits, on peut citer, par exemple, en 1280, à Rouen, une grève des drapiers qui se termine par l'assassinat du maire.

En 1511, les ouvriers chargés d'assécher les fondations du chantier de la cathédrale de Bordeaux cessent le travail et sabotent les installations pour obtenir des chanoines de meilleures rémunérations et conditions de travail. En 1539, la grève des imprimeurs de Lyon est restée célèbre pour sa dureté. Les ouvriers n'obtiennent pas satisfaction, mais l'agitation persistera jusqu'en 1544.

Dans les années qui ont précédé la Révolution de 1789, les grèves se multiplient dans des corporations très diverses (imprimeurs, relieurs, bonnetiers, peintres, charpentiers, etc.). La loi Le Chapelier de juillet 1791, en supprimant les corporations et en interdisant toute coalition ouvrière, rend la grève illégale. Les mouvements revendicatifs reprendront à partir de la Restauration avec des caractéristiques nouvelles.

1.2. La grève « en question »

La loi Le Chapelier

C'est un paradoxe que l'avènement de la démocratie en France, en 1789, ait entraîné pour si longtemps l'interdiction d'exercer un droit considéré aujourd'hui comme démocratique. Ce paradoxe s’explique en grande partie par l’adoption, en 1791, de la loi Le Chapelier, qui interdit les coalitions de citoyens pour préserver l'autorité de l'État et empêcher la reconstitution des corporations féodales. Mais, tout en assurant ainsi à la bourgeoisie industrielle naissante la liberté de recruter sa main-d'œuvre (l’embauche est définie comme un pacte librement consenti), cette loi refuse tout droit au travailleur (sauf celui de quitter son employeur) et rend donc la grève illégale.

Vers la naissance du syndicalisme

Sous Napoléon Ier, la loi est encore renforcée par le Code pénal de 1810 ; la grève est interdite conjointement à l'association politique ou syndicale. Puis, le lent essor des mutuelles d'entraide ouvrière jette les bases du mouvement syndical, dont la croissance impose la modification de la loi Le Chapelier par le Second Empire en 1864.

Après l’avènement de la IIIe République, la loi dite Waldeck Rousseau (21 mars 1884) reconnaît la légalité de syndicats strictement corporatifs, mais limite la constitution de fédérations ; le fait de grève est soumis non seulement à l'arbitraire patronal, mais à une juridiction compliquée et répressive. Les fonctionnaires seront soumis en particulier à la jurisprudence édifiée par le Conseil d'État, selon laquelle un gréviste dans la fonction publique se met « hors la loi ».

1.3. La grève, arme de masse

Malgré la loi Le Chapelier, de très nombreuses grèves éclatent en France au cours du xixe siècle, avec pour motif principal des revendications salariales, et facilitent la révolution de 1848. On distingue alors encore mal entre grève, émeute et insurrection  ; la plupart des grèves depuis 1815 ont pris un caractère révolutionnaire, la plus fameuse étant celle des canuts de Lyon en 1834.

Avec le puissant essor du syndicalisme autour de 1900 dans les pays industriels, la confusion persiste entre grève et émeute, alimentée aussi par les peurs de la bourgeoisie et les espoirs des syndicalistes révolutionnaires qui versent dans la mystique de la grève générale insurrectionnelle. L'idée d'une grève de ce type a été lancée en 1889 par le congrès de fondation de l'Internationale ouvrière et socialiste (→ IIe Internationale). La date du 1er mai devient le symbole de ces espoirs, depuis l'écrasement sanglant de la grève générale de Chicago le 1er mai 1886.

Si le mouvement ouvrier américain est étouffé par une police antigrève, en Russie, en Espagne et en Italie se développent des grèves violentes appuyées par des organisations ouvrières clandestines. Comme les grévistes de Chicago, les syndicalistes révolutionnaires français font de la journée de huit heures leur objectif central.

Préparée dans une atmosphère tendue, à la suite de la grève très dure des mineurs du Nord en mars 1906, imprégnée de l'exemple de la révolution russe de 1905, la grève générale « pour les huit heures » du 1er mai 1906 est un échec. L'intervention de l'État est refusée par le patronat ; l'industriel Schneider, du Creusot, dit en 1892 à un journaliste : « Je n'admets pas du tout un préfet dans les grèves » ; et un ouvrier déclare : « La grève ici ? On n'y pense seulement pas… C'est plein de mouchards. » Le patronat, ayant constitué ses propres syndicats, ne reconnaît le plus souvent que les syndicats jaunes (dits ainsi à cause de leur insigne : gland jaune et genêt). Dans la plate-forme d'un de ces pseudo-syndicats, il est dit : « Les jaunes s'engagent à ne faire aucune grève sans avoir donné par écrit leurs revendications et attendu la réponse quinze jours au moins. »

1.4. Le syndicalisme et le droit de grève

Les années 1917-1936

L'essor du syndicalisme après 1918 est annoncé par les grèves de 1917, auxquelles, pour la première fois, des femmes participent activement, les hommes étant mobilisés. Dans les années 1920, l'Italie et l'Allemagne connaissent des grèves avec occupation, alors que le mouvement ouvrier français stagne après les émeutes de 1919 et l'échec des grèves tournantes de mai 1920, qui affaiblissent la principale organisation syndicale, la Confédération générale du travail (CGT).

Alors que les grèves de 1926 sont un échec en Grande-Bretagne, le raz de marée des grèves de mai-juin 1936 en France, suivi des accords Matignon, va enfin faire reconnaître les droits syndicaux et gagner en particulier les congés payés. Si les nombreuses occupations d'usine sont déclarées illégales, une concertation s'établit entre patronat et syndicats ; ces derniers freinent la spontanéité du mouvement, et doublent (au moins) leurs effectifs.

Pour en savoir plus, voir l'article Front populaire.

Depuis la guerre froide

Dès le début de la guerre froide, les grèves en Occident sont taxées de « complots communistes » et isolées. En France, après l'exclusion du parti communiste du gouvernement et les grèves de l'automne 1947, la législation répressive réapparaît sous le prétexte classique de défendre la liberté du travail (loi du 6 décembre 1947).

Il faudra les 8 millions de grévistes de mai 1968 pour consolider des droits acquis depuis 1936 (→ accords de Grenelle).

La montée du chômage, à partir des années 1970, conjuguée à l’affaiblissement des syndicats, contribue à une diminution des grèves dans le secteur privé, plus exposé à la précarisation du travail. La grève est ainsi majoritairement le fait de la fonction publique, et constitue l’un des principaux instruments de défense des acquis sociaux (en matière de retraite, de sécurité sociale ou encore d’éducation).

2. Grève et droit du travail

2.1. La grève reconnue comme un droit

Le droit de grève est devenu un droit constitutionnel en France depuis la Constitution de 1946, où il est reconnu dans le Préambule, toujours en vigueur aux termes de la Constitution de 1958. Il a donc fallu près d'un siècle et demi de luttes ouvrières et de réformes, depuis la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, pour qu'il soit considéré comme un élément essentiel des libertés publiques.

La loi du 11 février 1950 précise que la grève ne rompt pas le contrat de travail, sauf faute lourde du salarié. Celle du 31 juillet 1963 confirme la reconnaissance du droit de grève accordé (dès 1950) aux agents de la fonction publique ; l’exercice de ce droit est cependant encadré, et le droit de grève est toutefois restreint pour certaines catégories de fonctionnaires (notamment dans la police et dans l'armée).

Le droit de grève reste fondamentalement de nos jours une arme de la classe ouvrière contre le patronat, bien que des tendances récentes poussent à dépasser largement ce cadre ; n'ayant d'autre ressource que leur capacité de travail, les salariés n'ont pas d'autre moyen pour faire pression sur leur patron que d'interrompre leur activité productive, indispensable à la bonne marche des affaires. Dans les pays où il a été reconnu, le droit de grève fait toutefois sans cesse l'objet de tentatives de restriction, d'empiétement ou même de suppression pure et simple. C'est à la lumière de cette difficulté à s'imposer qu'on doit apprécier la lenteur des réformes autorisant et protégeant la grève, particulièrement en France.

2.2. Les limites au droit de grève

C’est la jurisprudence qui a précisé pour l’essentiel les limites au droit de grève. Sont ainsi distinguées les grèves licites des grèves illicites. La grève est licite lorsque son objet principal concerne une augmentation des salaires, l'amélioration ou la modification des conditions de travail ou lorsqu'elle a pour but de contraindre l'employeur à remplir ses engagements, de s'opposer au licenciement d'un représentant du personnel ou à un licenciement collectif et de défendre l'emploi en général. Les grèves de protestation contre la politique économique et sociale du gouvernement sont, elles aussi, licites, dès lors que les salariés expriment des revendications précises d'ordre social ou professionnel. Au contraire, la grève peut être considérée comme une exécution fautive du contrat de travail et non comme l'exercice normal d'un droit lorsqu'elle consiste notamment à exécuter le travail au ralenti ou dans des conditions défectueuses (grève perlée, par exemple).

3. Quelques grèves particulièrement marquantes

1819 : massacre de Peterloo. Le 16 août, à Manchester, les ouvriers cotonniers du Lancashire en grève décident de se rassembler : la troupe tire au hasard dans la manifestation, et on relève plus de 400 blessés. Le massacre de Peterloo prend la valeur d'un symbole et marque le début de la lutte des ouvriers britanniques pour le droit de grève et la légalisation des syndicats. Ces droits seront acquis en Grande-Bretagne dès 1824.

1831 : grève des canuts à Lyon.

Entre 1830 et 1848 : les grèves seront nombreuses en France.

1844 : en Grande-Bretagne, les mineurs du Northumberland et de Durham font la grève pendant quatre mois avec le soutien de leurs pasteurs méthodistes.

1886 : à Decazeville, les mineurs en grève passent l'ingénieur Watrin par une fenêtre et le lynchent. Leur grève dure encore plus de trois mois après cet événement.

1886 : à Chicago, aux États-Unis, les grévistes des établissements McCormick et des jaunes se bagarrent, à la suite de quoi une manifestation est organisée le 1er mai. Au cours de la manifestation, une bombe éclate et des policiers sont tués. Quatre organisateurs sont condamnés à mort et pendus. C'est en mémoire de ces événements que le 1er mai est devenu, quelques années après, dans tous les pays, un jour de manifestations ouvrières, fêté par les travailleurs.

1890 : à Revin, une usine de métallurgie dont le patron est maire de la ville est en grève. Pendant trois mois, la ville est occupée par la troupe. – 1891 : à Carmaux, un ouvrier mineur est élu député-maire. Son licenciement entraîne une grève de trois mois qui se termine par un compromis. Deux ans après, Jaurès est élu député de Carmaux.

1901 : les 9 000 mineurs de Monceaux-les-Mines font grève pendant 105 jours.

1902 : première grève générale des mineurs pour la journée de huit heures.

1906 : des grèves un peu partout en France. La plus importante est peut-être celle des mineurs après la catastrophe de Courrières, qui a fait 1 200 morts le 10 mars 1906.

1908 : grève aux sablières de la Seine à Draveil. Des manifestations sont organisées à Villeneuve-Saint-Georges. La troupe charge, des barricades sont élevées. Quatre morts et de très nombreux blessés.

1910 : les cheminots du Nord font une grève totale et obtiennent satisfaction au bout de 10 jours;

1917-1920 : à la suite de la révolution russe, de nombreuses tentatives de grèves générales insurrectionnelles dans toute l'Europe.

1919 : en Grande-Bretagne, un conflit de cheminots prend une telle ampleur que la marine vient mouiller dans l'embouchure de la Tamise et que l'armée quadrille Londres. En France, on observe des conflits longs et durs menés par des catégories de travailleurs très diverses : les ouvriers agricoles en Brie, les dockers de Marseille, les tisseurs, les ouvriers du bâtiment du Nord, les cheminots.

1920 : dans plusieurs pays, tentatives de grève générale. En France, elle est lancée à l'occasion du 1er mai, mais se solde par un échec. En Italie, à Turin, des grèves avec occupation se produisent dans la métallurgie. Des conseils d'atelier avec des délégués révocables sont désignés par les grévistes pour représenter les travailleurs.

1936 : dans la suite de la victoire électorale du Front populaire, un large mouvement de grève avec occupation des locaux se développe : c'est la « grève sur le tas ». Une négociation tripartite (gouvernement, patronat et syndicat) s'engage au niveau national et aboutit aux accords Matignon, signés le 7 juin ; le mouvement de grève gagne encore en ampleur jusqu'au 11 juin. Maurice Thorez prononce un discours où il affirme : « Il faut savoir terminer une grève. » Le travail ne reprend que peu à peu après des négociations branche par branche qui vont au-delà des accords nationaux.

1941 : en mai-juin, grève des mineurs du Pas-de-Calais contre l'occupant allemand, qui exigeait un travail intensif. Ce mouvement est suivi d'un grand nombre d'arrestations et d'exécutions.

1947-1948 : la période de l'après-guerre connaît de nombreux conflits. Fin avril et mai 1947, une grève chez Renault est suivie dès le 4 juin par une série de grèves importantes dans de nombreux secteurs, qui ne vont cesser qu'en novembre 1948. Dans les mines, secteur clef pour le redémarrage de l'économie, la troupe interviendra brutalement contre les grévistes du Nord et d'Alès. Le 20 novembre 1948, la ville de Dunkerque est dégagée par la troupe.

1950 : en plus des mouvements de grève purement revendicatifs, on voit se multiplier les actions destinées à lutter contre la politique menée par la France en Indochine. Plus de 1 500 arrêts de travail ont pour but de désorganiser les transports militaires ou de gêner la production pour l'armée.

1954-1962 : la guerre d'Algérie provoque un certain nombre de grèves. Les travailleurs algériens en France font grève à plusieurs reprises en faveur de l'indépendance (9 mars 1956 ; 5 juillet 1956 ; 20 janvier 1957). En Algérie, des grèves sont aussi organisées dans le même but (11 juin 1957 ; 5 juillet 1958). Enfin, les syndicats français organisent des arrêts de travail sur le même sujet.

1963 : grève des mineurs de Lorraine et du Nord. Le général de Gaulle fait réquisitionner les mineurs, mais ceux-ci refusent d'obéir. La grève est générale chez les mineurs. Un mois après l'ordre de réquisition non respecté, des négociations interviennent, aboutissant à un accord.

1968 : dans la dynamique de l'agitation étudiante, à partir du 13 mai 1968, un mouvement sans précédent de grèves avec occupation se déclenche indépendamment des syndicats. En quelques jours, presque dix millions de grévistes paralysent complètement le pays. Une intense activité d'agitation, de discussion et d'organisation est partout à l'œuvre. Une négociation tripartite sur le modèle de celle de 1936 est mise en place par le gouvernement et aboutit aux accords de Grenelle.

Depuis le début des années 1970, on assiste à la multiplication des grèves locales prenant des formes très diversifiées (grèves bouchons, grèves avec séquestration, grèves du zèle, etc.). En Italie, les grèves de la Fiat à Turin ont donné naissance à des formes d'organisation qui ont poussé les délégués à intervenir à l'extérieur de l'usine (mouvements qui visent à faire revenir sur des hausses de loyers ; prise en charge de la formation continue). Dans la même période, on a pu noter que les catégories de travailleurs les plus exploitées (femmes, OS, immigrés) avaient tendance à s'engager seules dans des grèves qui sont parfois longues et dures (OS de Renault-Le Mans, travailleurs marocains de Peñarroya en 1971 ; grève dans les banques et les PTT, grève massive des loyers dans les foyers Sonacotra en 1974). Depuis 1974, de nombreux conflits ont comme motif la défense de l'emploi (le Parisien libéré, Lip, les mineurs du bassin de Lorraine, Manufrance, le paquebot France). Dans la suite de Lip, de multiples entreprises en difficulté sont occupées par leur personnel, qui recherche des formes de grèves actives, organisant souvent lui-même la poursuite de la production, revendiquant le « maintien au pays » et cherchant à éviter le démantèlement de l'outil de travail.