Enraciné dans les hérésies médiévales et dans l'humanisme chrétien, le mouvement réformateur fondé au XVIe s.par le moine allemand Martin Luther s'étend rapidement en Europe : il est implanté à Zurich par Ulrich Zwingli, à Strasbourg par Martin Bucer, puis à Genève par Jean Calvin, un réformateur de la deuxième génération, qui va contribuer à son extension dans plusieurs pays de l'Ouest et du Centre européens, dont la France. Les Églises issues de la Réforme divergent de l'Église catholique autant par leur organisation que par leurs positions doctrinales.
L'imprimerie favorisant la diffusion des principaux écrits de ses animateurs, la Réforme, née dans l'espace germanophone, ne s'arrête pas aux frontières linguistiques.
Au début de la seconde moitié du XVIe s., l'unité de la chrétienté occidentale est durablement brisée : la paix d'Augsbourg (1555) marque l'acceptation de la division confessionnelle de l'Empire germanique. L'anglicanisme triomphe outre-Manche à partir de 1558, et le presbytérianisme en Écosse en 1560. En France, la présence d'une minorité active de protestants conduit aux guerres de Religion (1562-1598). Ce pluralisme conflictuel des religions va constituer un élément déterminant de la modernité occidentale.
Politiquement, socialement, culturellement et spirituellement, tout était considéré, au Moyen Âge, comme intégré, entièrement greffé sur l'Église, dont le chef visible, le pape, assurait la liaison avec le Dieu vivant : l'ordre théocratique était global ; nulle place en lui pour le profane ou le non-conforme à l'autorité infaillible. Grégoire VII au XIe s., puis Innocent III au XIIIe s. affirmaient que l'Église pouvait légitimement faire valoir ses ambitions à la domination universelle : « Le Seigneur, disait le dernier de ces pontifes, a remis à saint Pierre le gouvernement non seulement de toute l'Église, mais du monde entier. » Le vicaire de Dieu disposait donc de la toute-puissance et notamment du pouvoir politique ; les rois étaient ses vassaux et le préfet de Rome lui-même lui jurait fidélité. À la hiérarchie ecclésiastique définissant une Église pyramidale, construite à partir de son sommet et rigoureusement structurée jusqu'à sa base, correspondait la féodalité, qui, de l'empereur au dernier des chevaliers, encadrait le corps social et veillait à ce que chacun fût maintenu dans l'ordre de la soumission.
C'est par la tête que l'édifice se lézarde avant de s'effondrer : non seulement le grand schisme d'Occident oppose pape et antipape jusqu'au milieu du XVe s., mais l'état de corruption morale et institutionnelle qui règne à Rome est tel que, partout, les chrétiens aspirent à un changement de l'« image de marque » de la papauté. La nécessité d'une réforme s'était depuis longtemps fait sentir, mais, qu'il se soit agi d'individus isolés ou d'ordres monastiques (Bernard de Clairvaux et l'ordre cistercien, Pierre Valdo et les « pauvres » de Lyon au XIIe s. ; François d'Assise et les Franciscains au XIIIe s. ; John Wycliffe au XIVe s. ; Jan Hus au XVe s. ; etc.), qu'il se soit agi de conciles ou d'assemblées d'Église (conciles de Constance [1414-1418] et de Bâle [1431-1442], Ve concile du Latran [1512-1517] ; états de l'Église de France de 1484 et assemblée du clergé de 1493, etc.), la structure romaine empêche toute transformation profonde : on corrige des abus, on ne change rien aux causes qui les ont engendrés et qui doivent être décelées dans une désaffection des dirigeants de l'Église eux-mêmes pour l'évangile, dont ils ont comme égaré la clé. Au tournant du XVIe s., Alexandre VI (Borgia) est plus un prince de la Renaissance italienne qu'un pasteur ; son successeur, Jules II, commence en 1505 / 1506 la construction de la basilique Saint-Pierre, qui ruinera le Vatican et sera une des causes directes de la Réforme, puisque, pour en payer le coût, il faudra la vente publique des indulgences, qui provoquera l'indignation de Luther. Léon X, fils de Laurent de Médicis, le Magnifique, deviendra pape à trente-huit ans (1513), après avoir été tonsuré à sept ans, nommé archevêque à huit et cardinal à treize ; cet esthète florentin sera incapable de comprendre quoi que ce soit à une certaine « querelle de moines allemands ». Il va de soi que, de ce fait même, les rois, provisoirement et de mauvais gré soumis au siège pontifical, reprennent une autonomie croissante ; la Réforme sera favorisée non seulement par le discrédit généralisé qui affecte la papauté, mais aussi par les rivalités qui divisent l'Empire germanique et opposent le roi de France et l'empereur d'une part, les princes allemands entre eux et à l'empereur d'autre part. La chance de la Réforme luthérienne est d'avoir pu profiter au maximum des tensions politiques multiples qui dressent les uns contre les autres les grands de l'époque. Le malheur de Calvin est d'avoir eu à affronter le pouvoir très fortement organisé du seul roi de France, ayant déjà domestiqué sa noblesse et comprenant très justement que l'introduction dans son royaume d'une contre-Église pouvait signifier la naissance d'un contre-pouvoir.
Au plan socio-économique aussi, les choses ont changé : la féodalité s'est largement déconsidérée dans les entreprises plus qu'ambiguës de croisades qu'elle a menées au Proche-Orient contre les musulmans et dans le sud de la France contre les hérétiques, du XIe au XIIIe s. Elle s'y est de surcroît ruinée, et c'est ainsi que l'on voit émerger une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie, industrieuse, souvent cultivée et, en tout cas, ennemie des désordres ; comme elle est riche, celle-ci ne va pas tarder à influencer la politique des clercs et des chevaliers. S'ils le veulent, les bourgeois font et défont un empereur. Ils ne tarderont pas à favoriser la naissance d'une Église où le gouvernement des notables laïques exclut, à droite, le conservatisme dépassé des grands d'hier et, à gauche, les utopies révolutionnaires des paysans, ces derniers étant les pauvres et les exploités d'alors. Ainsi, comme elle est rendue possible par l'émergence de personnalités nationales de plus en plus individualisées, la Réforme correspond à l'avènement de la bourgeoisie et à son influence décisive sur les affaires, la politique et le négoce.
Dans le domaine culturel aussi, l'unité médiévale s'effiloche. Et là encore, la Réforme s'inscrit dans tout un courant : le renouveau des études littéraires, le goût retrouvé de l'Antiquité, de ses langues et de son histoire font que d'Erasme à Lefèvre d'Étaples une foule d'« humanistes » se livrent à un passionnant travail de recherches archéologiques, linguistiques, philosophiques (pour traduire le Nouveau Testament, Luther se servira du texte grec publié par Érasme en 1516 ; comme lui, d'ailleurs, et c'est typique, Calvin reçoit essentiellement une formation profane de juriste et une solide culture philosophique).
Cette soif d'un retour aux sources va tout naturellement conduire nombre de catholiques du temps à relire l'Écriture et, ayant comparé son contenu avec la prédication moyenne de l'Église, à se sentir attirés vers la Réforme. On reste confondu devant le nombre d'hommes d'une compétence intellectuelle de premier chef qui gravitent autour des réformateurs et de ceux qui les protègent : par exemple, à la cour de Heidelberg, où, en 1563, le prince Électeur entreprend de faire rédiger un catéchisme qui sera le premier grand texte commun aux réformés et aux luthériens. La Réforme se présente, dès le départ, comme inscrite dans un immense renouveau culturel ; et partout où elle s'implantera, elle sera un très puissant facteur culturel ; car « la Bible des simples », désormais, ce ne sont plus les cortèges de statues des grandes basiliques ; c'est l'Écriture elle-même ; il faut donc que les simples sachent lire. C'est dire que tous les pays atteints par la Réforme sont entraînés dans un processus d'instruction-éducation qui a d'éminentes conséquences positives au niveau de la civilisation. L'école est, avec le centre médical, un des éléments indispensables de toute nouvelle implantation protestante en pays de mission.
Le début de tous les grands mouvements sociaux qui conduisent au bouleversement d'un ordre ancien est toujours établi plus ou moins arbitrairement par leurs héritiers. De même que la prise de la Bastille a été choisie comme acte fondateur de la Révolution, le début de la Réforme est fixé par les Églises qui en sont issues au 31 octobre 1517, date de la publication des « 95 thèses » sur « la vertu des indulgences » rédigées par Martin Luther. Luther y dénonce les ventes d'indulgences destinées à financer la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome.
Les historiens contemporains ont relativisé le coup d'éclat attribué aux 95 thèses en faisant remarquer que l'usage permettait à tout docteur en théologie de susciter une discussion publique sur une question controversée. De plus, Luther n'avait alors nullement la prétention de révolutionner l'Église : il voulait simplement rappeler un enseignement traditionnel, selon lequel Dieu seul peut pardonner aux pécheurs qui se repentent de leur faute.
Les 95 thèses et le « sermon sur la grâce et l'indulgence », où Luther explicita sa position l'année suivante, très largement diffusés, firent de leur auteur non plus seulement un théologien savant mais un chef religieux contestataire, et à ce titre, très populaire. En effet, sans l'avoir nécessairement cherché, Luther atteignait un double but. D'une part, il mettait indirectement en cause la papauté : la critique des indulgences concernait implicitement le pape, qui s'était servi de cette campagne (en prétendant détenir le pouvoir d'abréger les souffrances des âmes des défunts) pour réaffirmer une autorité affaiblie depuis cent cinquante ans et pour créer une source non négligeable de revenus. D'autre part, cette critique entamait la piété populaire née de la hantise de la mort et de la peur de l'au-delà, principales responsables du succès de la vente des indulgences. À cette foule de fidèles en quête de sécurité spirituelle, Luther voulait offrir une nouvelle rationalité religieuse, fondée sur la confiance en un Dieu miséricordieux et répondant en même temps aux nouveaux besoins religieux des lettrés, notamment des élites urbaines.
Le succès rencontré par Luther ne pouvait laisser Rome indifférente. Comme à l'accoutumée, une procédure fut engagée pour obtenir du déviant la rétractation de ses « erreurs » et, si ce but n'était pas atteint, l'excommunier. Après une première audition en avril 1518, Luther fut accusé, en juin, d'hérésie et de crime de lèse-papauté. Mais l'appui de son prince, l'Électeur palatin Frédéric le Sage, favorisa la poursuite des tractations. Pourtant, la position de Luther se radicalisait de plus en plus : en octobre 1518, il affirmait que non seulement un concile, mais même un simple fidèle pouvait convaincre le pape d'erreur s'il était en mesure de s'appuyer sur le témoignage de la Bible ; en juillet 1519, il précisait qu'un concile pouvait également se tromper et que l'Église n'avait nullement besoin d'un chef terrestre puisque le Christ se trouvait à sa tête. Un traité (Sur la papauté de Rome) popularisa cette nouvelle position. C'en était trop : le 15 juin 1520, dans la bulle Exsurge Domine, Léon X sommait Luther de se rétracter, sous peine d'être excommunié.
Près de trois ans s'étaient écoulés depuis la parution des 95 thèses, mais ce délai n'avait rien d'inhabituel. C'est l'invention récente de l'imprimerie qui changeait complètement le cours normal des choses : en trois ans, un mouvement d'opinion s'était créé. Plusieurs centaines de milliers d'exemplaires des écrits de Luther avaient été diffusés et avaient obtenu un impact grandissant. Grâce à la fréquente lecture à haute voix des ouvrages du moine augustin, même les illettrés pouvaient y accéder. L'écho rencontré par Luther était énorme dans l'espace germanophone, et au moment où l'anathème fut définitivement prononcé contre lui et ses partisans (3 janvier 1521, bulle Decet romanum pontificem) des traductions en néerlandais, en tchèque et en français circulaient sous le manteau, permettant à des non-latinisants de prendre connaissance des écrits du novateur. Contrairement à la situation qui prévalait aux siècles précédents, la papauté ne se trouvait donc pas face à un « hérétique » et à un nombre limité de disciples, mais devant un vaste mouvement religieux qui était en train de gagner des partisans dans toute la chrétienté occidentale.
Ce mouvement si ample restait encore fragile. S'il est vrai que nombreux furent ceux qui sympathisaient avec l'action de Luther ou qui partageaient certaines de ses idées, ils n'étaient pas tous prêts à le suivre dans sa rupture. En fait, depuis environ un millénaire, chaque être humain faisait partie de l'Église, et son existence dans la société en était imprégnée. L'excommunication avait des conséquences sociales redoutables : l'hérétique n'était plus considéré comme une personne. Convoqué à la diète de Worms par l'empereur Charles Quint, Luther peut, lors de son voyage vers cette ville, constater à quel point il est populaire auprès des foules. Mais sur place, malgré les sympathies dont il dispose, il est mis au ban de l'Empire : l'édit de Worms intime à quiconque, sous peine d'être passible du crime de lèse-majesté, de saisir ou de faire saisir Luther afin de le livrer au bras séculier. Le moine n'échappe à cette condamnation que grâce à une ruse de Frédéric le Sage, qui organise son enlèvement et le cache au château de la Wartburg. L'effervescence continue cependant.
La même année 1521, à Zurich, Ulrich Zwingli (1484-1531), prédicateur et curé de la collégiale, renonce à la pension que Rome lui allouait. Deux ans plus tard, le magistrat de Zurich adopte ses « 67 thèses », qui constituent le premier programme de changement global proposé par la Réforme, reliant au renouveau théologique des modifications éthiques et sociales. La messe ne tarde pas à être remplacée par un culte centré sur la prédication et doté d'une liturgie plus dépouillée qu'elle ne le sera dans le protestantisme luthérien. Des institutions charitables se développent, et un idéal de haute moralité est proposé – voire parfois imposé – aux Zurichois. Son influence gagna d'autres cantons, qui affrontèrent les cantons restés catholiques en 1531, à la bataille de Kappel, où Zwingli fut tué. Des changements parallèles ont lieu à Strasbourg, où collaborent étroitement des théologiens comme Martin Bucer (1491-1551) et des cadres de la cité comme Johannes Sturm.
Si Luther a donné l'impulsion initiale, il reste très peu de temps le seul réformateur : alors qu'il est mis au ban de l'Empire, son action est rapidement reprise par d'autres animateurs du mouvement. En mettant en cause des institutions ecclésiastiques transnationales (tels la papauté, le concile, les ordres religieux), en liant son sort aux aspirations de renouveau manifestées par des autorités temporelles, en traduisant et en diffusant la Bible dans différentes langues vernaculaires, en refusant enfin de reconstituer une hiérarchie unique, la Réforme a conduit à l'édification d'une pluralité d'Églises liées à des cultures et à des territoires distincts.
À partir de 1536, la vieille cité épiscopale de Genève devient protestante et fait appel à Jean Calvin (1509-1564), qui a alors vingt-sept ans, pour organiser la nouvelle Église. Ses suggestions étant refusées, il part en 1538, mais de nouvelles autorités élues le rappellent en 1541. Il va transformer la cité genevoise en une sorte de cité-refuge et de capitale spirituelle du protestantisme. De Genève partent,dans différents pays d'Europe, des livres et, grâce à l'académie fondée en 1559, des pasteurs.
Calvin exerce notamment une influence sur le jeune roi d'Angleterre Édouard VI, fils de Henri VIII, le souverain qui provoqua en 1534 un schisme avec Rome. L'anglicanisme va cependant se révéler, à partir d'Élisabeth Ire (1558-1603), un protestantisme tempéré, que l'on peut sommairement définir comme une Église théologiquement proche d'un calvinisme modéré dans un cadre ecclésiastique resté assez peu éloigné du catholicisme. L'Écosse, en revanche, sera calviniste après 1560, sous l'influence de John Knox (1513-1572). Alors qu'en Allemagne la paix d'Augsbourg a officialisé la division confessionnelle de l'Empire, dans le nord de l'Europe, les pays scandinaves ont adopté le protestantisme sous sa forme luthérienne. La Réforme, en quarante ans, a donc réussi à s'implanter dans de nombreux territoires.
Les manuels classiques des théologiens de la Réforme distinguent deux colonnes de la foi et de la spiritualité protestantes, un « principe formel » – l'autorité souveraine de l'Écriture en matière de foi –, un « principe matériel » : la justification par la grâce, par le moyen de la foi.
Tributaires de toute l'espérance amassée par des générations de chrétiens médiévaux persuadés, selon le mot de l'historien Lucien Febvre, que ce qu'on reprochait alors fondamentalement à l'Église « ce n'était pas de mal vivre, mais de mal croire », Luther, Zwingli, Calvin et tous les autres s'attelleront au problème clé, celui de la doctrine, mieux : du message, de la confession publique de la foi pour ce temps de fermentation et pour l'âge nouveau en train de naître. Reprenant les grandes intuitions des Wycliffe et des Hus, c'est vers l'Écriture qu'ils se tournent, en quête de la grâce. Et, lorsqu'ils ont saisi (ou plutôt : été saisis par) la Parole libératrice, si la hiérarchie, voulant les maintenir dans la soumission, cherche à leur imposer le silence, ils s'y refusent : comment taire la vérité pour satisfaire l'autorité ? Celle-ci aurait-elle une autre justification possible que le service humble et désintéressé d'un évangile qu'elle ne possède pas et qui, au mieux, peut la traverser, en se servant d'elle comme d'un canal de communication ? La Réforme, c'est très exactement le pari décisif pour une vérité contraignante, à laquelle l'Église, sa prédication et ses structures ne peuvent cesser d'être soumises sans immédiatement cesser d'être légitimes. L'évangile est seul capable de curer incessamment l'homme de la volonté de puissance, sans le réduire à n'être qu'un humilié sans vigueur : sa faiblesse n'est-elle pas précisément le lieu où s'accomplit et se manifeste la puissance de Dieu ?
La mission de chaque Église est donc avant tout de prêcher la Parole de Dieu, contenue dans la Bible, et d'administrer les sacrements dont il est explicitement question dans le Nouveau Testament.
Le théologien protestant le plus important du XXe s., Karl Barth (1886-1968), déclarait que la Bible est, de façon dialectique, indissolublement Parole de Dieu et parole humaine. À ce dernier titre, elle peut être analysée, comme n'importe quel autre texte, par toutes les démarches critiques et scientifiques possibles. Cependant, en tant que Parole de Dieu, elle dépasse toute lecture humaine et comporte à la fois un jugement et une action de grâce sur l'humanité. Oscillant entre sacralisation et banalisation, l'approche de la Bible est l'objet d'une tension permanente.
L'importance de la Bible dans les Églises issues de la Réforme correspond aussi au privilège accordé à l'écoute, l'image étant parfois suspectée d'être l'objet d'une vénération qui peut devenir une « adoration idolâtre ». Certaines tendances protestantes, comme la tradition réformée, marquent cette méfiance par le dépouillement des temples et le refus du crucifix (la croix doit être nue pour que l'image du Christ ne devienne pas objet de culte). Selon d'autres tendances, comme l'anglicanisme et le luthéranisme, l'image peut revêtir un rôle pédagogique dans le cheminement de la foi. À ce titre, elle n'a pas à être négligée, mais elle doit renvoyer seulement au Dieu trinitaire.
La réserve face à l'image ne constitue pas un refus de toute sensibilité. La piété biblique protestante se manifeste par des chants, qui permettent aux fidèles de participer activement au déroulement du culte. Luther lui-même a œuvré dans ce sens. Le chant des psaumes, la musique de Jean-Sébastien Bach – les cantiques constituent le fondement principal de ses cantates – et les negro spirituals coexistent dans l'univers musical protestant moderne.
Cette formule, « À Dieu seul la gloire », qui incarne avec justesse l'aventure de la Réforme,se trouve précisée dans les affirmations : Sola gratia, Sola fide, (la grâce seule, la foi seule).
Soli Deo gloria, c'est la conviction qu'en face de l'homme et de toutes ses conquêtes, pour les préserver d'elles-mêmes, une seule chose compte : le jugement, l'appréciation, l'échelle de valeurs de Dieu. Ce n'est pas là mépris de cette petite chose qu'est l'existence de chacun ni des ambiguïtés de l'histoire, mais rappel ou appel salutaire à une prise de conscience : qui veut être son propre maître risque toujours d'être esclave de ses passions ou de ses illusions, toujours tenté de vouloir se servir d'autrui au lieu de le servir et ainsi d'engendrer, autour de lui et en lui-même, un cercle vicieux d'aliénations multiples. Il importe donc qu'il y ait un nivellement, une remise de chaque chose à sa vraie place. C'est, dit la Réforme après Jeanne d'Arc, là où Dieu est mis à sa place, la première, que l'homme retrouve à la fois la mesure et la joie de sa vie : ainsi la gloire de Dieu n'est-elle pas la destruction, mais la libération, non la divinisation, mais la véritable humanisation de l'homme. S'il faut, pour en arriver à cette connaissance, à cette conviction de l'intelligence et du cœur, passer par l'expérience mortelle d'un saint Paul sur le chemin de Damas, d'un Luther dans sa tour, cela signifie que, par lui-même, l'homme est incapable de rendre gloire à Dieu, qu'il faut que s'ouvrent, en lui et pour lui, les portes de la mort et que la puissance de la résurrection le saisisse et le fasse naître de nouveau.
C'est pourquoi la Réforme ajoute Sola gratia, affirmation qui résume tout l'évangile, c'est-à-dire : l'intervention dans l'Histoire de Jésus de Nazareth, initiative souveraine de Dieu, manifeste qu'en face de toutes les volontés d'autonomie et de solitude de l'homme, Dieu ne veut jamais l'abandonner à lui-même. La « grâce », c'est la fidélité d'un amour qui, pour rester le plus souvent sans réponse, n'en aime pas moins ; c'est la présence dans l'Histoire d'une Parole qui retentit au milieu des illusions et des errances ; c'est l'offre d'une vie à qui, voulant s'en tirer seul, organise fréquemment la mort collective ; c'est la possibilité de repartir à zéro, d'entrer en relation avec l'humanité dans le prochain et avec le prochain dans l'humanité, c'est le pardon et la réconciliation rendus possibles et devenant le fondement d'existences libérées pour des solidarités nouvelles. C'est l'affirmation qu'il n'y a ni fatalités ni déterminismes invincibles, mais qu'à tout moment, pour chacun, des chances de vie, des possibilités de faire vivre subsistent et qu'il n'y a qu'à les saisir ; c'est la promesse que l'Histoire a un sens et un terme positifs et qu'il vaut la peine d'œuvrer en accord avec la dynamique de justice et de libération qui la sous-tend ; c'est l'offre de marcher à la suite du Christ sur tous les chemins des hommes et de le rencontrer en le servant dans « les plus petits de ses frères » ; c'est la découverte – tellement enrichissante et salvatrice – que la vie de l'homme est don, cadeau, réponse et que, dans la reconnaissance, elle reçoit sa vraie coloration de désintéressement, de disponibilité, de solidarité.
Le Sola fide vient souligner que la vie nouvelle ne peut être saisie par l'homme au terme d'un processus mystique ou intellectuel dont il serait l'origine et l'auteur : elle n'est pas une qualité universelle, ni une donnée naturelle, ni une étincelle divine subsistant en chaque être humain, mais, au contraire, don qui ne peut qu'être reçu ou refusé, initiative divine à laquelle on ne peut qu'acquiescer ou s'opposer, bonne nouvelle qu'on ne peut que croire ou nier. La foi, c'est le oui de l'homme répondant au oui de Dieu, la main tendue pour recevoir la plénitude offerte, le cœur et l'intelligence ouverts par la Parole et rendus sensibles à cette dimension nouvelle et essentielle de l'existence. La foi, ce n'est ni un état ni une possession, c'est un acte à renouveler sans cesse, c'est l'entrée dans le mouvement d'écoute et de réponse qu'initie la Parole, c'est une confession de pauvreté et une attente confiante d'un don sans cesse renouvelé.
On le voit : c'est trahir la Réforme que de parler de « justification par la foi », puisque la foi n'est que l'organe qui saisit l'œuvre et l'action de la grâce. Tous les textes des réformateurs sont sans équivoque, comme ceux du Nouveau Testament, qu'ils ne font que commenter : c'est par grâce, par le moyen de la foi que l'homme est justifié. (Éphésiens, II, 8 sqq. : « C'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n'y êtes pour rien, c'est le don de Dieu. Cela ne vient pas des œuvres, afin que nul n'en tire orgueil. Car c'est lui qui nous a faits ; nous avons été créés en Jésus-Christ pour les œuvres bonnes, que Dieu a préparées d'avance, afin que nous nous y engagions ».) Ainsi la justification, c'est-à-dire le rétablissement de relations justes entre Dieu et l'homme par le pardon et l'ouverture à une nouvelle vie, est-elle l'œuvre accomplie par Dieu dans sa grâce ; ce que le péché de l'homme, c'est-à-dire son repli sur soi et sa suffisance, l'empêche radicalement d'entreprendre et de réaliser.
Toute l'œuvre des réformateurs, toute leur vie illustre qu'il ne s'agit pas là de passivité ou de mépris de l'action humaine, mais d'une question radicale posée à la qualité de celle-ci, la grâce, reçue par la foi, venant en quelque sorte réquisitionner pour l'amour et le service tout ce qui, hors d'elle, n'est qu'affirmation d'orgueil et de volonté de puissance. Ainsi, « les deux formules sont vraies : œuvres bonnes et justes ne font jamais un homme bon et juste, mais un homme bon et juste fait de bonnes œuvres. Des œuvres mauvaises ne font pas un homme mauvais, mais un homme mauvais fait de mauvaises œuvres » (Luther, De la liberté du chrétien, article XXIII). C'est l'affirmation que jamais le faire ne pourra remplacer l'être et que, avant toute chose, c'est l'être qui doit être changé. À sa façon, Sartre confirme cette position fondamentale de la Réforme : dans le Diable et le Bon Dieu, il montre que, accomplis par orgueil, le mal et le bien, c'est la même chose.
L'anglicanisme, le baptisme, le luthéranisme, le presbytérianisme et la tradition réformée, qui récusent unanimement certains aspects du catholicisme, se caractérisent par des conceptions doctrinales et des usages liturgiques particuliers.
Cette forme tempérée de protestantisme a encore aujourd'hui comme base doctrinale les 39 articles d'orientation calviniste : pour les anglicans, l'Écriture est l'autorité unique en matière de foi, le baptême et la Cène sont les deux sacrements, et il n'existe aucune obligation de célibat ecclésiastique. Des éléments catholicisants subsistent cependant dans la liturgie et le principe épiscopal est maintenu.
Différents courants existent dans les Églises anglicanes :
– le courant High Church (appelé aussi anglo-catholicisme), qui valorise la tradition de l'Église ancienne, insiste sur l'importance de l'épiscopat et de la succession apostolique, défend les ornements liturgiques et, d'une manière générale, les usages (comme la célébration de l'eucharistie le dos tourné à l'assistance) qui rapprochent l'anglicanisme du catholicisme ;
– le courant Low Church, qui insiste, au contraire, sur le fait que l'anglicanisme est issu de la Réforme. Il défend une conception plus fonctionnelle de l'épiscopat et souhaite une liturgie simple, dépouillée. Il se méfie souvent des tentatives de rapprochement avec Rome. Marqué par le puritanisme au XVIIe s., puis par un mouvement, le Réveil, au XIXe s., le courant Low Church insiste particulièrement sur l'autorité des textes bibliques ;
– le courant Broad Church, qui est proche sur certains points du courant Low Church (notamment, leur conception du ministère est identique), mais il interprète la Bible de façon libérale et veut accompagner théologiquement la modernité.
L'Église d'Angleterre est la plus importante des Églises anglicanes, également présentes en Afrique du Sud (l'évêque sud-africain noir Desmond Tutu a reçu le prix Nobel de la paix en 1984), en Australie, au Canada, aux États-Unis d'Amérique (sous le nom de Protestant Episcopal Church) et en Nouvelle-Zélande.
Dès le XVIe s., des groupes minoritaires, voire pourchassés à l'intérieur même du protestantisme, refusaient le baptême des enfants et estimaient que ce sacrement devait être lié à une démarche consciente de conversion. Dans cette perspective, l'Église est l'assemblée locale des fidèles ayant reçu le baptême à l'âge adulte. Ce baptême s'effectue aujourd'hui par immersion.
Les baptistes insistent sur l'autorité de la Bible et sur l'importance du maintien des principales doctrines chrétiennes dans une société sécularisée. Ils n'ont pas d'instances dirigeantes supralocales, même s'ils peuvent se regrouper sous une forme fédérative. Du baptisme est né, au début de ce siècle, le pentecôtisme, pour lequel, grâce au baptême de l'Esprit, Dieu accorde des dons promis dans la Bible : une puissance qui guérit les maladies et qui transforme la vie des gens.
Les baptistes constituent le groupe protestant le plus important aux États-Unis d'Amérique (parmi les baptistes sont à signaler Martin Luther King et les présidents Jimmy Carter et Bill Clinton), et ils sont présents dans de nombreux autres pays.
La confession de foi la plus importante du luthérianisme est la Confession d'Augsbourg (1530), rédigée par Philip Melanchthon (1497-1560). On y trouve les affirmations centrales du protestantisme : autorité souveraine de la Bible, salut par la grâce, sacerdoce universel des croyants, etc.
Les Églises luthériennes confièrent aux princes l'organisation des Églises et un certain rôle de surveillance. La doctrine des « deux règnes » (le spirituel et le temporel) insiste sur l'autonomie du temporel et ses responsabilités propres en ce qui concerne l'ici-bas. Elle fut facteur de sécularisation et de modernité, mais elle aboutit souvent, au cours de l'histoire, à une attitude plutôt passive des luthériens face aux pouvoirs politiques.
La foi des luthériens donne une place à la sensibilité : l'intérêt pédagogique des images est, en général, admis, et une grande place est faite aux cantiques. Le principal sujet de débat entre luthériens et réformés a porté sur le sacrement de la Cène : pour les luthériens, le pain et le vin ne se transforment pas en substance du Christ, comme dans la doctrine catholique (transsubstantiation), ils sont véritablement corps et sang du Christ (à la différence de la doctrine réformée). C'est ce que l'on appelle la consubstantiation. On trouve, d'autre part, dans le luthéranisme actuel, une tendance proche de la High Church anglicane. Les luthériens sont majoritaires en Allemagne et en Scandinavie. Mais il existe aussi des Églises luthériennes en France, aux États-Unis d'Amérique et dans plusieurs pays d'Afrique.
Les presbytériens représentent une lignée issue de Jean Calvin (le premier terme est anglo-saxon, le second est en usage en Europe occidentale). Les confessions de foi des Églises presbytériennes et réformées ont souvent revêtu un caractère national, comme en témoignent la Confession d'Écosse, la Confession helvétique, la Confession de La Rochelle (pour la France). Les doctrines principales de ces Églises sont identiques à celles des Églises luthériennes, mais elles considèrent que, lors de la Cène, la présence réelle du Christ dans les éléments du pain et du vin est d'ordre spirituel : elle s'opère par le Saint-Esprit et non par une transformation du pain et du vin.
Le calvinisme se distingue également par son insistance sur la gloire de Dieu, qui s'est traduite au XVIe s.par la croyance en la « prédestination » de chaque être humain au « salut » ou à la « damnation ». Ce fut alors un facteur d'affranchissement à l'égard d'un pouvoir qui s'affirmait de droit divin : le destin religieux était entre les mains de Dieu seul. Mais l'expression donnée à cette croyance fut contestée à partir du XVIIe s.(notamment par la tendance arminienne) et, aujourd'hui, une majorité de réformés croient que le salut est offert à tous les êtres humains, ce qui assouplit cette doctrine.
Affirmant que tout doit concourir à la gloire de Dieu, le calvinisme favorisa l'esprit d'entreprise, la conduite méthodique, l'ardeur au travail. Il développa un état d'esprit démocratique, notamment par son organisation interne, qui consiste en une succession d'instances collégiales, du local au national, et qui associe laïcs et pasteurs dans le gouvernement des Églises. Cependant, la propension de certains de ses membres à se prendre pour le « peuple élu » entraîna un certain mépris racial (notamment à l'égard des Indiens d'Amérique du Nord), voire des pratiques de discrimination (Afrique du Sud).
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