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féodalité

Cassel
Cassel

Régime politique et social d'Europe occidentale du xe au xiiie siècle et qui reposait sur la constitution du fief.

Le terme « féodalité » n'est pas médiéval. L'usage l'a imposé aux historiens à partir du xviie siècle pour désigner un ensemble d'institutions fondé sur des liens privés de dépendance entre un seigneur et un vassal (la vassalité) et sur un lien matériel (le fief), et qui caractérise la société de l'Occident médiéval du xe au xiiie siècle : hiérarchie de dépendants, hiérarchie des terres, hiérarchie et émiettement des pouvoirs.

Le mot a d'ailleurs connu une étonnante fortune à travers l'emploi qu'en ont fait les révolutionnaires français pour vouer à l'exécration les structures et les comportements de l'Ancien Régime qu'ils entendent abolir. Il a plus tard été repris par les historiens marxistes (qui utilisent aussi le terme de « féodalisme ») pour définir le mode de production qui s'intercale entre l'esclavagisme antique et l'économie capitaliste.

1. Le lien féodo-vassalique

1.1. Le lien personnel : hommage et serment vassaliques

Une « hiérarchie d'égaux »

Au début du xiie siècle, l'historiographe flamand Galbert de Bruges a décrit, dans son récit du meurtre du comte de Flandre Charles le Bon (De multro, traditione et occisione gloriosi karoli comitis Flandrarium, 1127), une cérémonie au cours de laquelle un seigneur reçoit l'hommage de ses vassaux : « D'abord, ils firent les hommages… Le comte demanda au futur vassal s'il voulait devenir son homme sans réserve, et celui-ci répondit : “Je le veux”. Puis, ses mains jointes dans celles du comte, qui les étreignait, ils s'allièrent par un baiser… Celui qui avait fait hommage engagea sa foi par ces mots : “Je promets en ma foi d'être fidèle à partir de cet instant au comte et de lui garder contre tous et entièrement mon hommage, de bonne foi et sans tromperie”. Il jura cela sur les reliques des saints. »

Ainsi, le seigneur demande et enferme dans les siennes les mains de celui qui est désormais son homme et qui lui engage sa foi. Mais, en même temps, le vassal agit librement : c’est par volonté qu’il devient l'homme de son seigneur, mais cela ne veut nullement dire son esclave, son serf. De plus, les deux hommes s'embrassent, s'étreignent. On a pu parler à ce propos d'un véritable rapport charnel, familial, qui les remet à égalité : cet hommage est réservé aux membres de l'aristocratie, ou plutôt il exclut le paysan. Le tout, enfin, par l'intermédiaire du serment prêté sur les reliques, est sacralisé par l'Église, qui se voit ainsi reconnaître une position éminente de légitimatrice du rapport social ainsi créé.

Ce lien personnel a une double fonction : il structure verticalement un groupe social (un seigneur à ses hommes), mais en même temps il cimente horizontalement ce groupe (tous ceux qui en font partie et qui sont liés entre eux par hommage et serment s'embrassent, sont en quelque sorte parents, gens du même monde) ; ainsi, comme le souligne l’historien Jacques Le Goff, est créée une « hiérarchie d'égaux ».

Droits et devoirs

Entre seigneur et vassal, il existe un réseau croisé de droits et de devoirs. Le seigneur protège son vassal, le vassal aide et conseille son seigneur. Ces termes recouvrent des notions précises.

Aide et conseil du vassal sont soigneusement codifiés : l'aide peut, en certains cas précis, être une contribution financière, mais elle est pratiquement toujours militaire, avec un service que la coutume finit par réduire à quarante jours. Le conseil, c'est être présent à la cour du seigneur et, parfois, siéger à son tribunal.

La protection accordée par le seigneur est militaire, mais elle est aussi économique, par l'octroi du fief, qui crée un lien matériel entre seigneur et vassal. Toutefois, certains vassaux ne sont pas pourvus de fiefs, mais sont seulement entretenus et résident au château.

1.2. Le lien réel : le fief

Une terre et ses droits

Dans la suite de son récit, Galbert de Bruges montre le comte de Flandre distribuant à ses vassaux l'« investiture » au moyen d'une « verge » (une baguette). Il confie ainsi, par ce symbole, les fiefs qu'il attribue à ses hommes.

Un fief est en général une terre avec tous les droits qui y sont attachés : cela peut aller d'un royaume entier à un quart de village, « d'une vicomté à un olivier », dit Pierre Bonnassie pour la Catalogne ; parfois ce sera un moulin, ou une église, ou même une rente en argent. L'important est que le fief reste la propriété éminente du seigneur, dont le vassal a l'usage réel.

Au départ, cet usage est strictement individuel, puisque seigneur et vassal sont liés par le lien personnel de l'hommage et du serment. Mais, progressivement, les fiefs sont devenus héréditaires, étant entendu qu'à la mort du seigneur, le vassal fait hommage et prête serment au nouveau seigneur, et que, de même, à la mort du vassal, son successeur fait hommage et prête serment au seigneur : dans les deux cas, ce dernier perçoit, au passage, des taxes.

Du coup, le fief tend à devenir une terre comme les autres, que l'on peut même vendre et partager, avec l'accord du seigneur et en le dédommageant ; au lieu d'être la conséquence du lien d'homme à homme, il en apparaît ainsi comme la cause. Néanmoins, si le vassal ne remplit pas ses obligations, le seigneur peut prononcer la commise du fief, c'est-à-dire le confisquer.

De l'alleu au fief

Les terres, concédées en fief par les seigneurs, sont en partie puisées dans les domaines des grands propriétaires fonciers qui ont usurpé des pans entiers du domaine public. Mais cela ne suffit pas : l'essor rapide de l'hérédité des fiefs aurait tari la source. En fait, les petits vassaux ne reçoivent souvent qu'un petit fief, qui matérialise le lien personnel mais ne constitue souvent qu'un complément négligeable de leurs biens.

Les futurs vassaux donnent parfois une partie ou la totalité des terres qu'ils tenaient auparavant en alleu (c'est-à-dire en pleine propriété) à celui qui va devenir leur seigneur : après l'hommage, celui-ci leur rend ces mêmes terres, mais elles sont devenues des fiefs. Le vassal a gagné une protection qu'il espère puissante, le seigneur a agrandi la troupe de ses hommes sans rien distraire de son domaine. De proche en proche, au fur et à mesure que les liens d'homme à homme se multiplient dans l'aristocratie, les alleux disparaissent, tandis que les fiefs deviennent de plus en plus nombreux.

1.3. La nature du lien féodo-vassalique

L'image la plus répandue à propos de la féodalité est celle d'une structure en pyramide. Or, cette image est contraire à la nature même de la féodalité : celle-ci a pour fonction de constituer, de renforcer et de légitimer un groupe, celui de l'aristocratie militaire. Le double aspect (personnel et matériel) du lien féodo-vassalique assure la cohésion du groupe au sein duquel il s'est répandu.

Les vassaux ont en général plusieurs seigneurs, et tiennent un ou plusieurs fiefs de chacun d'eux. Cette multiplicité d'alliances crée un réseau croisé aux mailles serrées, qui permet aux vassaux de se protéger d'un de leurs seigneurs par tous les autres. Tardivement se crée l'institution de la ligesse : le seigneur lige, recevant l'hommage lige, aurait priorité sur les autres ; mais la riposte a été la multiplication des hommages liges, comme il y avait eu multiplication des hommages simples.

2. La société féodale

2.1. Les origines du système féodal

Le bienfait

L'une des origines du système féodal est à chercher dans la coutume des rois germaniques qui, dès l'époque mérovingienne, octroient à leurs guerriers fidèles ce que les textes latins appellent un « bienfait », en général une terre. Le bienfait (qui deviendra le « bénéfice ») correspond à un service ; il est personnel. Les textes sont rares, mais il y a quelques cas d'emploi du terme germanique feo (ancêtre de fief) dans le sens de bienfait. Le procédé devient fréquent à l'époque carolingienne, et Charlemagne en fera un outil de gouvernement.

Les Carolingiens

Les Carolingiens généralisent la pratique du serment : ainsi, devenu empereur en 800, Charlemagne exige-t-il en 802 un serment public de fidélité personnelle. Tous les éléments essentiels de la féodalité sont donc en place dès le ixe siècle.

Pourtant, on ne peut alors parler de féodalité, et moins encore de féodalisme, car il existe alors une vraie structure d'État. Les Carolingiens, tant qu'ils gardent le contrôle de l'Église et de ses immenses domaines, tant que leurs conquêtes militaires leur permettent de satisfaire les appétits de terres de leurs guerriers, maintiennent la notion de pouvoir public : tous les hommes libres sont susceptibles de porter les armes ; tous peuvent être jugés par les tribunaux publics.

Le partage du domaine public

Les successeurs de Charlemagne, au cours de leurs luttes fratricides, distribuent la terre du domaine public (le fisc) à leurs clientèles guerrières respectives : en Catalogne, on parle indifféremment de « terre de fief ou de fisc ». Or, dans le courant du ixe siècle, ces bienfaits deviennent héréditaires ; souvent, leur origine publique a été complètement oubliée.

Les membres de l'aristocratie guerrière carolingienne, à commencer par les comtes (les plus éminents d'entre eux), s'approprient les lambeaux du domaine public, qu'ils considèrent comme leurs alleux. La dynastie carolingienne disparue, les rois qui lui succèdent (du moins en Francie occidentale et dans la péninsule italienne) ne gardent qu'une vague prééminence sur les autres puissants, due en grande partie au caractère religieux que leur confèrent le sacre et l'onction ; pour le reste, ils ne peuvent se fier qu'à leurs propres fidèles et à leurs terres.

Pour en savoir plus, voir l'article Carolingiens.

2.2. Les nouveaux représentants du pouvoir

Les princes

À l'origine fonctionnaires amovibles, les comtes voient leur titre devenir héréditaires au ixe siècle ; certaines familles ont regroupé plusieurs comtés pour constituer des principautés : telle est l'origine des Capétiens, par exemple, qui bâtissent entre Loire et Oise un conglomérat, où le domaine public de plusieurs comtés s'ajoute aux terres arrachées aux églises et aux monastères.

Mais la concurrence entre ces « princes » est féroce : des guerres incessantes les opposent, car le processus de décomposition de la puissance publique ne s'arrête pas à eux.

Les châtelains

Les princes rétribuent ceux qui les soutiennent en leur accordant des positions d'origine publique : vicomtés, garde de forteresses. Chacun de ces détenteurs d'une parcelle de légitimité, si infime soit-elle, essaie d'affirmer à son tour son indépendance et de s'arroger l'exercice du pouvoir public de commandement (le droit de ban). Dès la fin du ixe siècle, dans nombre de régions, les châtelains ont conquis leur autonomie ; et les châteaux forts, d'abord simples constructions de bois érigées sur une motte de terre, deviennent les centres de pouvoir.

Rares sont les territoires où, comme en Normandie, le comte garde le contrôle de la construction des châteaux : au début du xie siècle, dans une grande partie de l'Europe de l'Ouest, la notion de pouvoir public n'est plus qu'un vague souvenir.

Les milites

Autour de chacun des noyaux concurrentiels de pouvoir, se constituent des troupes de guerriers : il faut s'assurer des hommes en nombre, et surtout ces cavaliers qui dominent les champs de bataille. Or leur équipement est de plus en plus coûteux : la broigne, à l'origine tunique de cuir rembourrée, se couvre de plaques de métal ; à partir du xie siècle, elle est remplacée par le haubert, ou cotte de mailles ; de même, le cheval capable de porter ce lourd cavalier et de manœuvrer est cher à acheter et à entretenir. La guerre n'est plus l'affaire de tous les hommes libres : elle devient l'affaire de ceux qui sont assez riches pour s'équiper et s'entraîner, de ceux à qui, par le bénéfice puis par le fief, on donne le moyen d'être des guerriers et non des travailleurs.

Ainsi naissent ces bandes de soldats (milites en latin), qui vont bientôt devenir des chevaliers : pour se les attacher plus sûrement, on leur fait prêter hommage et serment, on en fait des vassaux ; pour assurer leur entretien, on leur confie des fiefs.

Le système de relations féodo-vassaliques se généralise donc au fur et à mesure que le pouvoir de commandement public éclate et s'éparpille : des princes aux comtes, des comtes aux châtelains.

Pour en savoir plus, voir l'article chevalerie.

2.3. Aristocratie et féodalité

Du lignage à la noblesse

L'aristocratie carolingienne a une origine publique : elle a conscience de son éminence, et, au xe siècle, seuls comtes, châtelains et membres de leurs lignages se considèrent comme nobles. Ils sont unis par un réseau complexe de relations fondé sur la politique matrimoniale et la multiplication des alliances : les familles « larges » représentent à la fois un capital et une assurance politique.

Or, en se multipliant, les liens féodo-vassaliques créent peu à peu une solidarité diffuse au sein de toute l'aristocratie militaire, au-delà de la vieille noblesse. Surtout, les structures de parenté se transforment, sous l'influence de l'Église, mais aussi des conditions matérielles. La possession de terres (donc de fiefs), permettant de mener la vie du guerrier à cheval, est vitale pour rester membre de l'aristocratie, comme la possession et l'entretien du château (de plus en plus coûteux, les donjons étant désormais bâtis en pierre) le sont pour rester au sommet de celle-ci. Le fief étant rapidement devenu héréditaire, les familles châtelaines et chevaleresques tendent à se constituer en lignages où le nom, le fief et les terres se transmettent de père en fils aîné. Au lieu de multiplier les alliances, on va alors les restreindre, avec l'approbation de l'Église.

Les chefs de lignage accumulent terres et fiefs entre leurs mains : à eux les héritières sur le marché du mariage ; à eux – parce qu'ils sont déjà des puissances – les fiefs encore disponibles, les fonctions prestigieuses à la cour. Montant dans l'échelle sociale, ils s'agrègent à la noblesse. Avec eux, « chevalerie » devient synonyme de « noblesse », « fief » de « terre noble ». Ceux-là mêmes qui font fièrement suivre leur nom de l'épithète « noble » au xe siècle se contentent, au xiie siècle, du qualificatif de chevalier : les chefs des lignages chevaleresques forment, avec la noblesse carolingienne, une nouvelle noblesse homogène.

Pour en savoir plus, voir l'article noblesse.

Les chevaliers errants

Mais restent les « jeunes », les fils qui attendent la mort du père pour entrer en possession de l'héritage, et les cadets de famille, qui resteront « jeunes » toute leur vie, puisque, n'héritant pas, ils ne pourront s'établir et fonder une maison : ils forment un énorme volant de main-d'œuvre guerrière, de coureurs d'aventures violents, dont la seule chance de fortune est le coup de main hasardeux. Aucun espoir de mariage pour ces chevaliers condamnés à vieillir soldats professionnels ; ils ne peuvent que rêver à l'amour défendu pour la femme qui est (ou sera) à autrui, ou aux héroïques errances.

Leur peine et leurs rêves alimentent les romans du Graal et la poésie lyrique qui chante l'amour courtois, qui n'est d'abord qu'un amour interdit. Ce sont ces chevaliers qui permettent les grandes conquêtes normandes en Angleterre et en Italie du Sud, qui encadrent la poussée germanique dans les terres slaves, qui lancent contre l'islam la Reconquête (Reconquista) puis le mouvement des croisades.

L'intervention de l'Église

La turbulence et la violence des chevaliers errants sont aussi un danger, que l'Église s'attache à canaliser. Un rituel d'appartenance et d'initiation est vite apparu dans les bandes de guerriers. L'Église se l'approprie, en fait un rituel chrétien comprenant veillées et prières, et prône l'idéal du miles Christi, du chevalier du Christ, protecteur du pauvre, de la veuve et de l'orphelin.

Mieux même, des ordres religieux, nés en relation avec les croisades, ceux des Templiers, des Hospitaliers, des chevaliers Teutoniques et bien d'autres, marient idéal monastique et idéal chevaleresque. L'attention de l'Église ne se limite pas à cet aspect : la domination de la féodalité sur l'ensemble de la société médiévale est, dès le xie siècle, un enjeu essentiel.

3. Géographie et féodalité

3.1. Les féodalités européennes

L'aire de genèse de la féodalité coïncide donc avec le centre de l'empire de Charlemagne : la région entre Loire et Rhin. De là, elle gagne de proche en proche tous les territoires de l'ancien empire, mais avec des nuances notables. Un cas entre autres : en Italie, les représentants impériaux étaient souvent des évêques qui gouvernaient leurs domaines et ceux (publics) du comté à partir de leur cité ; leurs vassaux étaient des citadins, d'où la constitution d'une aristocratie urbaine, alors qu'ailleurs elle est rurale.

Au-delà de l'Empire carolingien, l'expansion féodale a exporté le modèle, mais avec des variantes : au xie siècle, les Normands l'installent en Angleterre et en Italie du Sud ; Aquitains, Bourguignons et Catalans l'exportent en Espagne par leur participation à la Reconquête sur les musulmans ; les croisés l'implantent en Terre sainte (1099) et en Grèce (1204), et l'influence allemande sur les royaumes scandinaves et slaves aboutit à la création de féodalités embryonnaires. Il est donc vain de parler d'une féodalité occidentale : il en existe une multitude, en fonction du lieu, mais aussi de l'époque.

3.2. Le contrôle de l'espace féodal

Dans l'espace féodal, les notions (modernes) de territoire homogène ou de frontière linéaire n'ont guère de sens. En effet, un seigneur contrôle un espace donné par l'intermédiaire des hommes qu'il y a placés. Dans ce même espace, il y a des vassaux dépendant de seigneurs différents, ne serait-ce que parce qu'un vassal peut avoir plusieurs seigneurs. La maîtrise d'un territoire par un seigneur dépend donc de ses droits propres, du nombre de ses vassaux et de leurs droits respectifs, mais aussi de la présence d'autres seigneurs et de leurs vassaux.

Il n'y a pas d'autorité publique supérieure pour structurer, pour hiérarchiser : le pouvoir public est éclaté, délégué à de multiples niveaux ; la seule autorité qui vaille est celle que, grâce à la relation vassalique, on exerce sur les hommes qui détiennent toutes ces parcelles (parfois minuscules) de pouvoir public. L'espace féodal ne relève pas d'une cartographie, mais d'un organigramme montrant les séries de liaisons enchevêtrées entre des hommes.

4. Le pouvoir féodal

4.1. Seigneurie et féodalité

Liaison entre seigneurie et féodalité

Parallèlement à la mise en place de la féodalité, la seigneurie s'installe en Occident. La liaison entre les deux phénomènes est complexe, mais on peut la schématiser.

Un premier élément est constitué par l'apparition d'une distinction nette entre paysannerie et aristocratie militaire. Aux temps carolingiens, la différence entre les hommes était ailleurs, entre les esclaves et les hommes libres. Or, à partir du xe siècle, être libre n'a plus de sens si l'on n’appartient pas au groupe des milites. Si la liberté paysanne n'a plus de sens, l'esclavage n'en a plus non plus : la condition paysanne s'uniformise.

Bien que leurs statuts, désignés par une grande diversité de noms, soient variés, les masses paysannes entrent alors dans la dépendance d’un seigneur. Les plus dépendants de tous sont les serfs (→ servage). Ils sont attachés à la terre (d'où des restrictions pour le mariage en dehors de la seigneurie), soumis à de lourds prélèvements, et redevable de la corvée pour mettre en valeur le domaine que se réserve le seigneur (la réserve). Le sort des hommes libres est plus enviable, même s’ils sont également pris dans les filets de la seigneurie.

Le seigneur, à la fois féodal et rural

Le seigneur du vassal et le seigneur de la seigneurie rurale (dominus en latin) sont désignés par le même terme : les détenteurs de seigneuries foncières sont bien, en premier lieu, les membres de l'aristocratie militaire féodale. Sur leurs seigneuries, ils utilisent le ban (pouvoir de commandement) pour transformer le simple rapport domanial hérité de l'Antiquité et renforcer leur pouvoir sur les hommes : ils les jugent, exigent d'eux des services supplémentaires, lèvent des tailles arbitraires, les obligent à utiliser contre paiement les moulins et les fours seigneuriaux. Surtout, ils les attachent à la terre, restructurent l'occupation des campagnes autour de leurs centres de pouvoir (Robert Fossier parle d'« encellulement »).

L'identité même du vocabulaire montre bien que seigneur rural et seigneur féodal sont deux faces d'un même système. La cohésion du groupe de l'aristocratie militaire et sa conquête des pouvoirs d'origine publique lui ont permis de prendre le contrôle des campagnes. Il n'y a plus d'État pour les en empêcher ; et l'Église, après avoir été spoliée, reçoit de ces aristocrates, désireux de s'assurer le paradis, de nombreuses seigneuries, devenant bientôt le plus grand des seigneurs.

Répercussions économiques

Paradoxalement, la force même du contrôle politique que subit le paysan le libère économiquement. Attaché à la terre, il dispose d'une (petite) exploitation autonome que lui a concédée son seigneur, qu'il peut transmettre à ses héritiers ; une fois payé le prélèvement seigneurial, il peut utiliser un éventuel surplus, investir en achetant des outils de métal, s'agrandir, améliorer son cheptel.

Avec la seigneurie commence aussi la grande période des défrichements et des réaménagements du paysage rural de l'Europe occidentale : un formidable essor économique et démographique s'amorce au xe siècle, qui ne s'éteint qu'à la fin du xiiie siècle. Dans le même temps, une partie de l'Europe orientale est colonisée : partout la forêt recule, les terroirs sont bonifiés, les cultures diversifiées, les fours et les moulins multipliés.

Cet essor même mine peu à peu la féodalité : les villes, pratiquement disparues au xe siècle, réapparaissent et se développent en dehors du système féodal. L'économie devient monétaire, poussant les seigneurs à échanger les corvées, puis à affranchir leurs paysans, contre des redevances fixes en argent : profitable à court terme, l'opération se révèle déplorable, la prospérité entraînant une inflation qui diminue la valeur des redevances. L'ensemble du système entre ainsi en crise au début du xive siècle : il n'y a plus de terres à défricher, et les efforts des seigneurs pour échapper à la ruine échouent sur la paysannerie ; au reste, elle découvre en l'État un nouveau rival.

4.2. Église et féodalité

La collaboration de l'Église

L'attitude de l'Église vis-à-vis du système féodal est d'abord ambiguë : hommes d'Église dirigeants et aristocrates appartiennent aux mêmes familles, au même groupe social, même si leur idéal peut être divergent.

La plupart des clercs formés dans l'Empire carolingien ont longtemps cru qu'Église et noblesse pouvaient ensemble maintenir l'ordre du monde. Les immenses domaines de l'Église ont donc été mis à contribution pour permettre l'essor de telle ou telle famille, de telle ou telle principauté : abbayes ou évêchés s'achètent ou se passent d'oncle à neveu, voire de père en fils (les prêtres mariés n’étant pas rares). Il faut soutenir à tout prix rois et princes, dont les ressources s'épuisent, à recruter des vassaux et à entretenir des bandes guerrières : d'eux dépend la survie de la chrétienté.

L'action des « réformateurs »

Certains clercs ont pensé que l'Église et la foi chrétienne allaient se perdre dans cette collaboration avec la noblesse. Ils ont voulu réaffirmer que la seule légitimité en ce monde est celle de la parole de Dieu, dont découle tout pouvoir et que seuls les clercs peuvent faire triompher. Pour cela, il faut une Église forte, indépendante, et donc radicalement séparée de cette féodalité étouffante. Accédant aux postes clés de l'Église grâce à des princes convaincus (et aux empereurs germaniques), les « réformateurs » passent à l'offensive pour soumettre le temporel au spirituel.

D'abord, ils lancent les mouvement de paix : aucun pouvoir laïque n'assurant l'ordre public, l'Église impose la trêve de Dieu, interdisant de faire la guerre le dimanche, les jours de fête, puis le vendredi, jour de la Passion du Seigneur, et la paix de Dieu obligeant les guerriers à ne pas porter leurs armes sur les femmes, les paysans, les clercs, les marchands, les voyageurs, et à respecter leurs biens, notamment les moulins et les animaux de labour. Ceux qui enfreignent ces interdits sont menacés d'excommunication et assurés de perdre le salut éternel.

Pour rendre effective la coupure salvatrice entre Église et féodalité, l'observation du célibat des prêtres est exigée en même temps que le mariage laïque est strictement réglementé. L'Église manipule d'autant plus légitimement ces liens sacrés que le célibat des prêtres la met en dehors du jeu des alliances familiales, cruciales pour le réaménagement de l'aristocratie en lignages patrilinéaires. Le mariage entre cousins est prohibé, l'homme doit sortir du clan familial pour chercher une épouse ; divorce, bigamie et adultère sont durement punis ; les parrains et marraines d'un même enfant sont eux aussi interdits de mariage.

Ainsi, alors que les « jeunes » chantent dans la lyrique courtoise l'amour interdit qu'ils cristallisent sur la « dame » de leur seigneur, les moines chantent l'amour conjugal, qu'il s'agit d'inculquer coûte que coûte à ces rudes guerriers. Et les évêques réformateurs frappent haut et fort, pourchassant par exemple de leur vindicte le roi de France Philippe Ier, bigame notoire, qui doit faire pénitence avec sa concubine, Bertrade de Montfort.

4.3. Monarchie et féodalité

Les monarchies féodales

Les monarchies féodales, procédant comme les lignages aristocratiques, se recentrent sur leurs biens dynastiques : l'essor économique leur assurant des ressources accrues, elles essaient à partir de ce centre de faire admettre leur supériorité aux autres princes.

Le roi se pose en seigneur suprême dans le royaume, et oblige les barons à lui rendre les services vassaliques d'aide et de conseil : l'armée royale doit être celle de tout le royaume, la justice et le droit du roi doivent être supérieurs à tout autre. La force des monarchies féodales vient de leur capacité à utiliser à leur profit les institutions féodales elles-mêmes. Guillaume le Conquérant en est le meilleur exemple à partir de 1066 ; les rois capétiens en France reconstruisent leur puissance de la même façon, un siècle plus tard.

Philippe Auguste modifiera les règles de transmission des fiefs : quand un fief était partagé entre deux frères, le premier prêtait seul hommage au seigneur, le second prêtant hommage à son aîné (système du parage). Cette pratique, qui multipliait les intermédiaires, est désormais interdite : chaque frère doit faire hommage pour sa part au seigneur. La mesure profite à tous les seigneurs, mais surtout au premier d'entre eux, le roi de France. De même, Philippe Auguste saura utiliser la commise (confiscation de fief) contre son ennemi Jean sans Terre.

En effet, le roi d'Angleterre est le vassal du roi de France pour ses possessions continentales. C’est ainsi le cas de Jean sans Terre, qui doit prêter hommage pour ses terres de Normandie et d'Aquitaine. En 1199, se sentant menacé par un mariage projeté entre Hugues de Lusignan et Isabelle d'Angoulême – qui réunirait les deux comtés d'Angoulême et de la Marche, et mettrait en danger son contrôle de l'Aquitaine –, il enlève Isabelle (qui n'a que douze ans) et l'épouse. Les Lusignan, furieux, portent plainte auprès de Philippe Auguste, dont ils sont aussi vassaux. En 1202, Philippe Auguste convoque à Paris Jean sans Terre en tant que duc d'Aquitaine. Jean refuse de venir : son fief principal en France est la Normandie, et en tant que duc de Normandie il peut prêter hommage « en marche » (sur la frontière) ; tout conflit peut donc se régler par une entrevue sur les limites des États. L'absence à la cour du seigneur étant faute grave, la cour française décide la commise, confisquant tous les fiefs de Jean dans le royaume. Reste à exécuter la sentence : mais les vassaux de Jean étant déliés de leur serment par le roi de France, celui-ci triomphe.

La paix du roi

Le concept de « paix du roi » remplace dès le xiie siècle la paix de Dieu : progressivement, les rois féodaux s'assurent le contrôle légal de la violence. Sans doute, la concurrence entre les royaumes (ou plutôt les lignages dynastiques) s'exacerbe : mais elle ne fait que renforcer le pouvoir des rois, qui, pour lutter contre leurs adversaires, modernisent leurs armées en employant des mercenaires ou des nobles sous contrat. Pour les payer, ils font appel à l'impôt royal (national) : tous les habitants du royaume devront contribuer à sa défense en cas de nécessité. Dès lors, les rois ne demandent plus l'aide de leurs vassaux, mais font appel à l’aide de tous leurs sujets : concept et pratique nouveaux, qui fondent à la fin du xiiie siècle un nouveau type d'État, une nouvelle société politique.

Ainsi, dans la mesure même où la féodalité s'est constituée contre l'État, elle décline à mesure que celui-ci se renforce. En fait, à partir de 1500, elle ne fait que se survivre dans un monde nouveau auquel elle fait un triple legs : celui d'un droit féodal qui se justifie par la persistance des fiefs ; celui de la noblesse orientée surtout vers le métier des armes ; celui de la stratification de la société en ordres.