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Russie : vie politique depuis 1991

Tchétchénie, accord de paix, 1997
Tchétchénie, accord de paix, 1997

1. L'ère Ieltsine (1991-1999)

1.1. De la RSFSR à la Fédération de Russie

Le 25 décembre 1991, la RSFSR change d'appellation et devient la Fédération de Russie. Pour la première fois de son histoire en tant qu'État moderne, la Russie perd sa dimension « impériale », mais elle est néanmoins confrontée à une forte hétérogénéité culturelle sur son territoire. Recouvrant 21 républiques, la Fédération de Russie compte plus de 30 millions de citoyens non russes. En revanche, avec l'effondrement de l'URSS, elle compte 25 millions de nationaux russes disséminés dans les anciennes républiques soviétiques (en particulier en Asie centrale), devenues États indépendants.

Outre toutes les difficultés liées à la redéfinition de son identité géographique, culturelle, institutionnelle, la Russie s'est engagée dans un long et difficile processus de sortie du communisme en tant que système politique et économique. La restauration de l'autorité de l'État, dans le contexte des immenses mutations systématiques engagées, représente toujours l'un des grands défis de cette fin de décennie post-soviétique.

1.2. Le recours à la manière forte

La longévité de Boris Ieltsine à la tête du pays (près de dix ans) témoigne, pour une part, de la difficile et lente recomposition de la scène politique dans le contexte russe, marqué par la permanence des anciennes élites, issues de la nomenklatura et des principales branches de l'économie soviétique. L'absence d'alternative crédible et le soutien indéfectible des Occidentaux au président ont largement pesé dans sa réélection, en juin 1996. B. Ieltsine a pu asseoir son autorité face à un Parlement rebelle, dominé par l'opposition communiste et agraire, grâce à un incontestable sens politique mais aussi à des tentatives autoritaires (comme la prise sanglante, en octobre 1993, du Parlement, alors occupé par les députés qui refusaient la dissolution de la Chambre).

La nouvelle Constitution, à l'origine du conflit entre le législatif et l'exécutif, qui est approuvée en décembre 1993 par référendum, accroît les pouvoirs présidentiels en redéfinissant la répartition des compétences entre le président, le gouvernement et le Parlement, ainsi que les relations entre les régions et le centre. La Fédération de Russie est composée de 89 « sujets » (régions, républiques autonomes, etc.) égaux en droits. Le bicaméralisme est institué : la Douma d'État (Chambre basse) comprend 450 députés possédant le pouvoir législatif et budgétaire ; le Conseil de la Fédération, où sont représentés les « sujets », est composé de 178 parlementaires.

1.3. L'intervention en Tchétchénie

Si, désormais, le pouvoir semble se partager entre un Parlement jouant la carte de l'opposition constructive et un gouvernement contraint à faire de multiples concessions, le problème complexe de la Tchétchénie soulève à nouveau la question de l'unité du pays. L'intervention armée, décidée en décembre 1994 dans la république rebelle marque l'exacerbation de plusieurs années de tension, depuis la déclaration officielle de l'indépendance de la république en novembre 1991. Contestée par l'opinion, elle n'apporte guère de victoire décisive et aboutit à un accord de paix en 1996.

1.4. Un second mandat brouillon et la préservation du clan Ieltsine

En dépit de la sanction infligée à la politique gouvernementale, lors des élections législatives de 1995, qui consacrent la victoire du parti communiste, B. Ieltsine est réélu un an plus tard devant son concurrent, le communiste Guennadi Ziouganov. Régulièrement en retrait ou absent pour raisons de santé, le président russe se voit contraint d'abandonner progressivement les larges pouvoirs que lui confère la Constitution : ses successeurs potentiels rivalisent au grand jour, alors que les potentats locaux deviennent de plus en plus autonomes par rapport au pouvoir central. B. Ieltsine procède, de manière récurrente, par des tentatives d'épreuve de force et des coups de théâtre, renvoyant et rappelant, au gré des circonstances, plusieurs membres du gouvernement. L'accélération des changements à la tête du gouvernement russe porte à cinq le nombre de Premiers ministres qui se sont succédé en un an et demi.

En août 1999, Sergueï Stepachine, auquel B. Ieltsine reproche de ne pas avoir pu empêcher la formation du puissant rassemblement politique, La Patrie-Toute la Russie dirigé par Ievgueni Primakov, doit céder la place à Vladimir Poutine. La nomination de cet inconnu de la scène politique a été dictée par un président soucieux avant tout de préserver les intérêts de son clan, alors qu'une série de scandales (notamment celui du détournement de l'argent du FMI au profit de sa famille) étaient en train d'obscurcir son second mandat.

Début août, la présence de quelques milliers de rebelles islamistes au Daguestan (venus pour la plupart de la petite République voisine, la Tchétchénie) a ravivé le souvenir de la défaite militaire russe de 1994-1996. Prenant prétexte du non-respect des accords passés en 1996, les autorités russes lancent une seconde offensive en Tchétchénie. Grâce à une habile propagande jouant sur les humiliations accumulées depuis plusieurs années par les Russes et leur armée, les autorités parviennent dans un premier temps à rallier à leur cause la majeure partie de la population.

C'est donc dans un contexte de nationalisme exacerbé que se déroule la campagne des législatives. Devancée de peu par le parti communiste (KPRF), la liste Unité – créée en septembre et dont le seul programme est un soutien sans réserve au Premier ministre – fait un excellent score en obtenant près d'un quart des suffrages. La grande perdante de ce scrutin est la coalition La Patrie-Toute la Russie de l'ancien Premier ministre I. Primakov et du maire de Moscou Iouri Loujkov. V. Poutine est assuré d'une large majorité (formée par Unité, l'Union des forces de droite [SPS], la plupart des indépendants et les ultranationalistes de Vladimir Jirinovski) à la Douma. Satisfait par la victoire de son dauphin et s'étant préalablement assuré le bénéfice d'une immunité judiciaire à vie, B. Ieltsine démissionne le 31 décembre de la présidence russe. V. Poutine assure l'intérim jusqu'à l'élection anticipée de mars 2000.

2. La présidence de V. Poutine : l'affirmation d'un État fort

2.1. Le renforcement du pouvoir central

Quelques semaines avant le scrutin, I. Primakov et I. Loujkov se retirent de la course à la présidence, tandis que l'ultranationaliste V. Jirinovski se voit refuser sa candidature. Au terme d'un scrutin entaché d'irrégularités, V. Poutine remporte l'élection présidentielle dès le premier tour, avec 52,9 % des voix. Le communiste G. Ziouganov arrive en deuxième position (29,2 %) ; quant au libéral Grigori Iavlinski (parti Iabloko), il obtient un score très faible (5,8 %).

Encore inconnu un an plus tôt, mais ayant acquis en quelques mois – sur fond de guerre tchétchène – une stature de présidentiable, le nouvel homme fort de la Russie suscite de nombreuses interrogations à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Élu sans véritable programme électoral et longtemps resté flou sur ses intentions, cet ancien chef des services secrets place finalement le renforcement du pouvoir central au premier rang de ses objectifs. Le profond remaniement de l'appareil administratif ieltsinien et la redéfinition des relations avec les élites administratives locales constituent les deux volets de ce renforcement. La plupart des responsables de l'époque ieltsinienne sont écartés au profit de personnalités issues, comme V. Poutine, des organes de sécurité (FSB) et de cadres de la région de Saint-Pétersbourg, dont provient également le président.

La nouvelle équipe voit son audience confortée dans l'opinion par la mise en œuvre de grandes réformes dans le fonctionnement de l'État et de la vie politique. La première d'entre elles concerne les relations entre le centre et les régions, avec pour objectif majeur de faire respecter l'autorité centrale à l'échelon des différents sujets de la Fédération, dont les dirigeants sont régulièrement accusés de constituer de véritables potentats locaux. À cette fin, le nouveau gouvernement met en place, entre mai et septembre 2000, sept districts fédéraux, recouvrant l'ensemble des sujets et dirigés par des personnalités directement mandatées par le président. Toutefois, les « super-préfets » ne disposent ni des moyens financiers, ni de l'appareil administratif qui leur permettraient de s'affirmer face aux gouverneurs des régions, lesquels restent élus au suffrage universel. Ces derniers comprennent que le maintien de leur emprise sur les affaires de leurs territoires exige désormais qu'ils affirment leur loyauté politique envers V. Poutine.

Pour le président russe, la réforme de l'État ne peut être dissociée d'une volonté de contrôle de l'espace public, du jeu politique mais aussi des circuits économiques. La poursuite de la guerre en Tchétchénie et la lutte médiatique contre le terrorisme constituent la toile de fond de cette tendance générale à l'accroissement du poids de l'État dans la société.

2.2. La mise sous tutelle des médias

Adoptée en septembre 2000 par le Conseil national de sécurité, la Doctrine sur la sécurité de l'information dénonce les « menaces » pesant sur les « intérêts nationaux » et stigmatise les entreprises de « désinformation et de manipulation de l'opinion » ; elle prône, en revanche, la nécessité de « renforcer les moyens d'information de l'État pour offrir une information fiable aux citoyens ». À partir du printemps 2001, l'État entame le démantèlement des empires médiatiques détenus par Vladimir Goussinski et Boris Berezovski. Les chaînes télévisées nationales semi-indépendantes ou indépendantes sont soit reprises en main (ORT en septembre 2000 et NTV au printemps 2001), soit liquidées (TV 6 en janvier 2002). Plusieurs journaux de diffusion nationale – Sevodnia, Itogui – subissent le même sort.

En l'espace de deux ans, le Kremlin parvient à retrouver son monopole des ondes, perdu après la chute de l'URSS. Le prix à payer de cette reconquête est lourd : instrumentalisation de la justice, poursuites contre certains journalistes, montages financiers opaques pour le transfert des actions vers des structures se trouvant dans l'orbite du pouvoir (le géant gazier Gazprom contrôlé par l'État est ainsi devenu le principal actionnaire de NTV).

La censure imposée à la liberté de l'information s'explique, en premier lieu, par l'intolérance à l'égard d'une critique indépendante concernant les dossiers sensibles. Le verrouillage de l'information sur le conflit tchétchène (allant jusqu'au meurtre, le 7 octobre 2006, de la journaliste indépendante Anna Politkovskaïa) ou la couverture médiatique de situations de crise (les prises d'otages au théâtre Doubrovka à Moscou en octobre 2002 et dans une école de Beslan, en Ossétie du Nord, en septembre 2004) constituent des enjeux majeurs pour le contrôle de l'opinion publique. Par ailleurs, cette mise sous tutelle des médias s'inscrit dans un contexte de réorganisation des grands groupes industriels et financiers.

2.3. La mise au pas des oligarques

En s'attaquant à certains magnats de l'économie russe, V. Poutine entreprend de clore l'époque Ieltsine, marquée par l'emprise sur le Kremlin des oligarques – ces hommes d'affaires qui, ayant bâti leurs immenses fortunes à partir de la privatisation des grands secteurs de l'industrie, contrôlent à la fin des années 1990 près de 70 % des richesses nationales et exercent un pouvoir d'influence majeur sur la vie politique du pays, que ce soit au niveau central, où certains oligarques ont joué un rôle de premier plan dans la réélection du président Ieltsine en 1996, ou au niveau régional, où l'on assiste à l'établissement d'alliances de holdings avec les équipes régionales dirigeantes. V. Goussinski, le patron du groupe de presse Media-Most, et B. Berezovski, l'artisan de l'accession de V. Poutine à la présidence, entrent les premiers dans la ligne de mire du nouveau président et sont contraints de s'exiler à l'étranger en juin et en novembre 2000.

Outre ces deux attaques spectaculaires, V. Poutine opte pour une mise au pas « négociée » du monde des affaires, à savoir la garantie de l'impunité aux patrons détenant des actifs obtenus dans des conditions douteuses contre leur renonciation à intervenir dans le champ politique. Cependant, l'« affaire Ioukos » montre les limites de la tolérance à l'égard de la puissance économique privée, en particulier lorsqu'elle concerne un secteur clef comme celui des hydrocarbures. Le 25 octobre 2003, Mikhaïl Khodorkovski, le président de la deuxième compagnie pétrolière russe, Ioukos, est arrêté et inculpé d'escroquerie et de fraude fiscale à grande échelle. À l'issue d'un procès placé sous le signe de la violation permanente des règles de droit, l'inculpé est condamné, en mai 2005, à neuf ans de prison, commués à huit ans en appel en septembre. Quant au groupe pétrolier, il est soumis à des redressements fiscaux atteignant la somme de 27 milliards de dollars et perd sa principale filiale, Iouganskneftegaz, qui passe, en décembre 2004, sous le contrôle de l'entreprise publique Rosfnet, dont l'un des dirigeants est l'un des responsables de l'administration présidentielle. En août 2006, le tribunal d'arbitrage de Moscou décide la mise en faillite de Ioukos, dont les ex-dirigeants – M. Khodorkovski et l'ex-président Vassili Aleksanian – sont, depuis, devenus passibles d'un deuxième procès pour détournement de fonds et blanchiment d'argent.

L'expropriation de Ioukos par le Kremlin répond à des considérations d'ordre à la fois stratégique et politique. Les choix stratégiques de M. Khodorkovski – que ce soit la tentative d'ouverture par Ioukos à des capitaux américains (ChevronTexaco et ExxonMobil) ou la promotion d'oléoducs à capitaux privés concurrents de ceux détenus par l'État – contrevenaient directement à l'objectif des autorités russes d'encadrer plus étroitement le secteur pétrolier. En outre, M. Khodorkovski était sur le point de devenir une figure d'opposition capable de peser sur le processus législatif (il avait réussi à bloquer à la Douma la réforme sur la taxation des sociétés pétrolières) et, d'une façon plus générale, de modifier la configuration politique du pays. En finançant plusieurs partis d'opposition, aussi bien communistes que libéraux, M. Khodorkovski apparaissait, à la veille des élections législatives de décembre 2003, comme un obstacle à l'aspiration du président Poutine de contrôler de la vie politique en Russie.

2.4. La mise en place d'une « verticale du pouvoir »

Cette volonté de contrôle, manifeste dès l'année 2000, se traduit par diverses actions visant, tout d'abord, à conforter les bases politiques du président. La nouvelle loi sur le statut et le fonctionnement des partis politiques, votée par la Douma en juin 2001, instaure des conditions restrictives pour la reconnaissance officielle d'un parti politique. Parmi ces conditions, l'exigence de faire état d'au moins 10 000 membres enregistrés dans au moins la moitié des 89 sujets de la Fédération a une incidence immédiate sur le paysage politique russe. Elle permet, outre l'élimination de partis jugés indésirables, la formation d'un nouveau parti, Russie unie, regroupant plusieurs formations centristes et, désormais considéré comme le parti du président.

En dépit d'une forte abstention (plus de 43 % des inscrits), les élections législatives du 7 décembre 2003 à la Douma confortent l'assise politique de V. Poutine – Russie unie étant sortie, en effet, grand vainqueur du scrutin (37,5 % des suffrages). Cette victoire, facilitée par la mobilisation massive de l'appareil d'État en faveur du parti présidentiel, est acquise au détriment du parti communiste (12,6 % des voix), du parti ultra-nationaliste de Vladimir Jirinovski (11,4 %) et, surtout, des deux partis libéraux Iabloko et SPS (Union des forces de droite), qui ne parviennent pas à franchir le seuil des 5 % pour siéger au Parlement. Elle donne également le ton à une campagne présidentielle étroitement contrôlée par les autorités. Alors que les dirigeants des partis réformateurs Iabloko et SPS renoncent à se présenter à une élection qu'ils jugent jouée d'avance, le Kremlin entreprend de susciter des candidatures pour donner un semblant de pluralisme au vote. Ainsi, V. Poutine fait quasiment cavalier seul lorsqu'il est réélu, le 14 mars 2004, avec 71,3 % des voix et un taux de participation de 64,3 %.

Bénéficiant auprès de l'opinion publique d'une image de dirigeant incarnant la stabilité et promettant de rétablir un État fort sur fond de croissance économique, V. Poutine affirme vouloir poursuivre sa politique de « remise en ordre ». Le traumatisme causé par la meurtrière prise d'otages de l'école de Beslan, en Ossétie du Nord, en septembre 2004 (plus de 300 morts, provoqués, pour l'essentiel, au moment de la prise d'assaut de l'école par les forces spéciales russes), et la mobilisation contre le terrorisme qu'il a suscitée, fournit au président russe l'occasion d'accélérer sa politique de mise en place d'une « verticale du pouvoir » au détriment des pouvoirs régionaux et des institutions parlementaire et judiciaire.

En septembre 2004, V. Poutine annonce une modification du mode de désignation des gouverneurs locaux : jusque-là élus au suffrage universel direct, ils seront désormais élus par les assemblées locales sur proposition du président de la Fédération avec l'aval des assemblées locales. Par ailleurs, les membres du Haut Collège de qualification des juges, qui nomme les juges des cours suprêmes, seront désormais tous choisis par le chef de l'État ou par le président du Conseil de la Fédération.

En décembre 2004, la loi sur les partis politiques adoptée en 2001 est amendée : prévoyant notamment que le nombre minimal de membres d'un parti doit être de 50 000 membres (contre 10 000 auparavant), cette loi entraîne une réduction sensible du nombre de partis qui ne sont plus qu'une quinzaine en 2007. En mai 2005 est adoptée une nouvelle loi sur les élections législatives qui remet en cause l'élection au scrutin uninominal de la moitié des députés de la chambre basse de la Douma. Les députés seront tous élus au scrutin proportionnel et devront appartenir à des partis ayant obtenu plus de 7 % des suffrages exprimés.

L'administration présidentielle, un cabinet élargi étroitement lié aux services de renseignement et aux milieux d'affaires, double le gouvernement. De fait, différents cercles continuent à jouer un rôle important dans le jeu politique. Les libéraux, essentiellement des juristes et des experts appartenant à la filière pétersbourgeoise, restent les artisans de la modernisation économique et sociale du pays. En revanche, les ieltsiniens, comme le montre le limogeage du Premier ministre M. Kassianov à la veille de l'élection présidentielle de 2004, semblent désormais hors jeu alors que les représentants des structures de force (Sécurité, Défense, Intérieur) ont gagné en influence à tous les échelons de l'administration.

À l'approche des législatives de 2007 et de la présidentielle de 2008, le Kremlin montre sa volonté de contrecarrer toute possibilité d'une issue à la géorgienne ou à l'ukrainienne. La loi sur les ONG, promulguée par V. Poutine le 17 janvier 2006, vise à instaurer un contrôle strict de l'administration : une ONG pourra être interdite si elle représente une menace pour « la souveraineté de la Russie, l'indépendance, l'intégrité territoriale, l'unité et l'originalité nationales, l'héritage culturel ou les intérêts nationaux ». L'évaluation de cette menace étant laissée à l'administration.

Un autre dispositif, celui de la loi contre l'extrémisme, permet de restreindre davantage les libertés individuelles et politiques. Ainsi, dans un discours prononcé devant les deux chambres, le 26 avril 2007, V. Poutine appelle les parlementaires à sévir dans leur lutte contre « l'extrémisme politique ». Dès juillet 2007, la Douma adopte une série d'amendements qui, d'une part, punit plus lourdement les délits et les crimes commis pour « extrémisme » et, d'autre part, élargit la définition de l'extrémisme à la diffamation des responsables politiques.

À l'approche des élections législatives de décembre 2007, alors que le président jouit d'une réelle popularité et que la croissance économique s'est installée durablement, le parti pro-présidentiel, Russie unie, bénéficie des meilleures conditions pour remporter les élections. Les rares forces d'opposition encore actives font l'objet d'un harcèlement permanent. Les manifestations organisées par Une autre Russie, mouvement fondé par l'ex-champion du monde d'échecs Garry Kasparov, sont régulièrement dispersées par la force. À quelques jours du scrutin, Kasparov lui-même est arrêté lors d'une manifestation et incarcéré pendant cinq jours. D'une façon générale, les mesures d'intimidation se multiplient à l'encontre de ceux qui se permettent de critiquer le pouvoir en place : passages à tabac d'opposants et de journalistes jugés trop indépendants, retour aux méthodes soviétiques d'internement psychiatrique d'opposants politiques.

Dans ce contexte, les élections législatives du 2 décembre représentent une simple formalité pour le parti pro-présidentiel. Russie unie obtient 64,3 % des voix. Seuls le parti communiste, le parti ultra-nationaliste de V. Jirinovski et Russie juste (un nouveau parti proche du Kremlin) dépassent le seuil des 7 %. Les partis de l'opposition réformatrice et libérale sont les grands absents de ce nouveau Parlement. Les observateurs de l'OSCE dénoncent de nombreuses irrégularités.

Son mandat expirant en mars 2008, V. Poutine s'attelle à résoudre la question de sa succession. Après avoir laissé planer le doute sur des candidats potentiels, Russie unie et trois autres petits partis proches du Kremlin annoncent, une semaine après les législatives, leur soutien à la candidature de Dmitri Medvedev. Originaire de Saint-Pétersbourg, cet ancien juriste de 42 ans doit son ascension politique à V. Poutine, tout d'abord à la mairie de Saint-Pétersbourg – où il a été le conseiller du maire de 1990 à 1995 –, puis, à partir de 1999, au sein de l'administration présidentielle, dont il a pris la direction en 2003. Il cumule cette fonction avec la présidence du conseil de direction du géant gazier Gazprom. Le soutien de V. Poutine à D. Medvedev se poursuit tout au long de son second mandat, comme en témoigne sa nomination, en novembre 2005, au poste de vice-Premier ministre auprès du Premier ministre M. Fradkov. Il est à ce poste chargé des grands projets nationaux russes de développement social et économique (logement, santé, éducation), ce qui lui confère une certaine visibilité auprès de l'opinion publique. La candidature de D. Medvedev, présenté comme le chef du clan « libéral », est plutôt bien accueillie par les milieux d'affaires, inquiets de l'ascendant pris au Kremlin par le clan des « siloviki » (armée, police, forces de sécurité).

Tout en soutenant la candidature de D. Medvedev, V. Poutine ne souhaite pas s'éloigner des commandes de l'État et déclare dès la fin 2007 que sa nomination au poste de Premier ministre est tout à fait « réaliste ». La campagne présidentielle constitue un non-événement, marquée essentiellement par la poursuite de l'éviction de tout opposant potentiel. L'intensité de la pression exercée sur G. Kasparov et sur son entourage contraint le chef de file d'Une autre Russie à renoncer à se présenter. En outre, l'ex-Premier ministre, M. Kassianov, passé dans l'opposition après son limogeage en 2004, voit sa candidature invalidée par la commission électorale centrale.

2.5. La présidence de Dmitri Medvedev : une coprésidence ?

D. Medvedev s'impose le 2 mars 2008 avec 70,2 % des voix dans une élection jugée « non libre » par les rares observateurs occidentaux présents. Son arrivée au pouvoir n’entraîne toutefois pas un retrait de la vie politique de V. Poutine : celui-ci prend, en avril, la tête du parti majoritaire de la Douma, Russie unie, et il est nommé, en mai, Premier ministre par D. Medvedev. De 2008 à 2012, les deux hommes forment un tandem à la tête de l’État russe. Cette situation inédite suscite de nombreux débats en Russie comme à l’étranger, les observateurs s’interrogeant sur la réelle répartition des pouvoirs entre le président et le chef du gouvernement.

Pour certains qui pointent les divergences entre les deux hommes, l'arrivée de D. Medvedev annonce une certaine évolution de la politique russe. Le nouveau président est volontiers perçu comme un libéral, réformateur, plus ouvert que son prédécesseur. En témoignent son projet de modernisation économique, sociale et politique de la Russie lancé en septembre 2009 ou encore son attitude en mars 2011 de l'intervention militaire occidentale en Libye. V. Poutine a vivement dénoncé la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU en la comparant à « l’appel aux croisades de l’époque du Moyen Âge », le président a, pour sa part, jugé « inadmissible » et « inacceptable » l'accusation de « croisade » lancée contre les partenaires occidentaux.

D’autres observateurs minimisent les divergences entre les deux hommes et estiment que la politique de D. Medvedev s’inscrit dans la continuité de celle menée par son prédécesseur. En témoignent, à leurs yeux, l’attitude intransigeante du président russe lors du conflit russo-géorgien de l’été 2008, la loi sur le renforcement des pouvoirs du FSB (Service fédéral de sécurité, ex-KGB) qu’il a fait voter en juillet 2010, ou encore le limogeage du maire de Moscou en septembre 2010 et son remplacement par un proche de V. Poutine.

V. Poutine et D. Medvedev ont longtemps laissé planer le doute sur leurs intentions respectives à propos de l’élection présidentielle de mars 2012, ni l’un ni l’autre n’excluant la possibilité de présenter sa candidature. Ce n’est que fin septembre 2011, lors du congrès préélectoral du parti Russie unie, que le président Medvedev propose la candidature de V. Poutine à la présidence russe, indiquant qu’il accepterait de prendre la tête du gouvernement en cas de victoire de V. Poutine à l’élection présidentielle.

2.6. Le retour contesté de Vladimir Poutine à la tête de l’État

En novembre 2011, une semaine avant la tenue des élections législatives, devant les partisans du parti Russie Unie réunis en congrès à Moscou, V. Poutine « accepte » officiellement d’être candidat à l’élection présidentielle du 4 mars 2012.

L'annonce de sa candidature intervient alors que V. Poutine fait face à une baisse de popularité sans précédent depuis son arrivée au pouvoir en 2000. Une situation qui est confirmée par la publication des résultats officiels des élections parlementaires du 4 décembre 2011 : alors que quatre ans plus tôt le parti pro-présidentiel Russie unie avait obtenu 64,3 % des suffrages, il n’en remporte cette fois-ci que 49,5 %. Le recul paraît d’autant plus net que le scrutin est entaché par de multiples irrégularités, l’OSCE dénonçant « l’ingérence de l’État » à toutes les étapes du processus électoral, « la partialité de la plupart des médias » ou encore, lors du décompte des voix, de « fréquentes violations de la procédure » et « de sérieuses indications de bourrage des urnes ». Critiqué par la majeure partie des responsables politiques européens et américains, le déroulement des élections fait également l’objet de vives réactions au sein de la société russe. Dans les semaines qui suivent l’issue du scrutin, d’importants mouvements de contestation voient le jour dans les grandes villes du pays. Les manifestants protestent contre l’injustice, la corruption, les fraudes électorales, le « vol de l’élection » par Russie unie, qualifié de « Parti des voleurs et des escrocs », et militent en faveur d’une « Russie sans Poutine ».

Malgré l’accumulation de preuves flagrantes de falsifications (souvent diffusées par vidéos mises en ligne sur Internet), les autorités russes nient toute fraude à grande échelle et excluent l’organisation d’un nouveau scrutin. Alors que les interpellations d’opposants se multiplient, V. Poutine minimise l’ampleur des manifestations qu’il estime fomentées par l’Occident.

C’est dans ce contexte de tensions, que certains observateurs qualifient de « printemps russe » (en référence au « printemps arabe », mouvements de contestations populaires qui frappent plusieurs pays du monde arabe depuis 2010), qu’a lieu l'élection présidentielle le 4 mars 2012. V. Poutine est élu dès le premier tour avec 63,6 % des suffrages face à Guennadi Ziouganov (parti communiste, 17,1 %), Vladimir Jirinovski (Parti démocrate-libéral, 7,9 %), Sergueï Mironov (Russie juste, 6,2 %), Mikhaïl Prokhorov (Juste cause, 3,8 %). Dénoncés par l’opposition et par les observateurs électoraux, le déroulement et le résultat du scrutin donnent lieu à de nouvelles manifestations. Mais en l’absence d’une opposition unie, le mouvement de contestation faiblit. Il n’empêche que V. Poutine devra tenir compte de ce mécontentement populaire lors de son troisième mandat. Il exercera ses fonctions pendant six ans (et non plus quatre) suite à l'extension du mandat présidentiel russe par un vote du Parlement en novembre 2008. S’il est réélu en 2018, le chef du Kremlin pourrait occuper le pouvoir jusqu’en 2024, soit vingt ans au total.

Pour l’heure, tout en revenant sur la législation précédente très restrictive sur les partis politiques et les élections en la libéralisant, le pouvoir durcit l’arsenal juridique contre les opposants et les ONG (juin et juillet 2012) provoquant de nouvelles protestations. Les élections municipales et régionales de septembre 2013 donnent pourtant l’occasion aux oppositions de se remobiliser et d’enregistrer quelques progrès, notamment avec le score obtenu par l’activiste controversé Alekseï Navalny au scrutin de Moscou où le maire sortant Sergueï Sobianine, nommé en 2010, l’emporte cependant avec 51,3 % des voix dès le premier tour. La forte médiatisation de cette élection exceptionnellement ouverte et contestée – dont l’enjeu prend une dimension nationale – ainsi que la vitalité du mouvement citoyen autonome qui le sous-tend, ne peuvent toutefois éclipser la très faible participation aussi bien dans la capitale (33 %) que dans les autres régions. Dans la plupart des circonscriptions concernées, les candidats sortants et/ou proches du pouvoir s’imposent par ailleurs en dépit de plusieurs surprises, comme la victoire du sulfureux Evgueni Roïzman, à Ekaterinboug face au candidat de Russie Unie. Il n’en reste pas moins que ces consultations semblent aussi montrer la « résilience » de la société civile russe et des forces démocratiques.

À la veille des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi de février 2014, V. Poutine tente, semble-t-il, de redorer son image très détériorée dans les pays occidentaux, une impopularité qu’une loi contre la « propagande homosexuelle en direction des mineurs » n’a fait qu’accentuer en 2013. Après le vote d’une amnistie par la Douma, un certain nombre de prisonniers sont ainsi libérés en décembre 2013, au premier rang desquels l’ex-oligarque M. Khodorkovski, les militants de Greenpeace appréhendés lors d’une opération contre l’exploitation pétrolière dans l’océan Arctique, ainsi que les chanteuses du groupe rock Pussy Riot condamnées pour avoir déclamé une « prière punk » anti-Poutine dans la cathédrale de Moscou. Toutefois, l’assassinat (février 2015) de Boris Nemtsov, ex-ministre de B. Ieltsine devenu l’un des principaux représentants de l’opposition, révèle le climat politique délétère régnant dans le pays, favorisé par une propagande nationaliste contre les « ennemis » de la Russie, particulièrement prégnante depuis l’intervention de cette dernière en Ukraine.

3. La politique extérieure de la Fédération de Russie

3.1. Les limites de la Communauté des États indépendants

Avec l'effondrement de l'URSS, la Fédération de Russie se trouve confrontée à la double difficulté de redéfinir sa position à l'échelle régionale et internationale. Dans l'espace post-soviétique, elle cherche à jouer un rôle fédérateur et à préserver son influence en participant de façon décisive à la création et au développement de la Communauté des États indépendants (CEI), qui regroupe la plupart des anciennes républiques soviétiques (à l'exception des États baltes et de la Géorgie jusqu'en 1993). La CEI est conçue comme une instance de négociations et de concertations dans les grands domaines intéressant l'ensemble des États, tel celui de la Défense. Dès sa fondation, son autorité apparaît cependant limitée par la rareté des accords d'ensemble au profit d'accords « à la carte », qui favorisent le développement des relations bilatérales. La préservation d'un espace militaire stratégique commun – objectif affiché de la fondation de la CEI – ne résiste pas à la volonté des nouveaux États d'affirmer leur indépendance nationale et à la diversité de leurs priorités stratégiques, la perception des menaces variant considérablement d'un pays à l'autre. La redistribution de l'arsenal militaire ne va pas sans contentieux, parfois tardivement résolus, comme ce fut le cas avec l'Ukraine à propos de la flotte de la mer Noire. Bien qu'elle affirme respecter l'intégrité des nouveaux États, la Russie est à plusieurs reprises mise en cause dans des conflits régionaux (entre la Géorgie et l'Abkhazie notamment) et accusée d'instrumentaliser les tensions à son profit. Signée en 1996 avec la Biélorussie et assimilée à une future fusion des deux États, la « communauté des États souverains » sanctionne la proximité des deux pays sans conduire toutefois à l'unification, Moscou ne voulant pas assumer les coûts d'une véritable intégration économique et se contentant d'une situation de protectorat qui lui profite du point de vue stratégique.

Afin de redonner du souffle à une CEI en crise, des réformes sont entreprises en 2000 : elles conduisent à l’entrée en vigueur en mai 2001 du traité instituant la Communauté économique eurasiatique (CEEA ou Eurasec) réunissant autour de la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan, avec l’Ukraine, la Moldavie et l’Arménie comme États observateurs. En septembre 2003, les États signataires du premier accord de sécurité collective (signé à Tachkent en mai 1992) donnent naissance à la nouvelle Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Après l’auto suspension de la participation de l’Ouzbékistan en 2012, cette alliance politico-militaire réunit sous l’égide de la Russie, l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan.

3.2. Vers la fin de l'isolement

Dans le domaine des relations avec l'Occident, la Russie poursuit, dans un premier temps, la politique extérieure inaugurée par Mikhaïl Gorbatchev. Elle confirme son rapprochement avec les États-Unis et sa volonté d'en devenir le partenaire à part entière, malgré un rapport de forces défavorable (les dépenses militaires russes, qui n'ont pas cessé de décroître, étaient, en 1999, douze fois moins importantes que celles des États-Unis).

Face aux attentes déçues, notamment dans l'aide à l'intégration du pays sur la scène internationale, et à la perspective, très mal reçue, de l'élargissement de l'OTAN vers des pays d'Europe centrale, la Russie réoriente sa position à partir de 1994, prône l'instauration d'un monde multipolaire et évoque la nécessité de constituer un axe Moscou-Pékin-Delhi. Elle engrange, durant la seconde moitié des années 1990, quelques résultats positifs : grâce à sa participation, le G7 devient le G8 ; elle est admise aux clubs de Paris et de Londres ; elle ratifie le traité de partenariat et de coopération avec l'Union européenne. Mais ses relations avec l'OTAN restent profondément marquées par l'élargissement à l'est de l'organisation et l'intervention de l'Alliance en Yougoslavie en 1999.

3.3. Le retour de la « Grande Russie »

À partir du printemps 2001, et surtout après les attentats du 11 septembre, la Russie procède à une réorientation de sa politique extérieure et ambitionne de devenir un partenaire de poids dans les relations internationales, en particulier auprès des États-Unis et de l'Europe.

Dans la lutte contre les nouvelles menaces à la sécurité internationale (terrorisme, prolifération des armes, criminalité organisée et flux migratoires illégaux), la Russie cherche à mettre en valeur ses atouts : sa situation géographique – au carrefour des zones particulièrement sensibles quant à ces menaces –, ses capacités de renseignement, mais aussi l'intérêt de ses contacts (dus à l'héritage soviétique) avec des pays alors soupçonnés de soutenir le terrorisme (Afghanistan, Iran).

La Russie utilise ses ressources énergétiques comme un outil d'influence économique, en proposant un partenariat avec les États-Unis et l'Europe en quête d'une diversification de leurs sources d'approvisionnement. En contrepartie, elle entend en tirer, outre des avantages économiques, une totale liberté dans sa politique de maintien de son intégrité territoriale et le respect de son influence exclusive dans l'espace post-soviétique.

Moscou retrouve une plus grande visibilité sur la scène internationale, avec l'établissement du conseil Russie-OTAN en mai 2002, avec sa participation active au jeu diplomatique durant la crise irakienne – au cours de laquelle elle rejoint les vues de Berlin et de Paris sans s'exposer aux foudres des États-Unis –, mais aussi avec la poursuite des négociations pour son entrée à l'OMC et, enfin, avec son adhésion au protocole de Kyoto et sa présidence du G8 en 2006.

Au Proche-Orient, elle cherche à s'affirmer comme médiateur, que ce soit dans le dossier nucléaire iranien, le dossier syro-libanais ou encore dans le conflit israélo-palestinien (la Russie est membre du Quartet pour le Proche-Orient avec les États-Unis, l'Union européenne et les Nations unies). V. Poutine s'est surtout assuré le ménagement de l'Occident dans sa politique de « pacification » de la Tchétchénie et d'importantes garanties de la part de l'Union européenne pour l'enclave de Kaliningrad

Ces acquis ne doivent pas masquer les reculs de l'influence russe dans le monde. Malgré son siège au Conseil de sécurité des Nations unies, la Russie se montre incapable de peser, de façon décisive, sur les grands dossiers internationaux, tels que la crise irakienne. Dans sa sphère d'influence traditionnelle – son « étranger proche » – elle témoigne d'une grande difficulté à s'imposer en puissance dominante.

Les velléités de prise de distance de certains membres de la CEI vis-à-vis de Moscou coïncident avec un engagement accru des États-Unis en Asie centrale (Ouzbékistan, Kirghizistan, Tadjikistan) ainsi qu'en Géorgie et en Ukraine. Profondément affectée par l'émancipation de ces deux républiques en 2003 et 2004, la Russie cherche à jouer sur les difficultés rencontrées par les gouvernements issus des « révolutions de couleur » et sur la perte d'attractivité que représente pour ces pays l'Union européenne, au moment de l'enlisement de la Constitution européenne. À cette fin, elle use régulièrement de l'arme énergétique : l'Ukraine voit son prix du gaz multiplié par deux en janvier 2006 ; un an plus tard, la Biélorussie subit la fermeture de son oléoduc Droujba.

La Russie reprend aussi l’initiative en matière de coopération économique avec l’entrée en vigueur, en 2012, de l’Espace économique unique regroupant la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan. Cette zone reste ouverte à d’autres États, notamment l’Arménie (qui décide de la rejoindre en décembre 2013), l’Ukraine et le Kirghizistan. Parallèlement, tandis que la Russie est admise à l’OMC (août 2012), les discussions en vue de l’élargissement et l’approfondissement de zone de libre-échange entre États membres de la CEI conduisent à un nouvel accord en octobre 2011. En janvier 2014, l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, la Moldavie, la Russie, l’Ukraine et le Kirghizistan, l’avaient ratifié, la procédure étant en cours en Ouzbékistan (sous certaines conditions) et au Tadjikistan.

En mer Noire, – où elle craint de voir son influence déjà entamée par l'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l'OTAN, encore amoindrie par celle de deux autres États riverains, l'Ukraine et la Géorgie – la Russie cherche à maintenir ses bases en Abkhazie, en Ossétie du Sud ou encore en Transnistrie, entité séparatiste pro-russe de Moldavie. L’issue du conflit russo-géorgien de l’été 2008 lui permet de marquer des points dans ce domaine. Il en est de même suite à l’élection de Viktor Ianoukovytch à la tête de l’État ukrainien en février 2010 : l’accord de Kharkiv (21 avril) signé par le président Medvedev et son homologue ukrainien prévoit notamment le prolongement du stationnement de la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol (Crimée, Ukraine) jusqu’en 2042. Cette position de force facilite l’annexion de ce territoire en majorité russe, en mars 2014, à la suite de la chute de V. Ianoukovytch.

3.4. La Russie face à l'unilatéralisme américain et la question du désarmement

Dans un discours prononcé lors d'une conférence sur la sécurité à Munich en février 2007, V. Poutine s'en prend aux « actions unilatérales et souvent illégitimes des États-Unis ». Ce réquisitoire s'inscrit dans un contexte de tension grandissante entre les deux pays, tension qui trouve son point d'orgue dans les projets américains d'extension des systèmes antimissiles dans les nouveaux pays membres de l'OTAN (Pologne et République tchèque). Malgré l'assurance donnée par les États-Unis que le bouclier antimissile a pour objet la protection contre les menaces d'États « voyous », comme l'Iran et la Corée du Nord, la Russie demeure convaincue que le déploiement américain à ses frontières est une atteinte à sa propre sécurité et un empiètement sur son « étranger proche » et qu'il contribue à relancer la course aux armements.

Après avoir menacé depuis des mois de s'en retirer, la Russie annonce, en juillet 2007, sa suspension de l'application du traité limitant l'usage et le développement des forces armées conventionnelles en Europe (FCE). Seuls la Biélorussie, le Kazakhstan, l'Ukraine et la Russie ont ratifié les modifications adoptées en 1999 à Istanbul. Soutenues par les pays de l'Alliance de l'Atlantique Nord, la Géorgie et la Moldavie ont refusé de les ratifier, réclamant le retrait de leurs territoires des bases militaires russes. En novembre 2011, les États membres de l’OTAN, dont la France, annoncent qu’ils cessent à leur tour de mettre en œuvre le traité FCE à l’égard de la Russie, en réaction à la « suspension » russe de 2007.

Par ailleurs, Moscou se montre farouchement opposée à la proclamation de l'indépendance du Kosovo (février 2008) – reconnue par les États-Unis et par la plupart des pays membres de l'Union européenne – ainsi qu'au projet d'adhésion à l'OTAN de la Géorgie et de l'Ukraine (avril 2008). Dans la nouvelle doctrine militaire russe signée par le président Medvedev en février 2010, l’Alliance atlantique et son élargissement figurent au premier rang des menaces extérieures qui visent la Russie.

La fin du mandat de George W. Bush, l’élection de Barack Obama et l’annonce, faite en septembre 2009 par la nouvelle administration américaine, de l’abandon de la version initiale du projet de bouclier antimissile, entraînent toutefois un certain apaisement des tensions entre les deux pays. Le « redémarrage » des relations entre Washington et Moscou débouche notamment sur la signature, en avril 2010 à Prague, d’un nouveau traité de réduction et de limitation des armements stratégiques offensifs (START). Cette embellie n’exclut pas les mésententes comme en témoigne le non renouvellement en 2012 du programme CTR (Cooperative Threat Reduction, novembre 1991) sur le démantèlement des armes de destruction massive, remplacé par un nouveau protocole (juin 2013) davantage contrôlé par Moscou. De plus, le lancement par l’OTAN à partir de son sommet de Lisbonne de 2010, d’un nouveau projet de défense antimissile basé en Europe et en Turquie donne lieu à de profonds désaccords d'une part entre la Russie et l’Alliance atlantique, et d'autre part entre Washington et Moscou, qui s’étaient engagés à coopérer dans ce domaine.

3.5. Le Moyen-Orient et les « révolutions arabes »

À partir de 2003, à la faveur de la montée de l’anti-américanisme dans le monde arabo-musulman à la suite de l’intervention des États-Unis en Iraq, la Russie reprend pied au Moyen-Orient comme en témoignent notamment deux tournées internationales que V. Poutine y effectue en 2005 et 2007. Non sans contradictions d’ordre économique (intérêts gaziers et pétroliers concurrents) et politique, les relations sont en particulier resserrées à la fois avec l’Iran et avec l’Arabie saoudite, outre le Qatar et la Jordanie.

La coopération avec Téhéran dans le domaine nucléaire civil est confirmée avec la poursuite de la construction de la centrale de Bouchehr et Moscou reste hostile au régime des sanctions tout en soutenant les négociations en vue d’empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. De leur côté, les relations économiques voire militaires avec Riyad paraissent prometteuses à l’issue de la visite historique du président russe en 2007. Optant pour la discrétion et la conciliation concernant le conflit israélo-palestinien, Moscou améliore dans le même temps ses relations avec Israël.

L’un des principaux objectifs de la Russie, qui compte d’importantes minorités musulmanes mais n’est pas à l’abri de l’activisme salafiste ou djihadiste et qui est admise comme État observateur au sein de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) en 2005, est surtout de consolider ses liens avec le monde musulman en isolant ses composantes extrémistes et en se posant en puissance médiatrice.

La situation change après 2010 avec la survenue des « printemps arabes ». La Russie est en effet prise de court par ces révolutions qu’elle accueille avec une grande méfiance, alors que les mouvements islamistes qui tendent à les phagocyter et/ou certains groupes oppositionnels reçoivent le soutien du Qatar (Frères musulmans en Tunisie, en Égypte et en Syrie) et, concurremment, de l’Arabie saoudite dans le cas notamment de la rébellion syrienne. Les relations entre Moscou et ces deux États du Golfe se détériorent alors sérieusement. Avec l’Iran chiite, la Russie soutient Damas (son dernier allié historique dans la région) contre l’insurrection et, surtout, le radicalisme sunnite qu’elle considère comme la principale menace dans la région tout comme dans ses marges caucasiennes (Daghestan notamment), voire même dans certaines républiques de la Volga (Tatarstan).

Déjà très réservée à propos de l’intervention en Libye contre M. Kadhafi, elle oppose ainsi son veto à toute pression extérieure en faveur d’un changement de régime et à d’éventuelles frappes aériennes contre l’armée syrienne – qu’elle appuie et fournit depuis longtemps – à la suite de l’utilisation par cette dernière d’armes chimiques. En accord avec les États-Unis, la Russie contribue directement à résorber les tensions durant l’été 2013, dans l’attente d’une éventuelle solution politique et d’une conférence internationale (Genève II) qu’elle appelle de ses vœux depuis le début du conflit.

3.6. La Russie et l’Asie

Puissance eurasiatique, membre depuis 1998 de l’APEC dont elle accueille pour la première fois le sommet en 2012 à Vladivostok, la Russie doit redéfinir et faire fructifier ses relations avec la Chine et les États d’Asie du Sud-Est, alors que Washington et Pékin s’affirment concurremment dans la région. Elle entend notamment tirer parti du dynamisme asiatique afin de développer son territoire extrême-oriental.

La base de ses relations avec la Chine reste le partenariat stratégique signé en 1997 complété par le nouveau traité de coopération et d’amitié du 16 juillet 2001. Plusieurs rencontres au sommet donnent lieu à d’importants accords d’ordre économique (énergie), frontalier, militaire (premières manœuvres communes en 2005) ou diplomatique sur des enjeux internationaux tels que le programme nucléaire iranien et la crise syrienne.

Depuis juin 2001, la Chine et la Russie sont également les deux piliers de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à laquelle adhèrent en outre le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. L’Inde, le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran et la Mongolie y participent comme États observateurs.

S’ajoutant aux relations bilatérales traditionnelles – celles avec New Delhi sont centrées sur une coopération militaire et technique, renouvelée à l’occasion de deux visites d’État en 2010 et 2013 – , de nouvelles configurations régionales s’ébauchent avec le développement de projets de zones de libre-échange entre l’Union douanière, le Viêt Nam ainsi qu’avec l’ASEAN.

3.7. Les conséquences du conflit russo-géorgien

En août 2008, la Russie s'engage dans un conflit armé avec la Géorgie, lançant ainsi, pour la première fois depuis l'effondrement de l'URSS, une attaque militaire contre un État souverain. La tentative géorgienne de reprendre par la force le contrôle de l'entité sécessionniste d'Ossétie du Sud entraîne une riposte militaire de la Russie qui intervient sous prétexte de protéger les citoyens russes résidant dans la région. Le conflit s'étend à l'Abkhazie, autre région sécessionniste de Géorgie, et provoque une grave crise internationale.

Sans nier la responsabilité géorgienne dans le déclenchement des hostilités, la communauté internationale dénonce l'intervention russe qu'elle juge disproportionnée. Conclu le 12 août sous l'égide de l'Union européenne, le plan de paix (qui prévoit notamment la cessation des opérations militaires, le retrait des troupes russes et le lancement de discussions internationales sur le statut des deux régions) ne permet guère d'apaiser les tensions entre d'un côté, les États-Unis et les pays-membres de l'UE qui appellent au maintien de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de la Géorgie, et de l'autre, la Russie qui entend montrer sa détermination à préserver son influence au sein de l'espace post-soviétique.

Faisant fi des protestations internationales, le président Medvedev décide de reconnaître l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie (26 août). Vivement critiquée par les pays occidentaux, l'attitude russe n'est soutenue ni par la Chine ni par les États-membres de la CEI, aucun d'entre eux ne reconnaissant l'indépendance des deux régions.

Outre l'isolement de la Russie sur la scène internationale, le conflit russo-géorgien entraîne, à court terme, des répercussions néfastes sur les intérêts russes dans l'espace post-soviétique. Loin de conforter ses positions dans la zone, la Russie voit celles-ci remises en cause notamment par les initiatives de l'UE. Cette dernière semble en effet vouloir renforcer ses liens avec les anciennes républiques soviétiques, comme l'ont montré le projet d'accord d'association UE-Ukraine décidé en septembre 2008 et le lancement, en mai 2009, du partenariat oriental avec l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine.

3.8. Les tensions avec l’Ukraine et l’UE

Mal perçues par la Russie, les politiques de voisinage de l’UE ne produisent toutefois pas les effets escomptés par Bruxelles.

En Ukraine, la défaite des protagonistes de la « révolution orange » et l’arrivée au pouvoir en 2010 de Viktor Ianoukovytch compromettent le projet d’intégration aux structures euro-atlantiques soutenu par le président sortant et sont suivies d'un apaisement des tensions entre Kiev et Moscou. L’échec du sommet de Vilnius (28-29 novembre 2013), surtout marqué par la décision de l’Ukraine de suspendre la signature de l’accord d’association avec l’UE, préférant l’aide économique qui lui est proposée par Moscou, révèle les limites du projet de « partenariat oriental » auquel ne souscrivent finalement que la Géorgie et la Moldavie.

Ces dernières, néanmoins, n’entendent pas pour autant prendre le risque d’une rupture avec la Russie qui ne relâche pas sa pression, jouant sur les rivalités et les tensions internes entre camps pro-européens et prorusses encore prégnantes dans ces deux pays.

Les initiatives européennes visant à renouer le dialogue avec Minsk ne parviennent guère non plus à faire avancer le pays sur la voie de la démocratie et Moscou reste le plus sûr allié d’une Biélorussie isolée sur la scène internationale.

La chute de V. Ianoukovytch sous la pression de manifestations pro-européennes et nationalistes à la suite du coup d’arrêt au rapprochement avec l’UE, entraîne des tensions sans précédent avec l’Ukraine. Région la plus vulnérable de son territoire par l’importance de sa population d’origine russe, la Crimée est annexée par Moscou en mars 2014, après un référendum en faveur de son rattachement à la Fédération de Russie. La crise internationale qui en résulte s’aggrave avec l’extension du conflit aux autres régions russophones de l’Est du pays.

Si Kiev signe alors l’accord d’association européen, assorti de concessions provisoires à la Russie, l’UE s'efforce également par sa médiation de favoriser un apaisement, tentative qui, tout comme les sanctions financières prises à l'encontre de Moscou, reste très aléatoire, comme l'attestent les accords de paix de septembre 2014 (jamais appliqué et violé à maintes reprises) et celui de février 2015.