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Russie : histoire

L'État de Kiev
L'État de Kiev

1. Les origines

1.1. La lente migration des Slaves de l'Est

Des données archéologiques, ethnographiques ou linguistiques permettent de faire remonter à la fin du Ier millénaire avant J.-C. la migration des Slaves vers les régions qui constituent actuellement la Russie centrale (forêts et marécages de la haute Volga et du haut Dniepr), régions à peine habitées par des peuples de souche finnoise.

Après l'effondrement de l'empire des Huns au ve siècle après J.-C., ces Slaves de l'Est descendent vers le sud-est en direction de la mer Noire. Dans les plaines du Sud, ils recueillent les vestiges de civilisations plus évoluées, véhiculées par les nomades venus d'Asie, les Scythes (viiie-ier siècle avant J.-C.) et les Sarmates (du iiie siècle avant J.-C.-iie siècle avant J.-C. jusqu'à l'invasion des Goths au iiie siècle après J.-C.).

Ils entrent en relations avec les Khazars (peuple turque établi aux viie-viiie siècles dans les steppes entre le Don et le Dniepr et en Crimée), et avec les Bulgares de la Volga et de la Kama, également des tribus turques. Ils sont aussi en contact avec les Bulgares des Balkans et les Byzantins.

Les migrations des Slaves de l'Est au cours des premiers siècles de l'ère chrétienne et leur organisation demeurent mal connues. La Chronique des temps passés (ou Chronique de Nestor) fait allusion à l'existence de peuples slaves portant au ixe siècle divers noms de tribus. Il semble que, dès cette époque, une organisation de type féodal se soit superposée aux formes anciennes de vie communautaire : des chefs ou des princes (kniaz) recrutent à leur service des compagnons d'armes (droujina). Des bourgs slaves ou cités fortifiées (parmi lesquelles Kiev, Smolensk et Novgorod sont les plus importantes) jalonnent les voies fluviales de la vaste plaine comprise entre la Baltique et la mer Noire.

1.2. Soumis aux Khazars ou aux Varègues

Aux viiie-ixe siècles, les peuples slaves de la steppe paient tribut aux Khazars et ceux du Nord subissent la pénétration des Varègues. Ces Normands, qui soumettent au tribut les cités slaves ou se louent à elles comme mercenaires, deviennent les maîtres des deux grandes voies du Dniepr et de la Volga, par lesquelles s'effectue le commerce entre Baltique et mer Noire. Les Varègues fournissent aux Slaves de l'Est leur première dynastie, les Riourikides.

2. L'État de Kiev (ixe-xiie siècle)

2.1. Le règne d'Oleg (882-912) et les premiers contacts avec Byzance

Selon la Chronique des temps passés, Oleg, prince de Novgorod, se serait établi à Kiev en 882. Considéré comme le véritable fondateur de l'État russe, il réunit le Nord et le Sud en un bloc politique unique et, à partir de Kiev, rassemble toutes les tribus des Slaves de l'Est sous son autorité, processus que poursuivront ses successeurs, les grands-princes de Kiev, jusqu'au milieu du xie siècle.

L'État de Kiev représente à ses débuts une force militaire très fruste qui établit des relations fécondes avec Byzance. Dans l'alternance des guerres et des échanges pacifiques codifiés par les traités commerciaux de 907-911, 945 et 971, la culture byzantine se répand en Russie.

2.2. Le « baptême de la Russie »

Le christianisme y pénètre, favorisé par certains princes ou combattu par d'autres, parmi lesquels Sviatoslav (945-972 ou 973), prince normand resté païen. Il l'emporte avec Vladimir (vers 980-1015), qui impose à ses sujets « le baptême de la Russie » vers 988-989.

Kiev reçoit de la Bulgarie ses cadres ecclésiastiques, ses livres saints et la liturgie slavonne. L'Église favorise l'unification des Slaves de l'Est et le rassemblement de leurs territoires sous l'égide des grands-princes de Kiev.

Sous Iaroslav le Sage (1019-1054), grand bâtisseur et législateur, la Russie kiévienne connaît une brillante civilisation. Sa victoire sur les Petchenègues (1036) met un terme aux incursions des nomades, qui reprendront avec l'apparition des Coumans ou Polovtses (vers 1054).

2.3. Le morcellement de l'État de Kiev

Les luttes sanglantes entre les princes des diverses régions, qui briguent le siège de Kiev où réside le grand-prince, provoquent parfois l'intervention des nomades, sous les coups desquels l'État de Kiev se décompose. L'insécurité des régions méridionales pousse une partie de la population à émigrer vers l'ouest (→ Galicie et Volhynie) ou vers le nord-est, où se développe la principauté de Rostov-Souzdal.

Novgorod, qui colonise les vastes territoires du Nord, profite aussi du déclin de Kiev, dont elle se rend indépendante en 1136. Le morcellement de la Russie kiévienne, que Vladimir Monomaque (1113-1125) réussit à freiner, reprend après sa mort. Il aboutit dans la seconde moitié du xiie siècle à la constitution de principautés indépendantes, elles-mêmes divisées en principautés apanagées (oudely).

Pour en savoir plus, voir l'article État de Kiev.

3. La Russie de Vladimir-Souzdal et le joug mongol (xiie-xve siècle)

3.1. Kiev évincé par Vladimir

Les princes de Rostov-Souzdal, Iouri Dolgorouki (vers 1125-1157) et André Bogolioubski (1157-1174), obtiennent le siège de Kiev au terme de luttes dynastiques qui finissent par être fatales à Kiev. En 1169, André Bogolioubski pille la ville et la délaisse pour résider à Vladimir. Son frère Vsevolod le Grand Nid (1176-1212) prend le titre de grand-prince de Vladimir. La principauté de Vladimir-Souzdal va devenir le centre du second État russe.

3.2. Constitution de la nation grand-russienne

Dans ces régions de forêts et de marais entre Oka et Volga, les colons russes se mêlent aux autochtones finnois pour constituer la nation grand-russienne (xiie-xve siècles). Cette Russie du Nord-Est demeure à l'écart des grandes voies du commerce international, bien que la Volga la relie à la Caspienne et à l'Orient. Les villes n'y jouent plus le rôle économique et politique privilégié qu'elles détenaient dans l'État de Kiev. L'assemblée municipale, ou vetche, ne conserve de pouvoir étendu qu'à Pskov et Novgorod, grandes cités marchandes libres assurant le commerce avec l'Occident. Les princes de Vladimir-Souzdal parviennent à établir un pouvoir princier fort et à soumettre les boyards (nobles), leurs vassaux.

3.3. L'invasion mongole

Au xiiie siècle, les principautés russes, affaiblies par leur morcellement dû à la multiplication des fiefs sont menacées de toutes parts.

À l'est, sur la Kalka, fleuve côtier de la mer d'Azov, les princes de la Russie méridionale (Kiev, Galicie, Volhynie), alliés aux Polovtses (nom donné par les Russes aux Coumans, peuple turc), sont écrasés, en 1223, par un détachement mongol qui se replie en Mongolie. Durant l'hiver 1236-1237, la grande armée mongole détruit le royaume des Bulgares de la Kama et de la Volga. Commandée par Batu Khan (petit-fils de Gengis Khan) elle s'empare de Riazan et ravage les principautés de Vladimir (1238), de Tchernigov et de Kiev (1240).

3.4. La menace germanique et suédoise

À l'ouest, Novgorod et Pskov, qui, avec Smolensk, sont les seules à échapper à l'invasion mongole, doivent se défendre contre les attaques des Suédois, des ordres germaniques et des Lituaniens. En 1240, les Suédois s'engagent contre le prince de Novgorod, Alexandre. Le 15 juillet 1240, la victoire des Russes sur la Neva vaut à leur prince Alexandre le surnom de « Nevski ». Toujours en 1240, les Porte-Glaive (ordre fondé en 1202 par les seigneurs allemands de Livonie et les Chevaliers teutoniques) réussissent à s'emparer de Pskov et menacent Novgorod.

Alexandre Nevski organise la lutte, reprend Pskov en 1242 et avance sur le territoire des Tchoudes (Estonie). Le  5 avril, une grande bataille se déroule sur la glace du lac des Tchoudes : les Russes se battent « comme des lions », les chevaliers Teutoniques sont exterminés. Mais les ordres livoniens porteront leurs attaques incessantes contre Pskov jusqu'au xve siècle.

Sous la pression des menaces germanique et mongole, Polotsk et la région du Pripiat s'unissent au grand-duché de Lituanie au milieu du xiiie siècle. Celui-ci s'étendra au milieu du xive siècle sur un vaste territoire allant de la Baltique à la mer Noire.

Au milieu du xive siècle, la Galicie tombe sous la domination polonaise.

Au sein de ces régions du Sud et de l'Ouest, se précise à partir du xive siècle la différenciation entre Biélorusses, Petits-Russes ou Ukrainiens et Grands-Russiens des régions du Nord-Est.

3.5. La Russie sous le long joug mongol

Après les destructions et les massacres de la conquête mongole, la Russie centrale se trouve pour plusieurs siècles sous le joug mongol (ou tatar).

Le protectorat de la Horde d'Or sur les principautés russes contraint les princes à faire confirmer leur pouvoir par un iarlyk (charte selon laquelle la Horde d'Or régit l'administration de la « terre russe » par l'intermédiaire des princes) octroyé par la Horde. Les princes de Vladimir, dont les prérogatives sont contestées par leurs rivaux de Tver, de Riazan, puis de Moscou, obtiennent le iarlyk de grands-princes. La population est soumise à un lourd tribut annuel (vykhod) et fournit à la Horde des contingents militaires. Seul le clergé est exempté de toute charge, et la Horde, même après son islamisation, se montre tout à fait tolérante envers l'Église.

En 1380, le prince de Moscou, Dimitri Donskoï, refuse de payer le tribut à la Horde et remporte sur les Mongols la bataille de Koulikovo. Cependant, le khan Tuktamich saccage Moscou et Vladimir en 1382 et impose de nouveau le joug mongol sur la Russie.

Le morcellement de la Horde d'Or en plusieurs khanats (Kazan, Astrakhan, Crimée, Sibérie) dans la première moitié du xve siècle et la consolidation de la puissance moscovite permettront à Ivan III de libérer définitivement la Russie de la suzeraineté mongole (1480).

La domination tatare a coupé la Russie de l'Occident et de la Méditerranée, encore que, bien avant la conquête mongole, les relations entre l'État de Kiev et Byzance soient devenues très précaires. Les historiens considèrent, en général, la domination mongole comme la cause essentielle du retard économique et social de la Russie sur l'Europe occidentale.

Pour en savoir plus, voir les articles Mongols, Tatars.

4. L'ascension de l'État moscovite (xve-xvie siècles)

4.1. Moscou « troisième Rome »

Moscou, centre d'une petite principauté confiée à Daniel Nevski (1276-1303), acquiert au cours du xive siècle la suprématie sur les autres principautés russes.

L'Église favorise cette ascension : le métropolite, qui résidait à Vladimir depuis la chute de Kiev, s'établit à Moscou en 1326. Dimitri Donskoï (1362-1389) assure la primauté de Moscou sur les principautés rivales de Tver et de Souzdal (1375) et engage la lutte contre les Mongols.

Vassili Ier (1389-1425) agrandit le domaine moscovite en acquérant Mourom et Nijni-Novgorod. Vassili II (1425-1462) affermit son pouvoir au terme d'une lutte longue et cruelle contre ses rivaux et les princes apanagés. Il refuse l'union avec Rome conclue à Florence (1439) et fait arrêter le métropolite Isidore. L'Église russe devient indépendante de Constantinople et, après 1453, Moscou prétend devenir la « troisième Rome », la nouvelle capitale de la chrétienté. En 1589, lors de la visite du patriarche de Constantinople, la métropole de Moscou sera érigée en patriarcat.

4.2. Le rassemblement des terres russes

Ivan III (1462-1505), en soumettant Novgorod (1478) et Tver (1485), poursuit le rassemblement des terres russes, que parachève Vassili III (1505-1533) par la réunion de Pskov (1510), Smolensk (1514) et Riazan (1521). Ivan III, qui adopte le titre d'autocrate (samoderjets), revendique l'héritage de Byzance. Il organise un État puissant et centralisé et soumet la Russie à un système administratif et judiciaire unique (Soudebnik ou Code de 1497).

4.3. L'État moscovite : autocratie, centralisation, expansion et modernisation

L'État moscovite connaît au xvie siècle un apogée fondé sur les principes d'autocratie, de centralisation, d'expansion et de modernisation. Si Ivan III a adopté le titre de « souverain de toute la Russie » après avoir détruit la Horde d'Or, Ivan IV (1533-1584) se fait proclamer tsar en 1547. Il poursuit la reconquête sur les Tatars musulmans en annexant les khanats de Kazan (→ Tatars de Kazan, 1552) et d'Astrakhan (1556), mais la Crimée (Tatars de Crimée), vassalisée par les Ottomans, demeure redoutable (raid contre Moscou de 1571).

L'expansion vers l'est (entreprises des Stroganov, expédition de Iermak en Sibérie, 1582) est poursuivie parallèlement à la lente progression vers le sud. Aux confins méridionaux des États moscovite et polono-lituanien sont établies les communautés cosaques, grossies par l'afflux des paysans fuyant les contraintes du servage .

5. Les troubles et la reconstruction des premiers Romanov (fin xvie-xviie siècle)

5.1. L'extinction des Riourikides

La fin du règne d'Ivan IV est marquée par le régime de terreur perpétué, de 1565 à 1572 par l'opritchnina (sorte de police à laquelle tout est permis), par l'aggravation de la condition paysanne et les revers de la guerre de Livonie (1558-1583), au terme de laquelle les Suédois occupent l'Ingrie et la Carélie. La mort de Fédor Ier (1598), entraînant l'extinction de la dynastie riourikide, survient dans ces conditions désastreuses qu'aggravent encore plusieurs récoltes catastrophiques pendant le règne de Boris Godounov (1598-1605).

5.2. Le temps des troubles (1605-1613)

Durant le temps des troubles, la crise politique (apparition des deux usurpateurs, les « Faux Dimitri », l'Imposteur et le Brigand de Touchino) se joint à la ruine de l'économie. Suédois et Polonais interviennent, mais ces derniers sont chassés de Moscou en 1612 grâce à un sursaut national, populaire et religieux de la levée en masse dirigée par Minine et le prince Pojarski.

Michel Fedorovitch Romanov est élu tsar par le zemski sobor (« assemblée de la terre ») de 1613, mais le roi de Pologne, Ladislas IV Vasa, ne renoncera qu'en 1634 à ses prétentions au trône de Russie.

5.3. Les premiers Romanov et l'ouverture vers l'Occident

L'œuvre de reconstruction entreprise par les premiers Romanov (Michel Fedorovitch [1613-1645] et Alexis Mikhaïlovitch [1645-1676]) s'accomplit dans le cadre de structures administratives et économiques demeurées archaïques.

Le xviie siècle russe est cependant marqué par une plus grande ouverture vers l'Occident et par certaines innovations violemment combattues par les tenants de la tradition. Quelques relations avec l'Occident s'étaient déjà nouées depuis qu'Ivan III avait fait venir des techniciens et artistes italiens pour la reconstruction du Kremlin et qu'Ivan IV avait fondé le port d'Arkhangelsk sur la mer Blanche pour commercer avec les Anglais principalement.

Au xviie siècle, l'introduction de techniques modernes entraîne un afflux de techniciens étrangers, civils ou militaires, à Moscou et dans la région de Toula où se développent la métallurgie et la fabrication du matériel d'artillerie.

La modernisation est d'autant plus nécessaire qu'Alexis Mikhaïlovitch se lance dans une grande politique d'expansion : à l'est, les Moscovites atteignent le Pacifique nord et la vallée de l'Amour. À l'ouest, la réunion de l'Ukraine orientale à la Russie (1654), grâce à l'accord conclu avec l'hetman cosaque Bogdan Khmelnitski, entraîne une longue guerre à l'issue de laquelle le traité d'Androussovo (1667) confirme le partage de l'Ukraine entre la Russie et la Pologne selon une frontière qui restera stable pour plus d'un siècle.

5.4. Le schisme (ou raskol) et les vieux-croyants

L'Église participe à l'œuvre de redressement entreprise par les premiers Romanov, mais les réformes du patriarche Nikon (1652-1667) se heurtent à l'opposition des traditionalistes et de leur chef Avvakoum. Leur condamnation comme hérétiques par le concile de 1666-1667 est à l'origine du schisme ou raskol.

Les vieux-croyants, établis dans la vallée de la Volga et dans les régions de colonisation récente (Oural, Sibérie, littoral de la mer Blanche ou steppes méridionales), constitueront une minorité importante (quelques millions au début du xxe siècle) se distinguant par son rigorisme moral et son esprit d'entreprise.

6. L'évolution sociale (xve-xviie siècle)

Les boyards, dont Ivan IV brise la puissance, les hommes de service (dvorianine), qui constituent le principal appui du pouvoir central, et les ecclésiastiques renoncent peu à peu à leur indépendance et obtiennent en contrepartie la libre disposition de leurs terres (domaine patrimonial ou votchina et terre de service ou pomestie) et des hommes qui les habitent.

6.1. Le développement du servage et le Code de 1649

Ainsi le servage se développe-t-il à partir du xve siècle à coup de faveurs individuelles puis de mesures d'ensemble. La proclamation, à partir de 1581, « d'années interdites » pendant lesquelles les paysans ne peuvent pas changer de maître le jour de la Saint-Jean (Iouriev den) renforce l'asservissement paysan. Enfin, le Code de 1649 (Oulojenie) fait du servage une institution.

Cette paysannerie asservie de la Russie centrale alimente l'émigration, grâce à laquelle, malgré les poursuites des autorités, se reconstitue au-delà de la Volga, en Sibérie, dans l'Oural ou sur le littoral de la mer Blanche (Pomorie) une paysannerie libre. Les commerçants et les artisans sont eux aussi fixés autoritairement à leurs faubourgs (possad) par le Code de 1649. Seule une minorité de gros marchands (gost) constituent une catégorie privilégiée influente, protégée de la concurrence étrangère par le statut de 1667.

6.2. Émeutes et jacqueries

La fixation autoritaire des couches inférieures de la société rurale et citadine provoque des émeutes urbaines et des jacqueries, dont les plus graves sont celle de Bolotnikov, qui assiège Moscou en 1606, et celle de l'ataman cosaque Stenka Razine, qui enflamme la région de la Volga (1670-1671).

7. L'Empire russe des despotes éclairés du xviiie siècle

7.1. Pierre le Grand (1682-1725)

Pierre le Grand , au retour de son voyage en Occident de 1697-1698, entreprend de transformer la Russie. Il organise une flotte et une armée régulière en introduisant la conscription (1705) ; grâce à ces forces, il acquiert, à l'issue de la guerre du Nord (1700-1721), une fenêtre sur la Baltique, où il fait construire la nouvelle capitale, Saint-Pétersbourg.

Pierre le Grand réforme les institutions en abolissant la douma des boyards (conseil consultatif), en créant huit gouvernements (1708), le Sénat (1711) et les collèges spécialisés (1717-1718), et en se proclamant empereur de Russie (1721). Il soumet l'Église à l'État et confie sa direction au saint-synode (collège spirituel remplaçant le patriarcat). Il crée des écoles, des académies et des instituts afin d'assurer une éducation sécularisée et occidentalisée aux nobles astreints au service permanent de l'État.

Malgré les problèmes de succession qui se posent après sa mort et les excès du « règne des Allemands » (ou bironovchtchina) sous Anna Ivanovna (1730-1740), l'œuvre de Pierre le Grand n'est pas remise en cause.

7.2. Élisabeth (1741-1762) et l'influence française

Sous Élisabeth, les troupes russes engagées dans la guerre de Sept Ans (1756-1763) occupent Berlin (1760), mais Pierre III restitue à Frédéric II leurs conquêtes.

L'alliance conclue avec la France durant cette guerre favorise l'influence française, qui, jointe aux autres influences occidentales et au dynamisme russe, contribue au développement culturel que stimulent de nouvelles institutions : l'Académie des sciences (1725), l'université de Moscou (1755) et l'Académie des beaux-arts (1758). À la fin du xviiie siècle, une nouvelle intelligentsia applique aux réalités russes les méthodes du rationalisme occidental.

7.3. Catherine II (1762-1796)

Catherine II a les moyens de mener une politique d'expansion et de prestige, destinée à faire admettre la Russie au rang des grandes puissances européennes. Ses troupes, victorieuses des Ottomans, occupent la Crimée (1771). Au traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774), la Russie obtient un accès à la mer Noire, puis elle annexe la Biélorussie, l'Ukraine occidentale et la Lituanie à l'issue des trois partages successifs de la Pologne (1772, 1793, 1795).

7.4. Les transformations de la Russie au xviiie siècle

Les transformations de la Russie du xviiie siècle s'accomplissent dans le cadre d'une structure sociale ancienne au service d'un État absolutiste modernisé. En effet, de Pierre le Grand à Catherine II, la législation a étendu l'autorité des propriétaires sur les serfs, assujettis à la corvée (barchtchina) ou payant une redevance en argent (obrok) et soumis à la capitation créée en 1724.

Catherine II a étendu le servage en l'introduisant en Nouvelle-Russie et en allouant à des nobles des vastes domaines « habités ». Cependant, les « paysans de l'État » représentent 43 % de la population rurale et le servage ne domine que dans les régions centrales. Pierre le Grand n'a pu développer l'industrie nationale (200 manufactures fonctionnent dans le premier quart du xviiie siècle) qu'en ayant recours au travail servile.

Bien qu'elle conserve un retard certain sur celle de l'Occident contemporain, l'industrie russe connaît un grand essor à la fin du xviiie siècle (métallurgie de l'Oural, textile de la région d'Ivanovo).

Le renforcement du servage est d'autant plus mal supporté que la noblesse – astreinte au service de l'État et soumise à une hiérarchie unique liée au service (la Table des rangs ou tchin, 1722) – a été libérée de l'obligation de servir par Pierre III. Aussi la révolte cosaque de Pougatchev (1773-1774) se transforme-t-elle en une véritable insurrection populaire que rallient les ouvriers de l'Oural, les Bachkirs et les paysans de la Volga. À l'opposé, la Charte de 1785 confirme à la noblesse les privilèges qu'elle conservera jusqu'en 1861.

Quant aux citadins, ils ne représentent que 4 % de la population au recensement de 1796, malgré les efforts des souverains pour développer une classe moyenne entreprenante : privilège des mines (1719), règlement du collège des manufactures (1723), abolition des douanes intérieures (1753-1754), règlement des villes (1785) qui divise la population urbaine en petits-bourgeois (mechtchane), soumis comme les paysans à la capitation, et en marchands (kouptsy).

La société est ainsi compartimentée en soslovie (ordres ou classes) : la noblesse, les paysans, les petits-bourgeois, les marchands, le clergé, les cosaques et les allogènes ou inorodtsy (autochtones de Sibérie ou des steppes de l'Eurasie, Juifs des régions méridionales ou occidentales récemment annexées).

8. Autocratie, nationalisme et expansion territoriale (première moitié du xixe siècle)

8.1. Autocratie et servage

Alexandre I er (1801-1825) déclare gouverner « selon la loi et le cœur de Catherine II ». L'autocratie et le servage cependant demeurent. Un oukase (décret) de 1803 permet aux serfs de se libérer en rachetant leur terre ; or le projet ne sera pratiquement pas appliqué. Alexandre I er forme avec quatre de ses amis un Comité secret. Leurs idées et leurs intentions sont généreuses (ils sont partisans de la libération des serfs), mais elles sont jugées prématurées et inapplicables.

Conseillé par Mikhaïl Speranski, le tsar institue un Conseil d'État, qui ne restera, cependant, qu'un organe consultatif. Speranski, jugé dangereux pour ses idées avancées, tombe en disgrâce en 1812. Le régime d'Araktcheïev s'établit dans le pays : la Russie se couvre de colonies militaires, et toutes les idées avancées sont censurées. Pouchkine est exilé, et les meilleurs professeurs sont renvoyés de l'Université. L'intelligentsia se tourne vers l'opposition politique.

8.2. L'expansion territoriale

L'Empire russe poursuit son expansion, atteignant des proportions considérables : la Finlande a été annexée en 1809, la Géorgie orientale à partir de 1801. En 1812, la Bessarabie lui est attribuée par le traité de Bucarest.

Après avoir participé aux coalitions contre Napoléon (1805-1807) et s'être résigné à une paix honorable à Tilsit (→ traités de Tilsit, 1807), Alexandre Ier engage en 1812 la « grande guerre patriotique » contre l'envahisseur. Le 24 juin 1812, les troupes françaises traversent le Niémen. Un élan patriotique s'empare du peuple et de la jeune noblesse russes, qui organisent la lutte. En août, le feld-maréchal Koutouzov décide de livrer bataille à Napoléon à Borodino, à 100 km de Moscou (→ bataille de la Moskova, 7 septembre), mais il doit reculer. Le 14, Napoléon est au Kremlin, et Moscou brûle. Koutouzov barre la route de Kalouga à Napoléon, qui est obligé de reprendre la route de Smolensk. L'armée française est détruite au passage de la Berezina. La France capitule en 1814.

Les armées russes, victorieuses, libèrent l'Europe, dont le congrès de Vienne fixe la nouvelle organisation. Alexandre Ier conclut avec l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse la Sainte-Alliance (1815), qui doit assurer la sécurité collective de l'Europe en conformité avec les principes du christianisme.

Pour en savoir plus, voir l'article campagne de Russie.

Alexandre Ier tente de dominer la Pologne en la partageant à nouveau (→ congrès de Vienne, 1815) et reconstitue un royaume de Pologne, ou « royaume du Congrès », définitivement uni à l'Empire. En 1828, les Russes reçoivent le nord de l'Azerbaïdjan, l'est de l'Arménie et le Daguestan (la frontière avec l'Iran est fixée par les traités de Gioulistan ou de Gulistan [1813] et de Turkmantchaï [1828]). En 1846, le Kazakhstan est rattaché à la Russie, à l'exception de Boukhara, de Khiva et de Kokand. En Extrême-Orient, Sakhaline est occupée à partir des années 1850.

8.3. Le soulèvement des décabristes (décembre 1825)

L'opinion libérale s'élève contre le pouvoir autocratique et le servage et réclame, autant que la censure lui permet de le faire, l'instauration d'un régime constitutionnel. Les jeunes officiers qui ont parcouru l'Europe avec les armées coalisées souffrent du contraste qui existe entre le prestige militaire de l'Empire russe et l'archaïsme des institutions politiques et sociales. Organisés en sociétés secrètes (l'Union du salut fondée en 1816, la Société du Sud crée en Ukraine par le colonel Pestel, et la Société du Nord à Saint-Pétersbourg), les officiers tentent un « putsch » en décembre 1825 pour obtenir une Constitution.

Le 26 décembre 1825, 3 000 soldats mutins conduits par les frères Bestoujev se retrouvent sur la place du Sénat mais leur manœuvre est freinée par les indécisions et les défections. Le peuple prend parti pour les mutins. La situation est critique, et Nicolas Ier (1825-1855) ordonne de tirer au canon sur la foule. La répression est sévère : cinq « décabristes » sont exécutés, et plus de cent sont envoyés au bagne en Sibérie.

La portée historique du mouvement est très importante. « Les canons de la place Isaak ont réveillé toute une génération » écrira le penseur et le publiciste Herzen.

Pour en savoir plus, voir l'article décabristes.

8.4. L'intelligentsia révolutionnaire

L'intelligentsia, formée par les intellectuels qui, à la sortie de l'université, n'entrent pas au service de l'État, se constitue dans les années 1830-1840 en couche sociale distincte qui a pour mission de transformer la société.

Alors que le tsar lance sa « théorie du nationalisme officiel » avec sa formule « orthodoxie, autocratie, nationalisme » et dénigre l'Occident « pourri et athée », s'élève la voix des inspirateurs de la jeunesse révolutionnaire tels que Herzen et Belinski.

Tous deux sont partisans de la transformation de la société par la révolution. L'intelligentsia, imprégnée de philosophie allemande, débat de l'avenir de la Russie et se partage en deux clans : les occidentalistes, qui souhaitent une réforme progressive par une démocratie bourgeoise, à l'image de l'Occident (Kaveline, Granovski, Botkine, Annenkov) et les slavophiles, qui sont libéraux, mais monarchistes, et qui voient le salut du peuple russe dans un retour aux valeurs slaves – l'orthodoxie, le mir (les frères Kireïevski, les Aksakov, Khomiakov, Samarine). Les slavophiles inciteront à une croisade pour la libération des Balkans et la reconquête de Constantinople, et animeront le panslavisme.

En 1848, les occidentalistes se divisent en démocrates révolutionnaires et en libéraux. Un autre cercle naît, celui de Mikhaïl Petrachevski, traducteur au ministère des Affaires étrangères et adepte de Fourier. Dominé par des idées révolutionnaires démocratiques et socialistes utopiques, le cercle de Petrachevski attire, lors de ses réunions hebdomadaires, des membres de l'intelligentsia progressiste, notamment Dostoïevski, Saltykov-Chtchedrine, ainsi que le poète Alexeï Plechtcheïev. Le cercle est dissous en 1849 : Petrachevski et ses amis sont condamnés à mort, puis graciés et envoyés au bagne en Sibérie.

En 1846, à l'instigation du poète ukrainien Tarass Chevtchenko est fondée à Kiev la Société de Cyrille-et-Méthode pour la libération nationale et sociale. D'autres sociétés secrètes se forment en Lituanie, en Estonie, en Géorgie, en Azerbaïdjan, en Arménie et au Kazakhstan.

8.5. La politique extérieure de Nicolas Ier

De 1820 à 1850, la politique extérieure de Nicolas Ier est dominée par le danger de la révolution et par la question d'Orient.

Secondé par Nesselrode, son ministre des Affaires étrangères, Nicolas Ier se consacre au maintien de l'ordre et de l'équilibre européen : il écrase la révolution polonaise (1831), proclame le royaume de Pologne « partie indivise de l'Empire russe » (1832) et se porte au secours de l'empereur d'Autriche François-Joseph Ier lors de l'insurrection hongroise.

→ révolutions européennes de 1848.

La guerre russo-turque de 1828-1829 a donné l'estuaire du Danube et le littoral oriental de la mer Noire à la Russie. En 1833, un traité d'amitié consolide les relations entre les deux pays. Le tsar veut porter son influence dans les Balkans et s'entendre avec l'Angleterre. Mais Napoléon III fait rompre le traité d'amitié.

La guerre de Crimée est déclarée en février 1854 ; elle durera jusqu'à l'automne 1855. La Russie, techniquement et économiquement plus faible, doit faire face aux attaques sur les côtes de la Baltique, de la mer Blanche et de l'Océan pacifique. Le siège de Sébastopol durera plus d'un an. Nicolas er meurt au début de 1855. Les amiraux Kornilov, Nakhimov et Istomine organisent une défense héroïque de la ville, mais les Français s'emparent du tertre de Malakoff, poussant les Russes à abandonner. Le traité de Paris de 1856 interdit à la Russie toute flotte de guerre et toute forteresse sur la mer Noire et lui enlève son droit de protection sur les peuples des Balkans.

8.6. Le maintien de l'autocratie et du servage

La Russie a modernisé un certain nombre de ses institutions : l'administration centrale a été réformée (organisation des ministères à partir de 1802 et création du Conseil d'État en 1810) ; la codification entreprise par Speranski aboutit à la constitution d'un Recueil complet des lois (1832) ; enfin, l'État a désormais à son service une bureaucratie qualifiée et spécialisée. Mais tant Alexandre Ier, qui est cependant animé par certaines aspirations libérales, que Nicolas Ier, qui s'oppose au développement des tendances libérales en renforçant l'appareil de répression, entendent sauvegarder leur pouvoir autocratique.

Enfin, la modernisation sociale et économique est considérablement freinée par l'existence du servage. Bien que la proportion de serfs par rapport à l'ensemble de la population paysanne s'amenuise – Alexandre Ier a cessé dès son avènement de distribuer aux nobles des terres peuplées de serfs –, elle est encore d'un tiers à la fin du règne de Nicolas Ier. En outre, un ministère des Domaines impériaux, créé en 1837, s'efforce d'améliorer la situation des paysans de l'État.

La révolution industrielle qui s'amorce dans le deuxième quart du xixe siècle souffre du faible pouvoir d'achat et du manque de mobilité de la main-d'œuvre, et de l'imperfection des communications, malgré la construction de canaux et des premières voies ferrées (Moscou-Saint-Pétersbourg, en 1851).

9. La modernisation inachevée d'Alexandre II et le mouvement révolutionnaire (seconde moitié du xixe siècle)

9.1. Les réformes d'Alexandre II

Alexandre II (1855-1881) va entreprendre une série de grandes réformes qui « consacrent le déclin du despotisme bureaucratique et de la hiérarchie des ordres et amorcent le passage à un régime moderne de liberté individuelle et d'égalité civile » (R. Philippot).

L'abolition du servage (1861)

Le « Statut des paysans libérés du servage » est signé par le tsar le 3 mars et publié le 17 mars 1861. Le paysan reçoit juridiquement la liberté personnelle ; il a droit à sa maison et ses dépendances. 47 millions de paysans sont libérés ; ils reçoivent le droit d'acheter des biens immobiliers, de se livrer au commerce, à l'industrie et d'intenter des procès.

On concède au paysan une parcelle de terre qui dépend de la communuaté rurale et qu'il doit rembourser en quarante neuf ans (aidé par l'État à 80 %). Mais, en général, celui-ci reçoit un lot de terre insuffisant pour vivre et dont le prix dépasse de beaucoup sa valeur. Le rachat dépend du propriétaire, qui, le plus souvent, fera traîner les choses.

En 1881, un septième des serfs n'aura pas encore pu se libérer définitivement. Beaucoup d'entre eux auront abandonné la terre pour travailler dans les usines. La campagne s'est appauvrie, mais la réforme a profité aux industriels et à la classe marchande.

Les réformes administratives, judiciaires et militaires

En janvier 1864, le « Règlement sur des institutions provinciales » crée les zemtsvos (conseils locaux) dans les gouvernements et les districts. La compétence de ces conseils élus s'étend notamment à la santé publique, à l'éducation, à la voirie et à l'agronomie. Sir leur rôle reste limité, les zemtsvos formeront par la suite une nouvelle classe active (médecins, instituteurs). En 1870 est édicté un « Règlement urbain », qui crée les assemblées municipales.

La réforme des institutions judiciaires de décembre 1864 institue des tribunaux distincts de la police, le jury pour les affaires criminelles et la publicité des débats.  

La réforme militaire de 1874 essaie de tirer la leçon de la défaite de Crimée : formation sérieuse des cadres officiers, amélioration technique, sercice militaire obligatoire pour tous porté à 6 ou 7 ans au lieu de 25.

9.2. L'opposition antigouvernementale après la réforme

Une nouvelle classe, celle des « roturiers », apparaît à cette époque. Proche du peuple, elle est issue du clergé, des petits fonctionnaires, de la petite bourgeoisie ou de la noblesse ruinée. L'opposition s'organise.

Venu de l'étranger, le journal politique Kolokol (la Cloche), dirigé par Herzen et par le poète Nikolaï Ogarev paraît en 1857. Le Sovremennik (le Contemporain), dirigé par Nikolaï Tchernychevski et Nikolaï Dobrolioubov, a pour mot d'ordre le renversement radical de tous les rapports féodaux. L'organisation révolutionnaire Terre et Liberté (Zemlia i Volia), liée à la rédaction, à Londres, du Kolokol, réunit des intellectuels radicaux, mais son activité sera éphémère (1861-1864).

Les paysans, déçus par la réforme agraire de 1861, gardent cependant confiance au tsar ; ils rendent responsables de leurs misères les nobles et les propriétaires. Plus de 1 800 émeutes éclatent en 1861. Parallèlement, le mouvement étudiant prend de l'ampleur, à la suite des nouvelles dispositions (1861 et 1871) tendant à réduire les libertés universitaires.

Le terrain devient de plus en plus propice à l'activité clandestine antigouvernementale. Les publications illégales se multiplient : Jeune Russie, publiée à Moscou en 1862, appelle au renversement du régime pour le remplacer par une république sociale et démocratique. Terre et Liberté espère une révolution imminente. La presse démocratique russe soutient les insurrections qui éclatent en 1863 en Pologne, en Lituanie et en Biélorussie. Saltyckov-Chtchedrine continue à lutter dans le Sovremennik et Dmitri Pissariev dans la revue radicale Rousskoïe slovo (la Parole russe), mais ces organes oppositionnels sont définitivement interdits en 1866.

L'attentat manqué contre Alexandre II par l'étudiant Dmitri Karakozov en 1866 provoque une recrudescence de la répression tsariste.

9.3. L'essor du capitalisme et l'industrialisation de la Russie

Les réformes d'Alexandre II ont donné une impulsion définitive au développement du capitalisme en Russie. De 1830 à 1880, la production textile (région de Moscou) est multipliée par quatre et l'extraction de la houille (bassin du Donbass) par huit. La production de pétrole (→ Bakou) s'élève à 10 millions de tonnes. Au centre métallurgique de l'Oural vient s'ajouter celui de l'Ukraine. Enfin, Saint-Pétersbourg est devenu le siège d'importantes usines de constructions métalliques.

L'État mène à bien un effort considérable dans l'extension du réseau ferré, qui, de 1861 à 1880, est passé de 1 500 à 25 000 km. Vers 1880, les grandes entreprises contrôlent la totalité de la production, mais la Russie, sur le plan industriel, reste cependant loin derrière les pays occidentaux.

En trente ans, le commerce extérieur a plus que triplé (on exporte surtout des céréales en dépit de la famine constante de la poulation), et le chiffre d'affaires des entreprises a quadruplé. Le transfert des paysans vers les villes est à l'origine de la formation d'un prolétariat industriel soumis à de dures conditions de travail (salaires très bas, logement médiocre, journée de travail interminable). Le système bancaire s'adapte aux besoins nouveaux d'investissement et de crédit : fondation de la banque d'État (1860) et multiplication des banques d'affaires privées à partir de 1864. Les bénéfices des entreprises, énormes, attirent les industriels occidentaux, qui, de 1880 à 1890, investissent des sommes considérables, surtout dans l'industrie lourde.

La population s'accroît rapidement : en trente ans, elle augmente de sept fois et demie dans les campagnes et double dans les villes. À la fin du xixe siècle, Saint-Pétersbourg atteint 1 500 000 habitants, Moscou 1 000 000, Odessa 400 000, Kiev 250 000 ; la population de Kharkov, Riga, Tiflis varie entre 100 000 et 200 000 habitants. Ces villes sont autant de centres culturels et économiques, mais aussi autant de foyers révolutionnaires.

9.4. La politique extérieure d'Alexandre II

La Russie profite de la guerre franco-allemande de 1870-1871 pour résilier en mars 1871 le traité de Paris. C'est un succès diplomatique, la Russie étant fortement intéressée par les pays balkaniques alors en lutte contre l'Empire ottoman. En 1875, la Bosnie-Herzégovine s'insurge contre la Turquie, puis, en 1876, c'est le tour de la Serbie et du Monténégro.

→ crises et guerres balkaniques.

Soutenue par un élan populaire, la Russie déclare la guerre à la Turquie en avril 1877. À la fin de l'année, les Russes prennent Plevna ; en janvier 1878, ils sont à Sofia, puis ils occupent Philipopoli (aujourd'hui Plovdiv). Le 3 mars, le traité de San Stefano accorde l'indépendance à la Roumanie, à la Serbie et au Monténégro. L'intervention de l'Angleterre et de l'Autriche-Hongrie, aboutit au congrès de Berlin de 1878. La Bulgarie est partagée en trois parties : l'une reste ottomane ; les deux autres sont autonomes. La Russie reçoit le port Batoumi, Kars et la partie de la Bessabarabie qui lui avait enlevée la guerre de Crimée.

9.5. Nihilistes, populistes, naissance du mouvement ouvrier

L'intelligentsia révolutionnaire réagit aux transformations de la Russie soit en se révoltant contre toutes les valeurs acquises (→ nihilisme des années 1860), soit en se mettant au service du peuple (→ populisme des années 1870).

Les populistes veulent construire un socialisme russe original fondé sur le mir paysan (assemblée gérant les affaires villageoises) et l'artel artisanal (association volontaire de travailleurs), et enrayer le développement capitaliste en Russie. Ces intellectuels formeront bientôt trois groupes, dirigés par Bakounine, idéologue de l'anarchisme, Lavrov, pacifiste, Tkatchev, adepte du blanquisme (→ Louis Blanqui). Une nouvelle organisation révolutionnaire Terre et Liberté, formée en 1876-1878 par le socialiste Plekhanov et Aleksandr Mihaïlov, présente aux paysans un programme de réformes qui correspond mieux à leurs besoins.

Les ouvriers, de leur côté, fondent illégalement en 1875, à Odessa, l'Union des ouvriers de la Russie méridionale et, en 1878, à Saint-Pétersbourg, l'Union des ouvriers russes du Nord.

Le mouvement révolutionnaire s'intensifie particulièrement en 1878. En janvier, l'acquittement de la jeune révolutionnaire populiste Vera Zassoulitch, après son attentat contre le gouverneur de Saint-Pétersbourg, reçoit l'approbation populaire. L'échec des militants populistes, qui se heurtent à l'inertie paysanne et à la répression policière, pousse une partie d'entre eux à recourir au terrorisme. Au cours de l'été 1879, Terre et Liberté se scinde en Liberté du peuple (Narodnaïa Volia) et Partage noir (Tchernyï peredel). Le premier groupe organise deux attentats manqués contre Alexandre II. Le gouvernement instaure alors une politique « souple » afin de calmer l'opinion par quelques concessions et d'isoler les révolutionnaires. En vain : le 13 mars 1881, les partisans de Liberté du peuple réussissent à assassiner Alexandre II à Saint-Pétersbourg.

En 1883, Plekhanov crée le groupe Émancipation du travail et les premiers liens s'établissent entre les théoriciens marxistes et le mouvement ouvrier. Des unions de lutte pour la libération de la classe ouvrière sont créées à Saint-Pétersbourg (1895), Moscou, Ivanovo, Kiev, Kharkov et Iekaterinoslav, et elles se fédèrent en un parti ouvrier social démocrate de Russie (POSDR) en 1898.

Le travail d'organisation des sociaux-démocrates est d'autant plus difficile que la répression policière les contraint à la clandestinité, à la déportation ou à l'exil. Le mouvement ouvrier s'organise cependant : grève d'Orekhovo-Zouïevo en 1885, grèves des industries textiles de Saint-Pétersbourg en 1896. La loi de 1897, qui établit à 11 heures 30 le maximum de la journée de travail, marque le véritable début de la législation du travail en Russie. Le prolétariat urbain conserve de nombreux liens avec la campagne et la paysannerie, ce qui rend possible l'organisation des syndicats policiers de Zoubatov (1901-1903) ou du mouvement réformiste du pope Gapon (1904-1905).

10. Les contradictions de l'autocratie et sa chute en 1917

10.1. Un prestige international affaibli

Nicolas II, à son avènement en 1894, se trouve donc placé à la tête d'un empire en pleine mutation. La population de l'empire (Pologne et Finlande comprises) est passée de 76,8 millions en 1863 à 128 millions en 1897 ; elle atteindra 169 millions en 1913. Cette évolution est due au dynamisme démographique et à l'expansion territoriale de la seconde moitié du xixe siècle. En effet, par le traité d'Aigun, la Chine a reconnu à la Russie la possession du territoire de l'Amour (1858) et de la région comprise entre la rive droite de l'Amour, l'Oussouri et le Pacifique (1860).

En Asie centrale, un gouvernement général du Turkestan est organisé en 1867, et le protectorat russe est imposé aux khanats de Boukhara et de Khiva en 1868 et 1873. Celui de Kokand, supprimé en 1876, devient la province de Fergana. Tous ces territoires sont soumis à une administration militaire.

L'empire ainsi constitué est peuplé d'une population fort diverse. Au recensement de 1897, les Russes représentent 44,3 % de la population totale, les Ukrainiens 17,8 %, les diverses populations turques 10,8 %, les Polonais 6,7 %, les Biélorusses 4,7 %, les Juifs 4 %. La politique de russification et de prosélytisme orthodoxe entraîne un renforcement de la conscience nationale des peuples opprimés. Au sein des minorités nationales s'organisent divers mouvements libéraux ou socialistes : organisations sociales-démocrates de Pologne, de Lituanie, du Caucase, Bund juif.

À l'heure du partage du monde entre les puissances impérialistes, la Russie se heurte aux visées britanniques et japonaises en Orient et en Extrême-Orient, et aux visées autrichiennes dans les Balkans. L'alliance avec les Empires allemand et autrichien, conclue en 1881, se décomposant, la Russie doit se rapprocher de la France à partir de 1891. La conclusion de l'alliance franco-russe (1893) permet à la Russie de sortir de l'isolement dans lequel l'a placée la Triplice.

Cependant, les dirigeants ne renonceront définitivement au projet d'une triple alliance continentale germano-franco-russe qu'en 1907, lors du rapprochement avec la Grande-Bretagne. L'alliance franco-russe se maintient malgré la divergence des positions russe et française dans la question d'Orient, la Russie demeurant partisane du partage de l'Empire ottoman auquel la France est opposée, et malgré leurs visées expansionnistes rivales en Extrême-Orient.

La Russie et la France s'entendent d'abord pour freiner l'expansion japonaise en 1895 et étendre leurs zones d'influence en Chine. Puis la Russie se lance dans une politique aventureuse en Mandchourie et en Corée, que la France ne peut freiner.

Après que la flotte russe de Port-Arthur a été attaquée par les Japonais (→ siège de Port-Arthur, février 1904), la France reste neutre durant la guerre russo-japonaise (1904-1905). À l'issue de cette guerre désastreuse pour la Russie, les belligérants acceptent la médiation des États-Unis et signent la paix de Portsmouth (septembre 1905). La Russie règle son contentieux asiatique avec les Britanniques en 1907 et peut alors former avec la France et la Grande-Bretagne la Triple-Entente. Elle cautionne à partir de 1911 les États balkaniques qui s'unissent pour se libérer de la suzeraineté ottomane, puis, après le conflit de 1913 entre ces États, elle soutient les intérêts de la Serbie afin de contrecarrer la politique autrichienne dans les Balkans.

10.2. La révolution de 1905

À l'intérieur, les défaites de la guerre russo-japonaise aggravent la situation du pays, qui vient de subir la crise économique mondiale de 1900-1903. La société entière est en proie à une grande effervescence : l'agitation paysanne se développe à partir de 1902, les grèves ouvrières se multiplient et les attentats terroristes reprennent (assassinat de Plehve et du grand-duc Serge).

Le congrès des zemtsvos, réuni en novembre 1904, réclame la convocation d'une Assemblée nationale constituante. L'agitation constitutionnaliste gagne les milieux paysans et ouvriers et se radicalise après le massacre du Dimanche rouge (9 [22] janvier 1905), qui provoque le déclenchement de la révolution.

Pour en savoir plus, voir l'article révolution russe de 1905.

10.3. La période semi-constitutionnelle (1905-1907)

L'ampleur des grèves et des mutineries oblige Nicolas II à promulguer le manifeste du 17 octobre 1905 garantissant les principales libertés et promettant la réunion d'une douma d'État (assemblée législative) élue au suffrage universel. Des insurrections ouvrières se produisent dans les derniers mois de 1905 dans les grands centres industriels où se sont constitués des soviets (assemblées de députés élus) ouvriers, tandis que des groupes armés d'extrême droite (les Centuries noires) massacrent Juifs et révolutionnaires.

L'ordre est rétabli en janvier 1906 et Nicolas II cherche à limiter les concessions qu'il a dû accorder, en réorganisant le Conseil d'État, dont il fait une chambre haute statuant des projets adoptés par la douma (février-mars 1906), et en promulguant les Lois fondamentales (avril-mai 1906).

Les partis politiques légaux s'organisent conformément à la liberté d'association accordée par le manifeste d'octobre 1905. Ainsi sont créés les partis constitutionnel-démocrate (KD ou Cadets), l'Union du 17 octobre (octobriste), le parti populaire-socialiste défendant le programme travailliste (troudovik) et un certain nombre de partis nationalistes de droite.

Les partis révolutionnaires poursuivent leurs activités illégalement : le POSDR, qui s'est scindé en bolcheviks et en mencheviks après le congrès de Londres (1903), et le parti social-révolutionnaire (SR), d'inspiration populiste, qui a été créé à la fin de 1901. Seuls les SR donnent la consigne de boycott des élections pour la première douma. Le suffrage est universel mais indirect et à représentation inégale selon les nationalités et les classes sociales.

La première douma (avril-juillet 1906) est dominée par les KD (37 %), renforcés par les allogènes (Polonais, Ukrainiens, Baltes et musulmans) ; derrière eux viennent les travaillistes, les SR élus par les paysans malgré les consignes de boycott, et les sociaux-démocrates. Elle débat de la réforme agraire et est dissoute par Nicolas II.

La deuxième douma (février-juin 1907), ayant enregistré une forte montée des socialistes, est dissoute et une nouvelle loi électorale est promulguée en 1907, accroissant fortement l'inégalité au profit des « seigneurs ». Stolypine, ministre de l'Intérieur, mène une politique de répression contre les révolutionnaires. En 1906, il lance une réforme agraire destinée à régler le problème agraire en vingt ans en démantelant la commune rurale et en transformant les paysans en petits propriétaires privés.

10.4. Un climat de fin de règne

Après l'assassinat de Stolypine (1911), Nicolas II ne s'entourera plus que de ministres réactionnaires et peu compétents. La presse dénonce les perpétuels changements de ministres et les relations de la famille impériale avec Raspoutine, dont la débauche est jugée scandaleuse. Malgré le malaise qui atteint toutes les couches de la société à partir de 1911 et la reprise des grèves révolutionnaires, parfois réprimées violemment (fusillade des grévistes des mines d'or de la Lena, en 1912), les milieux politiques acceptent de collaborer avec le pouvoir au début de la Première Guerre mondiale.

Cependant, lors de la grande offensive des forces austro-allemandes qui occupent la Pologne, la Lituanie et la Galicie durant l'été 1915, la société perd confiance dans le gouvernement. Un « bloc progressiste » se constitue au sein de la Douma pour réclamer un « ministère possédant la confiance du pays ». Mais Nicolas II ne cède pas à la pression et prend lui-même le commandement suprême des armées (septembre 1915). L'armée russe subit de lourdes pertes humaines et des bruits divers courent sur les pouvoirs de Raspoutine et la trahison de certaines autorités militaires ou civiles, alors que des complots se trament. La forte augmentation des prix et les difficultés de ravitaillement exaspèrent la population des villes.

10.5. Le soulèvement populaire de février 1917

Les manifestations ouvrières de Petrograd (23-28 février), soutenues par les soldats mutinés, abattent le tsarisme. Nicolas II abdique le 2 mars. Le gouvernement provisoire et les soviets, qui acceptent de coopérer avec lui à partir de mai 1917, ne parviennent pas à régler le problème de la guerre et à répondre aux aspirations des masses populaires. Les bolcheviks, dirigés par Lénine depuis son retour de Suisse (avril 1917), renversent le gouvernement provisoire lors de l'insurrection d'octobre et instaurent le pouvoir des soviets où ils sont majoritaires.

Pour en savoir plus, voir l'article révolution russe de 1917.

11. La genèse de la Russie soviétique

L'arrivée au pouvoir des bolcheviks entraîne une radicalisation des oppositions : le musellement rapide de la presse bourgeoise, les décrets sur la terre, sur la paix, la dissolution de l'Assemblée constituante, où les socialistes-révolutionnaires étaient majoritaires, conduisent à la mise en place d'un vaste front hétérogène contre le nouveau pouvoir.

Proclamée le 18 (31) janvier 1918, la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) devient le principal théâtre, avec l'Ukraine, de la guerre civile qui éclate au printemps.

La vulnérabilité de Petrograd, menacée d'occupation par les Allemands jusqu'à la veille de la signature du traité de paix avec les puissances centrales à Brest-Litovsk (→ traité de Brest-Litovsk, 3 mars 1918), détermine en partie le changement de capitale au profit de Moscou, restaurée dans son rôle de centre historique de la nation. Mais, en s'installant au cœur de la Russie continentale, les bolcheviks entendent aussi renouer avec la tradition de résistance nationale, face aux armées contre-révolutionnaires en formation et à l'intervention des Alliés aux périphéries de l'ancien Empire.

La mise en place d'une dictature politique et économique (le communisme de guerre) durant l'été 1918 permet au nouveau régime d'asseoir son contrôle sur les grandes villes de Russie et de faire face aux différentes offensives antibolcheviques. Celles-ci prennent un tour radical en 1919, à travers l'avancée conjuguée des armées blanches en provenance du Sud vers Moscou, de l'Est vers l'Oural et de l'Ouest vers Petrograd. Mais le manque de coordination de ces armées, les rivalités internes qui animent le mouvement blanc d'une part, et, d'autre part, la détermination du commandement bolchevik au sein de la nouvelle Armée rouge conduisent au repli progressif des Blancs sur ces trois fronts.

En 1920, les terrains d'affrontements se multiplient avec l'éclatement de la guerre russo-polonaise, au cours de laquelle les nouveaux dirigeants recourent à l'argumentaire nationaliste russe pour repousser les armées de Józef Piłsudski. L'issue rapide du conflit avec les Polonais permet aux bolcheviks d'engager les offensives décisives en direction des armées contre-révolutionnaires. En Russie occidentale, la guerre civile s'achève fin 1920, mais les conflits perdurent en Sibérie jusqu'en 1922.

12. La Russie au sein de l'URSS (1922-1991)

12.1. Les grandes périodes

Devenue, par la création de l'URSS en 1922, l'une des républiques de l'Union soviétique, la Russie incarne au cours du xxe siècle le destin de cet État, par le poids prépondérant de son rôle historique, politique et économique.

De 1922 à 1991, l'histoire de la Russie se confond avec celle de l'URSS et rend compte de façon extrême des diverses phases de son évolution :
– la nouvelle politique économique (NEP) des années 1920, marquée, dans l'économie et la reconstruction du pays, par un retrait relatif de l'État ;
– la période stalinienne (1927-1953), décisive dans la formation du système soviétique et au cœur de laquelle les années 1930 tiennent une place spécifique, par l'ampleur, la diversité des violences exercées contre la société, et par le caractère spectaculaire mais chaotique de la modernisation industrielle ;
– la période du « dégel » khrouchtchevien (1953-1964), marquée par la sortie du système totalitaire, la reformulation idéologique du communisme, et l'échec des grandes réformes, en particulier agricoles ;
– l'ère brejnevienne (1964-1985), dite « de la stagnation », où s'affirme la dimension gestionnaire du régime face à une société sociologiquement plus diversifiée et dans laquelle les nouvelles générations créent des espaces d'autonomie ;
– enfin, la période ultime et brève des tentatives réformistes de Mikhaïl Gorbatchev (1985-1991), qui débouchent sur l'effondrement de l'URSS et l'émergence de la Russie indépendante.

12.2. Le nationalisme grand-russe

Tout au long de ces décennies, la Russie occupe une place capitale dans l'Union soviétique en raison de son étendue – elle est la plus vaste des républiques fédérées –, de sa fonction historique de modèle et surtout de son rôle comme centre de l'Union au sein d'un État marqué par une très forte centralisation des pouvoirs. Néanmoins, le processus d'identification de l'URSS à l'État russe n'apparaît comme une volonté manifeste des dirigeants que dans le courant des années 1930, période au cours de laquelle on observe un glissement du marxisme-léninisme vers le nationalisme russe.

La réévaluation du passé tsariste, où les dimensions autoritaire et coloniale de l'État sont désormais présentées comme des éléments positifs de l'histoire, signalent ce changement qui est accompagné de mesures concrètes, telle l'obligation faite d'enseigner le russe dans toutes les écoles des républiques fédérées (1937). La mise en valeur du rôle civilisateur de la colonisation russe sanctionne une forme de néocolonialisme, qui se concrétise, notamment, par l'envoi dans les différentes républiques de cadres dirigeants et de personnel qualifié russes.

Le nationalisme grand-russe est largement instrumentalisé au cours de la Seconde Guerre mondiale, et l'hégémonie de la Russie sur les autres républiques réaffirmée avec force jusqu'à la mort de Staline.

12.3. L'émergence de forces centrifuges et le rejet progressif de l'URSS

À partir des années 1970, un renversement de tendance s'amorce. L'« indigénisation » des cadres politiques et économiques des Républiques entraîne les premiers départs des Russes et russophones. La stabilisation encouragée des potentats locaux tisse un nouveau rapport de forces au sein de l'URSS : le centre moscovite doit davantage compter avec les périphéries.

La mise en œuvre de la perestroïka (« restructuration ») et de la glasnost (« transparence » dans le discours), les deux mots-clés du programme réformiste gorbatchevien, marque l'émergence des forces centrifuges et le rejet progressif de l'URSS comme État centralisé. La Russie elle-même est touchée par cette évolution : en mai 1990, le Soviet suprême de Russie élit à sa présidence Boris Ieltsine, chef de file des réformateurs, et proclame la souveraineté de la République de Russie en juin. La libéralisation politique, qui provoque l'apparition de nouvelles mouvances (partis ultranationalistes russes, mouvements indépendantistes, comme au Tatarstan, ou écologistes), favorise surtout la montée du courant réformateur de B. Ieltsine, qui remporte en juin 1991 la première élection présidentielle au suffrage universel.

Le putsch d'août 1991 contre Mikhaïl Gorbatchev – tentative autoritaire de reprise en main du régime – permet au nouveau président de la RSFSR de s'imposer comme la seule force capable de stabiliser le pays : Boris Ieltsine apparaît, face aux putschistes, comme le défenseur des libertés et l'homme fort de la situation, au détriment de Mikhaïl Gorbatchev. L'échec du putsch accentue la montée des oppositions et la RSFSR sanctionne la disparition de l'URSS en signant, avec les Républiques d'Ukraine et de Biélorussie, l'accord de Minsk (8 décembre), stipulant la création d'une Communauté des États indépendants (CEI).

Pour en savoir plus, voir l'article URSS.