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Ancien Empire

La région memphite
La région memphite

Période de l'histoire d'Égypte, dite aussi période memphite, s'étendant de la IIIe à la VIe dynastie (environ 2778-2420 avant J.-C.).

Introduction

L'Ancien Empire va de la fin de la préhistoire aux troubles sociaux qui ruinèrent une première fois l'économie de la vallée du Nil et précédèrent de peu les grandes invasions aryennes du IIe millénaire avant J.-C. sur l'Asie. C'est le premier âge de la civilisation pharaonique : un système économique se constitue, une tradition politique s'établit et s'affirme, une société s'ordonne.

Les deux premières dynasties (3200-2778 avant J.-C.) : l'ordre pharaonique s'instaure

À la fin de la préhistoire, une première mutation s'achevait : mettant fin au régime tribal anarchique, un regroupement en deux royaumes s'était effectué, conforme à la dualité géographique de l'Égypte, l'un unifiant le Delta sous la monarchie de Bouto, l'autre plaçant toute la Haute-Égypte sous l'autorité des rois de Nekhen. L'histoire commence lorsqu'un énergique chef sudiste, Narmer (peut-être le légendaire Ménès d'Hérodote), descend le Nil, défait les nordistes et, ceignant pour la première fois le pschent (réunion de la mitre blanche de Haute-Égypte et du mortier rouge de Basse-Égypte), fait son entrée solennelle à Bouto, en roi vainqueur de l'Égypte unifiée, ou « double pays ». (C'est ce que content les images sculptées sur la grande palette de schiste, dite « de Narmer », au musée du Caire.)

La capitale est établie à This (près d'Abydos) : c'est là que règnent les deux premières dynasties (cette division en « dynasties », d'origine vraisemblablement égyptienne, nous ayant été transmise notamment par Manéthon [iiie s. avant J.-C.]) ; mais avec, semble-t-il, un sûr instinct politique, Narmer jette déjà les fondations de Memphis, à la pointe du Delta, position charnière entre les deux Égypte, ville très vite appelée à un grand avenir. Sur ces premiers règnes, les sources sont, pour l'historien, relativement humbles ; les nécropoles royales d'Abydos, de Saqqarah, d'Hélouan et les tombes des courtisans apportent certes leur contribution : les objets découverts témoignent d'abord, avec évidence, de l'existence d'un art, aux principes déjà constitués, et de la maîtrise acquise par les artisans (vases magnifiques taillés dans les pierres les plus dures, tablettes et manches de couteaux décorés, en ivoire, bijoux de cuivre, d'or sertis de pierres précieuses) ; la perfection équilibrée atteinte par l'expression graphique est manifeste dans la stèle du roi Djet (musée du Louvre), quatrième roi de la Ire dynastie.

De ce que nous apportent images sculptées, fragments de textes et titulatures, mais surtout (jusqu'à la Ve dynastie) les Annales de la « pierre de Palerme », on peut déduire que, si des révoltes locales eurent lieu, les nouveaux souverains furent assez puissants pour « nouer » solidement et définitivement les deux parts de leur royaume. De ce fait, on peut discerner plusieurs raisons.

Tout d'abord, il semble que la création d'une économie nouvelle, rationnelle, ait été une préoccupation immédiate des premiers monarques (cf. la tête de massue du roi Scorpion [Oxford, Ashmolean Museum]). Conséquence inévitable des événements : l'étroite vallée de Haute-Égypte, qui, jusque-là, se tendait uniquement vers l'Afrique, s'ouvre désormais aussi sur le monde méditerranéen, débouché essentiel. Conséquence intelligente du système monarchique : le roi, qui détient tous les pouvoirs, va, au moyen d'une administration centralisée et coordinatrice, maîtriser la crue annuelle du Nil et recréer un nouveau « paysage » pour les besoins de l'homme ; en un patient labeur, on remblaie la vallée pour éviter l'inondation totale des zones basses et on comble les dépressions ; des milliers d'ouvriers, avec leurs hoyaux et leurs couffins, pour éviter la divagation de l'eau et irriguer utilement le plus de sable possible, creusent des canaux artificiels. L'économie pharaonique est née : issue de la monarchie, elle devient l'un de ses puissants soutiens (aux périodes de trouble, quand la royauté est ébranlée, quand l'administration n'est plus centralisée, c'est la récession économique et la famine).

Les premiers souverains, qui s'affirment ainsi par quelques démonstrations militaires, liées de façon nécessaire à la vie même de leur royaume, établissent aussi, de manière durable, les principes mêmes de la nouvelle monarchie.

Celle-ci est, par essence, divine : le roi est un dieu, un Horus (faucon céleste, patron des princes vainqueurs qui vinrent du sud), comme l'affirment tant les bas-reliefs sculptés sur les palettes votives de schiste que le premier élément des premières « titulatures ». Cela explique l'importance officielle accordée dès l'origine aux fêtes des dieux, qui servaient parfois à désigner l'année même où elles se célébraient. Mais des temples qui s'élevèrent alors, aucun ne nous est parvenu ; nous en connaissons l'existence seulement par des bas-reliefs.

La monarchie est aussi, par ses origines mêmes, un symbole d'union ; sa dualité fondamentale est rappelée notamment par deux autres éléments de la titulature : le souverain d'Égypte demeurera (jusque sous les Césars) nebty, « celui des deux déesses » (à savoir Mekhabit, le vautour, et Ouadjet, le serpent, divinités tutélaires de Haute- et de Basse-Égypte), et ne-sout-bit, « celui du roseau et de l'abeille » (caractéristiques de la flore et de la faune de l'une et l'autre part de son royaume), et cela à partir d'Oudimou (5e roi de la Ire dynastie).

Déjà des rites s'instaurent, qui veulent garantir, par la magie des gestes et des formules, la pérennité du nouveau système politique : c'est la fête Sed, jubilé trentenaire célébré pour la première fois sous Oudimou également.

Enfin, les monarques des deux premières dynasties, qui s'achèvent avec Khasekhemoui (dont la tête en schiste, conservée à l'Ashmolean Museum d'Oxford, est un des premiers chefs-d'œuvre de la statuaire égyptienne classique), semblent avoir établi quelques-uns des éléments de gestion politique essentiels (cela se laisse seulement deviner, actuellement, d'après les sceaux des fonctionnaires, où sont inscrits leurs titres et le nom du souverain). Le roi paraît avoir concentré en ses mains le pouvoir, sans intermédiaire encore avec les différents organes administratifs. L'administration centrale groupait les diverses « maisons » royales, et, dans ce pays essentiellement agricole, elle était alors surtout orientée vers les besoins divers de l'économie des champs et de la consommation. Elle comprenait : la maison des champs, qui veillait sur les domaines et les récoltes ; la maison des eaux, qui coordonnait les différentes observations nilométriques, planifiait l'irrigation et, en cas de crue trop basse, prenait les mesures nécessaires pour éviter la famine ; la maison blanche (administration des finances), qui répartissait les impôts en nature en fonction de l'étiage de la crue du Nil (condition des moissons), emplissant de grain lourd ses vastes greniers ; l'intendance de l'armée. Des archives royales ont déjà dû exister.

L'administration provinciale avait pour cadre, sans doute dès la Haute Époque, une circonscription que les Grecs appelèrent nome (en égyptien : sepet), c'est-à-dire un ensemble de terres artificiellement délimitées en fonction des besoins et des nécessités de l'irrigation et du rendement agricole. À la tête de chacun de ces nomes (trente-huit sous l'Ancien Empire), un fonctionnaire délégué par le pouvoir central (âdj-mer, le monarque), véritable « préfet », était chargé de la surveillance et de l'entretien des canaux ; il avait la responsabilité de la prospérité économique et fiscale de sa province. Autre fonction importante du monarque : le recensement (attesté depuis le règne d'Adjib, 6e souverain de la Ire dynastie), ou « relevé de l'or et des champs », c'est-à-dire des biens immeubles et meubles (ceux-ci, aliénables, pouvant alors être compris comme moyens d'échange), opération assez importante pour servir de point de repère pour la chronologie. Les litiges juridiques étaient réglés dans la capitale de chaque nome par le tribunal (djadjat), mais nous ne connaissons pas avec précision le droit civil du temps.

Il n'y a pas alors de possession ni d'hérédité de fonctions : le roi désigne et dispose souverainement. Ainsi s'annonce déjà, dans sa nature et dans ses composantes essentielles, la future gestion pharaonique. Trois dynasties allaient établir et parfaire l'institution, dont l'essor se poursuivait depuis plus de trois siècles.

Le premier âge d'or de la monarchie pharaonique (2778-2423 avant J.-C.) de la IIIe à la VIe dynastie

L'avènement de Djoser (en 2778 environ) est une étape décisive dans l'histoire de la civilisation égyptienne. Sa statue (retrouvée dans le serdab de sa pyramide de Saqqarah, actuellement au musée du Caire) nous le montre, souverain majestueux, figure virile et énergique. Il eut la chance d'avoir, ou l'intelligence de choisir, comme conseiller un homme de génie, Imhotep : écrivain, artiste, guérisseur, sa réputation de sagesse (fort durable) lui valut d'accéder à la divinité, et, plus tard, les Grecs l'assimilèrent à leur Asclépios.

Djoser établit définitivement sa capitale à Memphis. Si, politiquement, son règne est mal connu, dans le domaine de l'art il marque une véritable révolution. Désormais, la pierre taillée (jusqu'ici très peu employée) devient matériau d'architecte. Les formes architecturales mêmes sont rénovées : la première pyramide (à parois non lisses, mais comportant six degrés) se dresse sur le plateau de Saqqarah ; l'ensemble (pyramide et monuments cultuels annexés étant ceints d'un mur de 1 600 m environ) tire admirablement parti, pour la première fois aussi, du site naturel, que borne au loin la falaise libyque, magistrale transposition en pierre du tas de sable qui, dans les sépultures prédynastiques, formait la plus humble couverture au corps.

Sur les successeurs de Djoser, nous n'avons guère de renseignements précis.

C'est aussi essentiellement par leurs tombeaux, dominés, en superstructure, par la forme pyramidale achevée, que sont connus les pharaons de la IVe dynastie : ces Kheops, Khephren, Mykerinus (notamment), fils ou frères les uns des autres, mais compagnons inséparables pour la postérité et dont les noms ont franchi (depuis 2700 avant J.-C.) près de cinq millénaires pour frapper notre imagination. Qu'étaient ces souverains ? Ne croyons pas Hérodote, le Grec crédule, aux écoutes de ses guides ou de ses âniers bavards et inventifs, qui lui contaient sans doute que Kheops fit travailler à mort ses malheureux sujets et même prostitua sa fille pour élever son tombeau, que le règne de Khephren fut aussi tyrannique, etc.

Nous allons désormais sortir du domaine de la légende ou du témoignage fragmentaire, insuffisant, trop purement graphique (relevant de l'archéologie au moins autant que de l'histoire), avec la Ve dynastie : les documents écrits, cher souci des historiens, nous apportent alors leur témoignage précieux. En effet, avec la pierre, l'écriture (complément organique du dessin) trouve son support idéal, support d'éternité, et ce n'est pas là la moindre conséquence de la « révolution » d'Imhotep. Cette abondante littérature lapidaire se développe en longues colonnes sur les parois intérieures des pyramides royales (à partir d'Ounas, dernier souverain de la Ve dynastie, textes religieux) et sur les murs des chapelles des tombes privées, ou mastabas : officiers ou administrateurs content leur odyssée ou leur vie provinciale, non, bien sûr, avec un souci historique, mais dans un but religieux déterminé, magie verbale. Enfin, les « sagesses », des contes de cette époque, reproduits ultérieurement sur papyrus (nouveau support de l'écriture, plus maniable, en usage à la fin de l'Ancien Empire), complètent nos « sources » sur ces temps plus anciens (que n'avons-nous retrouvé copie de la sagesse d'Imhotep à laquelle font allusion des textes postérieurs !).

Que fut donc l'histoire connue de l'Égypte en son premier épanouissement ?

Dans cette monarchie absolue, la société, l'économie, la politique convergeaient autour du roi-dieu, de par son essence même médiateur obligé entre les hommes et les divinités, potentat magicien.

Le « sphinx de Gizeh » demeure l'image même de cette conception.

Autre témoignage : les hymnes des textes des pyramides. Le roi mort, que l'immortalité atteint d'abord par la magie des mots que scandent sur sa momie des desservants du culte funéraire, monte, glorieux, au ciel : « Réveille-toi, réveille-toi / Lève-toi / Assieds-toi / Secoue la terre loin de toi / – Je viens ! // Il monte au ciel comme les faucons / Ses plumes sont comme celles des oies / Il s'élance au ciel comme la sauterelle / Il s'envole loin de vous, hommes / Il n'est plus sur la terre / Il est au ciel / Auprès de ses frères les dieux ! / Le ciel parle / La terre tremble / Le ciel résonne / La terre gémit / C'est Horus qui vient / O Rê, ton fils vient à toi // Les portes du ciel s'ouvrent devant toi / Les portes de l'eau fraîche s'écartent devant toi / Tu trouves Rê debout / Il te prend par la main / Il te conduit dans les deux demeures divines du ciel // … Il trouve les dieux debout / Drapés dans leurs vêtements / Leurs sandales blanches aux pieds / Ils jettent leurs sandales blanches / Ils enlèvent leurs vêtements : / Notre cœur n'a pas connu la joie avant ton arrivée. // J'étends le bras vers les hommes / Les dieux viennent à moi en s'inclinant / De ton éclat, ô Rê, je me suis fait des degrés sous mes pieds // » – Orgueil du dieu royal. Admirable pouvoir suggestif des rythmes et des images !

Religion et royauté sont indissolublement liées dans le système pharaonique. Le culte du Soleil, Rê, prenant alors (depuis Héliopolis, son centre principal, à quelques kilomètres au nord de Memphis) une grande extension, le cinquième élément de la titulature royale, à partir de Khephren, est le nom de « fils de Rê », inclus dans un « cartouche » (en égyptien shenou, d'un mot signifiant « encercler » ; symbole graphique de la souveraineté du roi sur « tout ce qu'encercle le Soleil ») ; l'alliance se resserre sous la Ve dynastie, dont les trois premiers souverains, selon la légende, seraient les fils charnels de Rê et de la femme d'un de ses prêtres. L'Horus « se solarise ».

Le monde de la vallée. La politique intérieure

Autour du dieu-roi se groupent la vie de l'État (administration et clergé) et celle des hommes (société hiérarchisée).

L'essentiel du pouvoir temporel est de « commander » et de « juger ». Le roi peut exercer publiquement cette double fonction, en donnant audience, assis sur son trône, devant la porte de son palais. Mais c'est naturellement par l'intermédiaire de l'administration qu'il gouverne réellement. À ce pays, en plein développement, l'administration thinite ne pouvait plus suffire.

À partir de Snefrou (1er roi de la IVe dynastie), un vizir (tjaty), créature royale, maître de l'exécutif, a la responsabilité de l'administration centrale. Il est assisté de « directeurs de missions », qui assurent une liaison constante avec l'administration provinciale ; il est aussi le chef de la justice et le directeur des archives royales ; il préside également deux des plus importants services de l'État, l'agriculture et le trésor.

Le nombre des fonctionnaires dans chaque « maison » est considérablement accru : chefs, sous-chefs, directeurs adjoints. Une importante classe de scribes se développe : rédacteurs fins lettrés, calame en main, papyrus déroulé sur les genoux, œil attentif, ils sont initiés à tous les secrets de l'État et apportent leur concours indispensable à toute la machine administrative. Ces conseils d'un père à son fils témoignent de leur importance : « Vois, il n'y a aucun métier qui ne soit sans un maître, excepté celui du scribe ; il est son maître […]. Le scribe est délivré des travaux manuels ; il est celui qui commande […]. Sois scribe pour que tes membres soient lisses et que tes mains deviennent douces, pour que, vêtu de blanc, tu puisses sortir magnifié et que les courtisans te saluent. » Parmi eux pouvait être choisi le vizir, du moins après la IVe dynastie (au début, les vizirs étaient fils royaux).

Les cadres de l'administration provinciale ne furent pas modifiés, mais les monarques (ceux de Haute-Égypte, les plus éloignés de la capitale, notamment) tendirent à une indépendance de plus en plus grande : on en verra les conséquences désastreuses à la fin de la VIe dynastie.

Servir le roi-dieu étant un devoir, les fonctionnaires sont, à l'époque archaïque, simplement nourris. Puis la confusion se faisant entre ce service « personnel » et celui de l'État, les serviteurs du royaume sont pourvus de salaires, de distinctions honorifiques : promotions, peu à peu cumul de charges (autre fait dangereux), dotations funéraires royales (terrains, stèles, sarcophages), etc. « Je sollicitai de la Majesté du maître que l'on me rapportât de Tourah (carrières de calcaire, en face de Memphis) un sarcophage de calcaire. Sa Majesté accorda qu'un chancelier divin embarquât, avec une troupe de marins placée sous son autorité, pour rapporter de Tourah ce sarcophage à mon intention. Et il le rapporta, dans un grand navire royal, avec son couvercle, et une fausse porte, et une table d'offrandes. Jamais on n'avait accompli pareille chose pour aucun serviteur ; mais c'est que j'étais excellent pour le cœur de S.M., j'étais agréable au cœur de S.M., c'est que S.M. m'aimait. » (Biographie d'Ouni ; règne de Pepi Ier, VIe dynastie.) Le favoritisme était né. Vienne un souverain faible…

Si le roi incarne l'omnipotence de l'État, dieu, il est aussi le supérieur naturel de tout clergé : il dispose absolument du pouvoir spirituel.

C'est lui le constructeur de tous les temples des dieux ; il est seul officiant sur tous les bas-reliefs. Pour chaque culte, il délègue ses pouvoirs à un grand prêtre ; celui-ci est le représentant du roi, qui le nomme ; ce sont les fils mêmes du souverain qui exercent souvent cette fonction dans les sanctuaires importants (celui de Ptah à Memphis, celui de Rê à Héliopolis) ; en province, ce sont fréquemment les monarques.

Le grand prêtre officie au nom du roi ; il est aussi administrateur des biens du temple : si le souverain veut favoriser un dieu, il fait notamment don de terres, qui accroissent le domaine sacerdotal et le pouvoir temporel du grand prêtre, que sa richesse même pourrait inciter à quelque indépendance. Cette fusion État-clergé, temporel-spirituel, peut donc, progressivement, entraîner un danger politique.

Le roi, instance supérieure de tout élément directeur du pays, est le chef d'une société de type féodal. Immédiatement autour du souverain, en son palais de Memphis, vit une cour de parents et de hauts fonctionnaires choisis par lui (« gens royale » selon A. Moret) ; les dignitaires provinciaux viennent rejoindre en leur vieillesse cette cour, à laquelle aspire tout fonctionnaire. Au-delà, hors de l'attirance directe du palais, le reste de la population, citadins, agriculteurs, artisans, ouvriers, travaille pour le roi, la cour et les temples. Pas d'esclavage, mais des tenanciers libres, ou des corvéables, ou des serviteurs qui pouvaient être vendus ou loués, mais qui pouvaient aussi détenir des biens et en disposer à leur gré.

De cette société, la famille est la cellule essentielle : autorité paternelle (jusqu'à la majorité des enfants), droit d'aînesse, indépendance juridique de la femme en sont les principaux ressorts légaux. Le droit, respecté, de chacun n'empêche pas la cohésion familiale. « Prends femme tandis que tu es jeune encore, afin qu'elle puisse te donner des fils, car un homme est considéré en proportion du nombre de ses enfants […]. Fonde un foyer et aime ta femme dans la maison, ainsi qu'il convient, nourris-la, habille-la, le parfum est un remède pour son corps. Rends son cœur joyeux, aussi longtemps qu'elle vit ; elle est un champ fertile pour son seigneur. » – Les fils sont « un bâton pour le grand âge ». (Sagesse de Ptahhotep, vizir du roi Isesi, Ve dynastie.)

La vie en société relève d'une morale idéaliste, d'un humanisme profond, né sur les rives du Nil. Trois mille ans avant les Évangiles, une morale purement laïque (un vizir en son grand âge transmet à son fils des conseils, fruits de son expérience) propose les grands principes de charité, d'humilité, d'amour, de justice, de concorde et de paix : « Si tu es devenu un grand après avoir été petit, si tu as acquis de la richesse après avoir connu le besoin dans la ville, n'oublie pas les temps anciens. Ne sois pas avare de tes richesses, qui te sont venues comme un don du dieu. Ne sois pas orgueilleux de ce que tu sais et ne te fie pas au fait que tu es un homme savant. Prends conseil de l'ignorant comme du sage, car les limites de la science ne peuvent être atteintes […]. Une parole heureuse est plus cachée que la précieuse pierre verte, et on peut la trouver chez les servantes penchées sur la pierre à moudre. Ce ne sont pas les dispositions des hommes qui se réalisent, mais bien le dessein du dieu. La vérité est bonne, et sa valeur est durable […] elle est comme un droit chemin devant l'homme, qui ne sait pas ; l'aventure du mal n'a jamais conduit à aucun port. Ne mets pas la crainte chez les hommes, ou le dieu te combattra de même. Car si quelqu'un prétend employer la violence pour gagner sa vie, le dieu lui ôtera le pain de la bouche ; s'il le fait pour s'enrichir, le dieu lui dira : « Je retirerai de toi cette richesse » ; si c'est pour battre les autres, le dieu en fin de compte le réduira à l'impuissance. Ne mets pas la crainte devant les hommes, car telle est la volonté du dieu. Préserve-leur la vie dans la paix et tu obtiendras qu'ils te donnent volontiers ce que tu serais obligé de leur prendre par la menace […]. Que l'amour que tu ressens passe dans le cœur de ceux qui t'aiment, fais que les hommes soient aimants et obéissants. » (Ptahhotep.) La miséricorde est fait banal en Égypte ancienne, avec cette profession de foi indéfiniment répétée : « J'ai donné du pain à celui qui avait faim, j'ai donné de l'eau à celui qui avait soif, j'ai donné des vêtements à celui qui était nu… » Société nouvelle, mais civilisation déjà vieille et raffinée.

Les pays étrangers (khasout). La politique extérieure

Pays jouxtant l'Asie, tendu de l'Afrique à la future Europe, l'Égypte de l'Ancien Empire n'avait pas de frontières politiques, mais des frontières naturelles : la mer Méditerranée, une zone de déserts à l'est et à l'ouest, les cataractes du Nil au sud (peu à peu franchies).

La civilisation impériale (mais non encore impérialiste) a une double vocation, comme ses terres : l'agriculture, la plus ancienne, mais aussi le commerce et les échanges, vers lesquels l'attirent les villes de la côte depuis les débuts de l'histoire.

L'armée, formée alors de milices locales recrutées selon les besoins par les monarques et placées sous leur contrôle (mis à part le petit corps de police permanent directement rattaché à l'autorité royale), était un moyen d'expéditions commerciales beaucoup plus que de conquêtes : infanterie essentiellement, armée de la fronde et de l'arc.

Pour les rois de l'Ancien Empire, qui voulaient seulement accroître leurs ressources par le commerce, trois directions essentielles : – Vers le sud, la Nubie, en quête d'or et de pierres précieuses, de plumes d'autruche, d'ivoire et d'ébène ; sous le roi Djer (Ire dynastie), il semble que des expéditions égyptiennes aient atteint la deuxième cataracte (Ouadi-Halfa) ; le long des pistes, des graffiti témoignent de ces marches. Sous la Ve dynastie, ce point fut même dépassé ;– À l'est, vers le Sinaï et le pays de Pount (Somalie) par la mer Rouge ; le roi Snefrou (IVe dynastie), le premier, semble-t-il, envoya d'importantes missions royales vers les mines de cuivre. Des allusions, dans les textes, à des expéditions vers Pount, riche en produits précieux : myrrhe, électrum, encens ;– Au nord-est, il semble que, dès la Ve dynastie, Byblos, le grand port phénicien, reconnut la suzeraineté de l'Égypte ; le roi Ounas est représenté en effet, dans le temple de la ville, embrassé par la « Dame de Byblos », figurée comme une déesse Hathor ; et le plus ancien acte de Byblos connu est écrit en hiéroglyphes. Cette intervention est évidemment dictée par des motifs économiques (assurer un débouché précieux aux villes du Delta), certainement plus importants encore, à cette époque, que l'intérêt militaire et politique qu'avait l'Égypte à surveiller ses accès asiatiques. Il semble que la Ve dynastie ait également étendu le protectorat pharaonique sur l'intérieur du pays ; les bas-reliefs de la tombe d'Inti à Dechacheh content l'expédition qui amena la prise de la ville de Nedia sur le territoire de la future Palestine (la Palestine existe à partir de la XIXe dynastie égyptienne [Nouvel Empire]) : une garnison égyptienne y fut vraisemblablement installée pour assurer la garde de l'importante voie commerciale qui reliait la côte « syrienne » à la mer Rouge et à l'Arabie. Il faut noter qu'Inti avait avec lui des alliés bédouins : ce qui semblerait prouver que les régions limitrophes de l'Égypte, du côté de l'Arabie, vivaient déjà sous une sorte de protectorat égyptien.

Il est également vraisemblable que les Égyptiens, à la fin de l'Ancien Empire, ont été en rapport avec la Crète par l'intermédiaire de Byblos.

Ces diverses opérations relèvent moins d'une politique concertée de conquêtes que de la mise en place d'une économie d'État et de la protection de ses intérêts. Mais les directions de la politique extérieure traditionnelle de l'Égypte sont données.

Le déclin de l'Ancien Empire (jusqu'en 2263 avant J.-C.)

Le début de la VIe dynastie (règnes de Teti, de Pepi Ier) demeure dans la tradition. Pepi Ier (cinquante ans de règne) semble avoir été un souverain énergique et un grand bâtisseur. Son fils aîné, Merenrê, étant mort cinq ans après son accession au trône, le frère cadet, Pepi II, lui succède vers 2370 avant J.-C. : le souverain a alors six ans et il va régner quatre-vingt-dix ans (c'est le plus long règne connu de l'histoire). Dès lors, tous les éléments en puissance susceptibles de saper l'institution pharaonique se précisent ; le trop long règne de Pepi II, souverain faible, précipite la décadence.

Les cadres de l'État sont peu à peu accaparés par une oligarchie qui va étouffer le système monarchique ; gouverneurs de province et dignitaires mènent les affaires d'une manière de plus en plus consciente et décidée, ont leur cour personnelle et sont comblés d'honneurs. À Ouni, déjà chargé de dignités palatines, religieuses et judiciaires, est confié le pouvoir militaire suprême, puis la charge nouvelle de « gouverneur du Sud » (dernier soubresaut du pouvoir royal : le roi donne à un dignitaire favori le soin de surveiller les administrateurs provinciaux éloignés). Terme de l'évolution : la fonction devient héréditaire, consacrant l'ambition de grandes familles.

À cela s'ajoutent des forces d'opposition venues des classes les plus humbles : de larges couches populaires prétendent aux richesses et à la propriété, et engendrent à la fin de la VIe dynastie une révolution sociale. Crise politique, crise économique, crise morale aussi de l'homme isolé, angoissé, privé soudain de la sécurité des habitudes sociales traditionnelles – « Voyez, celui qui ne pouvait construire pour lui une barque est propriétaire de bateaux, celui qui en avait les regarde : ils ne sont plus à lui. Voyez, celui qui ignorait la cithare possède une harpe. Voyez, la femme qui mirait son visage dans l'eau possède un miroir de bronze. Toute bonne chose a disparu ; il ne reste pas le noir de l'ongle. La terre comme le tour du potier. » (Lamentations d'Ipou-our.)

C'est une double prise de conscience : historique, individuelle. Et la nostalgie du royaume tranquille et de la vie d'autrefois renaît : « Cela est bon quand les navires remontent le courant. Cela est bon quand le filet est tendu et les oiseaux soudain pris. Cela est bon quand les mains des hommes élèvent des pyramides, et creusent des étangs, et plantent des arbres pour les dieux. Cela est bon quand les hommes sont ivres et quand ils boivent le cœur joyeux. Cela est bon quand la joie est dans chaque bouche et que les chefs des nomes, de leurs maisons, contemplent ces réjouissances, vêtus de fine étoffe. » (Lamentations d'Ipou-our.)

Après les troubles de la première période intermédiaire, des rois viendront du sud, et la monarchie renaîtra avec le Moyen Empire.