Bassin alluvial d'Asie, en contrebas du Taurus et du Zagros, à l'est du désert syrien, où coulent les cours inférieurs du Tigre et de l'Euphrate (réunis en aval dans le Chatt al-Arab) et du Karun.
Cet article fait partie du DOSSIER consacré à la Mésopotamie.
Vaste région de 375 000 km2, qui comprend toutes les terres basses des bassins de l'Euphrate et du Tigre, et correspond en gros aux pays actuels de l'Iraq et du nord-est de la république de Syrie, la Mésopotamie est le plus ancien et, du VIe au Ier millénaire avant J.-C., le plus important des foyers de la civilisation.
Employé pour la première fois, semble-t-il, par l'historien grec Polybe au IIe s. avant J.-C., le terme de Mésopotamie, loin de désigner la totalité du bassin, ne dénommait alors que le territoire compris entre l'Euphrate et le Tigre au nord de la Babylonie centrale ; ce n'est que très progressivement, et essentiellement à une époque très récente, qu'il a été employé pour désigner la totalité de la région.
Cet ensemble de plaines et de collines, limité à l'est et au nord par les montagnes de l'Iran occidental et de l'Anatolie orientale, au sud-ouest par le désert syro-arabe, au sud-est par le golfe Persique, connaît jusqu'à la fin de la dernière période glaciaire des climats et une végétation naturelle très différents de ceux de l'époque historique. Les hommes du paléolithique y ont sans doute vécu, mais, dans ce pays où les fleuves arrachent, puis déposent d'énormes masses de sédiments, il n'y a guère de chances que l'on retrouve un de leurs habitats minuscules.
Vers le XIe millénaire avant notre ère, le climat commence à se rapprocher des conditions actuelles, et les groupes du mésolithique (stade intermédiaire entre le paléolithique des chasseurs et le néolithique des agriculteurs) abordent la Mésopotamie à partir des hautes vallées du pourtour montagneux, qui sont fréquentées par les humains depuis 60 000 ans au moins et qui possèdent à l'état sauvage des animaux précieux (ovins, caprins, bovins, porcins) et des céréales (blé, orge). Au VIIIe millénaire avant notre ère, le genre de vie agricole apparaît dans les vallées proches du pays des Deux Fleuves et sur le piémont, avant de s'étendre en haute Mésopotamie ; cette région, qui comprend le nord du pays des Deux Fleuves jusqu'au point où l'Euphrate et le Tigre se rapprochent pour la première fois en plaine, peut porter des cultures sèches dans la bande proche de la montagne ; au-delà, les pluies sont insuffisantes pour ce type de culture et les fleuves trop encaissés pour permettre l'irrigation en grand, et l'on doit s'y contenter de la vie pastorale. Au pied des montagnes, au contraire, des communautés ont bientôt l'idée d'utiliser les eaux de ruissellement, puis de creuser des canaux.
Cette technique nouvelle trouve son plein emploi quand l'homme colonise la Susiane – pays plat aux nombreuses rivières, qui fait partie de l'Élam – et la basse Mésopotamie. Celle-ci est d'abord une plaine basse, puis, plus au sud-est, un delta intérieur, où les sédiments s'enfoncent lentement ; là, avant d'atteindre la mer, les fleuves abandonnent la majeure partie de leurs alluvions et de leurs eaux – ces dernières s'évaporant ou s'accumulant dans des lacs ou des marais. Les vents de sable ou de poussière, l'aridité et les inondations brutales font un enfer de ce pays, qui attira peut-être ses premiers habitants par la richesse de ses eaux en poissons et de sa forêt-galerie en fruits. On ne risque guère, là non plus, de retrouver les tout premiers habitats, et les archéologues n'y ont rencontré que de gros établissements agricoles. En effet, l'irrigation pose ici des problèmes plus complexes qu'en Égypte : la crue des fleuves intervient au printemps ; il faut retenir alors les eaux et les redistribuer ensuite sur le reste de l'année pour que les cultures ne soient pas noyées au printemps, quand elles sortent de terre, ni brûlées par l'aridité de l'été et de l'automne.
Seule une communauté de fort effectif peut construire un système d'irrigation avec digues, bassins de retenue, canaux d'amenée et d'évacuation des eaux. Moyennant un énorme travail, l'argile fertile des alluvions donne des récoltes de dattes, d'orge, de blé et de sésame abondantes et relativement régulières, qui, à leur tour, contribuent à l'entretien d'un cheptel important. Malgré son étendue limitée (40 000 km2, dont plus de la moitié sont couverts par les eaux), le Bas Pays nourrit une population plus nombreuse que la haute Mésopotamie.
L'absence de matières premières, en dehors de l'argile et du roseau, en basse Mésopotamie, contraint ses agglomérations à développer ses échanges de denrées alimentaires, de laine et de produits de l'artisanat contre le bois, les pierres dures ou rares et le cuivre, qui viennent des montagnes de la périphérie ou même des régions plus lointaines. Très tôt, dans le Bas Pays, l'artisanat et le commerce occupent une part importante de la population, la spécialisation professionnelle et la hiérarchie sociale se précisent, et le Bas Pays devient le foyer culturel de l'ensemble mésopotamien.
Ce terme de « civilisation » est employé ici, faute de mieux, car rien n'atteste que cette région constitue une véritable unité culturelle, linguistique ou ethnique, pour s'appliquer à une région étendue dont les agglomérations ont en commun une céramique caractéristique pendant une longue durée. De plus toutes ces civilisations débordent sur les pays voisins (Iran, Anatolie, couloir syrien, Arabie), et l'on ignore encore quel est leur point de départ.
Si on laisse de côté les groupes pionniers, d'étendue limitée, comme ceux de l'Euphrate moyen (fin du VIIe millénaire avant notre ère), dont la céramique foncée polie (dark burnished) vient d'Anatolie, et ceux du piémont (comme celle du site de Jarmo), la série des civilisations commence avec les poteries peintes. La civilisation de Hassouna (au sud de Ninive, à l'ouest du Tigre) est limitée aux pays d'agriculture sèche du bassin du Tigre en haute Mésopotamie (VIe millénaire avant notre ère). Celle de Samarra (sur le Tigre moyen, au nord-ouest de Bagdad), qui se situe dans la seconde moitié du VIe millénaire avant notre ère, est le propre d'agriculteurs qui colonisent toute la haute Mésopotamie utile et affrontent à l'est, dans la vallée du Tigre moyen et sur le piémont, les sols humides, où ils creusent les premiers canaux ; des outils de cuivre martelé, des perles de turquoise et de cornaline témoignent d'un commerce avec l'intérieur de l'Iran ; et, au tell es-Sawwan (ou al-Suwan ; 10 km au sud de Samarra), un établissement protégé par un fossé possède déjà un temple.
Avant la fin du VIe millénaire avant notre ère, les premiers établissements connus de la basse Mésopotamie fabriquent des céramiques (celles d'Éridou, de Hadjdji Muhammad, d'Obeïd, dans la basse vallée de l'Euphrate) qui auraient une parenté avec celle de Samarra.
Après 5500 avant J.-C., la partie de la haute Mésopotamie consacrée à la culture sèche connaît la diffusion de la céramique de tell Halaf (un tell de la partie nord-ouest du bassin du Khabur), qui dure en certains sites jusque vers le milieu du IVe millénaire avant notre ère, mais qui, la plupart du temps, est remplacée par celle d'Obeïd (5 km à l'ouest d'Our), venue du sud (vers 4300 avant J.-C.) et destinée à durer en quelques agglomérations du nord jusque vers 3500 avant J.-C. Durant ces deux longues périodes, l'organisation économique et les techniques progressent dans l'ensemble de la Mésopotamie : après le milieu du Ve millénaire avant notre ère, le sceau se répand, mais nous ne savons pas quel type de propriété il sert alors à marquer. Le commerce s'amplifie avec l'Iran, riche en minerais, et, à la fin du Ve millénaire avant notre ère, avec le cuivre martelé pour l'outillage au pays des Deux Fleuves. La concentration de la population en grosses agglomérations et l'enrichissement, qui vont de pair, se traduisent par l'édification de temples en briques crues, rebâtis et agrandis de siècle en siècle. On connaît deux séries de temples : celle d'Éridou (depuis 5300 avant J.-C. environ), au Bas Pays, et celle de tepe Gaura (ou Gawra, depuis 4300 avant J.-C. environ), au nord-est de Ninive ; et la construction du temple sur une plate-forme à laquelle on accède par une rampe (à Éridou, vers 4300 avant J.-C.) est peut-être la première étape vers la réalisation de la ziggourat.
La poterie d'Obeïd est finalement remplacée par celle d'Ourouk (sur l'Euphrate inférieur), qui est diffusée à partir du sud de la basse Mésopotamie (vers 3700-3300 avant J.-C.) et qui, produite en masse, n'a pas de décor peint. La poterie peinte de Djemdet-Nasr (40 km au nord-est de Babylone) apparaît dès 3400 avant J.-C. et dure jusqu'à la fin du IVe millénaire avant notre ère. Mais le changement essentiel se fait lors de la période (vers 3450-3300 avant J.-C.) que l'on nomme « Ourouk 4-3 » (deux niveaux du grand sondage de l'Eana, temple d'Inanna à Ourouk), « Protoliterate » (débuts de l'écriture) ou « Prédynastique final » (l'époque suivante étant le Dynastique archaïque), dénominations qui n'ont pas fait disparaître la division en périodes d'Ourouk (vers 3700-3300 avant J.-C.) et de Djemdet-Nasr (vers 3300-3000 avant J.-C.).
C'est dans la partie méridionale de la basse Mésopotamie (le pays historique de Sumer), le delta intérieur, où les crues sont moins dangereuses et les travaux d'irrigation moins difficiles, que se trouve le foyer de la civilisation nouvelle qui différencie ce pays du reste de l'Orient. Celle-ci naît de l'interaction de l'augmentation de la population, de sa concentration en agglomérations plus importantes (peut-être déjà de véritables villes), des découvertes qui se situent à la fin d'Obeïd et au début d'Ourouk (cuivre moulé, tournette, puis tour à potier, chariot), de l'accroissement des échanges avec le reste de l'Orient (l'or et le lapis se répandent au pays des Deux Fleuves) et elle se traduit par un essor rapide des arts. Chaque centre élève des temples, qui sont rapidement remplacés et que l'on décore de peintures murales et de mosaïques faites des têtes peintes de cônes de terre cuite enfoncés dans la muraille ; ces édifices atteignent parfois de vastes dimensions (le temple C d'Ourouk mesure 54 m sur 22 m). Cette époque voit aussi les débuts de la sculpture (reliefs de vases, stèles, figurines), qui donnent parfois des chefs-d'œuvre, comme la Dame d'Ourouk. Les artisans de la glyptique, également habiles, gravent sur les cylindres-sceaux une extraordinaire variété de sujets.
Toute cette activité est destinée à la divinité ou aux plus importants de ses serviteurs. La population est déjà organisée en cités-États, possédant leur conseil des Anciens et leur assemblée, et, si l'on en juge par certaines œuvres d'art, un roi guerrier plus influent que les prêtres et que ceux qui gèrent le domaine du dieu. Cette grande unité économique, qui comporte champs, troupeaux, ateliers, greniers et magasins, n'englobe ni toute la terre de la cité ni toute sa main-d'œuvre, mais elle est la seule à avoir laissé des traces : c'est pour ses comptes et ses contrôles que l'on invente la première de toutes les écritures et le sceau de forme cylindrique qui, mieux que le cachet plat, couvre le tampon d'argile des portes et des récipients d'une empreinte continue qui en garantit l'intégrité. Attesté à Ourouk dès 3400 avant J.-C. environ, ce système graphique, qui est l'ancêtre de l'écriture cunéiforme, emploie dès avant 3000 avant J.-C. les signes phonétiques qui permettent d'y lire du sumérien.
Pour cette raison, bien que Sémites et Sumériens soient déjà mêlés dans toute la basse Mésopotamie, on est porté à attribuer aux Sumériens l'invention de l'écriture. Mais les spécialistes ne sont pas d'accord sur la date d'arrivée de ce peuple au Bas Pays : les uns pensent que c'est lui qui a colonisé la région au VIe millénaire avant notre ère, puisque, depuis cette période, il n'y a là aucune rupture culturelle liée à des destructions qui indiqueraient une invasion ; d'autres, remarquant qu'il y a dans le vocabulaire sumérien des termes techniques qui sont étrangers aux langues sumérienne et sémitique, estiment que les Sumériens sont venus tardivement submerger sous leurs infiltrations un peuple plus évolué et plus anciennement installé au Bas Pays.
Sumérienne ou non, la civilisation qui apparaît vers le milieu du IVe millénaire avant notre ère dans le sud de la basse Mésopotamie manifeste après 3300 avant J.-C. davantage de dynamisme. Dans son pays d'origine, s'il n'y a plus d'inventions, les techniques découvertes précédemment sont mises plus largement au service de la production ; les objets d'art sont moins soignés, mais plus nombreux. La civilisation de la haute Mésopotamie, qui prolongeait celle d'Obeïd, recule après la destruction (vers 3400 avant J.-C.) de tepe Gawra, la ville aux trois temples, qui était la principale bénéficiaire du commerce entre l'Iran et le pays des Deux Fleuves. Au contraire, le foyer culturel du Sud englobe rapidement le nord de la basse Mésopotamie, la plaine fluviale, plus tardivement colonisée parce que plus difficile à irriguer. Et des traces de l'influence du Sud, plus ou moins importantes suivant la distance, se retrouvent en Susiane, en haute Mésopotamie, en Iran, en Syrie septentrionale et jusqu'en Anatolie et en haute Égypte.
Dans cette période dite « Dynastique archaïque », la haute Mésopotamie reste en retard par rapport au Sud. Le meilleur critère en est l'usage de l'écriture, dont les signes prennent peu à peu l'allure de paquets de clous ou de coins (d'où le terme de « cunéiforme ») ; elle n'est adoptée au Dynastique archaïque que dans les agglomérations de la basse vallée de la Diyala et à Mari, sur l'Euphrate moyen. D'autres centres (Assour sur le Tigre moyen, tell Brak dans le bassin du Khabur), s'ils n'emploient pas l'écriture, ont pourtant reçu un tel apport technique et artistique du Bas Pays que l'on a cru y voir des comptoirs ou des dépendances de centres du Sud.
La basse Mésopotamie continue à progresser rapidement, surtout au Dynastique archaïque III (vers 2600-2350 avant J.-C.), en dépit de son morcellement politique. Dès le début de la période, il y a eu une diminution du nombre des agglomérations et une augmentation de la taille de celles qui survivent. Il n'y a plus maintenant de doute : ce sont de véritables villes, ceintes d'une muraille. Leurs relations, qui s'étendent alors au sud-est de l'Iran (tepe Yahya) et à la vallée de l'Indus, leur valent toujours plus de matières premières et de recettes techniques. La métallurgie du cuivre accroît sa production et améliore ses procédés : dès 2500 avant J.-C., on réalise pour des objets d'art un véritable bronze d'étain. Les offrandes des temples et de certaines tombes montrent la richesse du pays et l'habileté de ses artisans : si la sculpture est en déclin, sauf pour la représentation des animaux, la métallurgie et l'orfèvrerie témoignent d'un goût raffiné.
Les villes continuent à élever des temples, où les notables déposent des offrandes et des orants (figurines qui les représentent en prière). Chaque cité a plusieurs temples (chacun d'eux pouvant héberger les idoles d'une divinité seule, d'un couple divin ou d'une famille de dieux) ainsi qu'un panthéon hiérarchisé et dominé par la divinité protectrice de la ville. Les représentations conventionnelles des dieux, les symboles qui les désignent et les premières inscriptions permettent d'identifier des divinités qui étaient sans doute en place aux âges précédents et se maintiennent jusqu'à la fin de la civilisation mésopotamienne : ainsi, chez les Sumériens, Inanna (déesse de la Fécondité), Enlil (le Vent), En-ki (l'Eau bienfaisante), An (le Ciel).
Les inscriptions historiques qui apparaissent au XXVIIe s. avant J.-C. et les archives de Tello (un site du royaume de Lagash, sur le Tigre inférieur), du XXVIe au XXIVe s. avant J.-C., révèlent les institutions que l'on entrevoyait seulement pour le IVe millénaire avant notre ère. Chaque cité-État est gouvernée par un roi héréditaire qui est vicaire (ou bien délégué, gouverneur) du grand dieu local et le chef des guerriers. À la même époque, semble-t-il, ce souverain cesse d'habiter le temple, et l'on construit les premiers palais, tandis que l'on se met à distinguer l'unité économique dépendant du dieu de celle qui appartient au roi (les historiens les nomment temple et palais). Parfois, le pouvoir sacerdotal (représenté par un « comptable », ou prêtre), séparé du pouvoir royal, se heurte à ce dernier.
En dehors de l'édification des temples et du creusement des canaux, le roi de la cité s'occupe de faire la guerre à ses voisins et essaye d'imposer à quelques-uns d'entre eux sa prédominance. Ces dominations éphémères et géographiquement limitées sont exercées à partir de villes de basse Mésopotamie (par des rois à noms sumériens ou sémitiques), de l'Euphrate moyen (la sémitique Mari) ou d'Élam. En effet, si les Élamites ont leur civilisation et leur organisation politique propres, ils ne cessent, durant toute leur histoire, d'avoir des rapports culturels et économiques avec le Bas Pays et d'être en conflit avec ses cités.
Pendant un certain temps, les guerres n'empêchent pas le progrès de la civilisation. C'est ce que montrent les trésors artistiques (vers 2500 avant J.-C.) trouvés à Our dans des tombes mystérieuses (pour des rois terrestres, des substituts de dieux ou de vicaires ?), véritables monuments (fait rare dans le monde mésopotamien, où l'on n'attend rien d'un au-delà désolant) qui renferment des foules de serviteurs et surtout de servantes.
Puis au XXIVe s. avant J.-C. vient le temps des destructions sauvages et du premier Empire mésopotamien.
Parti d'Oumma (cité voisine de Lagash), le Sumérien Lougal-zaggesi impose sa domination brutale (vers 2350 avant J.-C.) du golfe Persique à la Méditerranée. Puis il est renversé par le Sémite Sargon (vers 2325 avant J.-C.), qui a fondé dans le nord de la basse Mésopotamie une cité-État, Akkad, dont l'emplacement n'a pas encore été retrouvé. Son triomphe est aussi celui de son peuple, le dernier groupe sémitique sorti du désert. Sous la dynastie d'Akkad, on constate un antagonisme entre ces Sémites d'Akkad et les citadins de Sumer (Sémites et Sumériens mêlés depuis longtemps), fiers de l'ancienneté de leur civilisation. Sargon se constitue un domaine encore plus vaste que celui de son prédécesseur, guerroyant dans les régions périphériques et étendant son contrôle sur une bonne partie des étapes et des voies du commerce de l'Asie occidentale. Et, si son empire fournit l'exemple à suivre pour tous ceux qui par la suite essaieront d'unifier le pays des Deux Fleuves, c'est qu'à la différence des rois du Dynastique archaïque, vainqueurs de leurs voisins, et sans doute aussi de Lougalzaggesi, il a pratiqué une véritable politique impériale. Les rois d'Akkad, qui ont laissé souvent les vicaires vaincus à la tête de leurs villes, les font surveiller par des officiers de la cour akkadienne et colonisent les terres des vieilles villes en y constituant soit des établissements pour des groupes de leurs soldats, soit des grands domaines pour leurs principaux serviteurs. Et, pour mieux asseoir l'idée d'une domination supérieure à celle des rois de l'époque précédente, ils donnent un caractère divin à leur pouvoir : on les appelle « dieux » et on les représente avec la tiare à cornes (symbole de puissance jusque-là réservé à la divinité).
Le bouleversement politique s'accompagne d'une multiplication des grands domaines privés au détriment des communautés et des familles vivant dans l'indivision. Le commerce et l'artisanat profitent des facilités que l'unification politique apporte à la circulation. Disposant de ressources plus étendues que les chefs des cités-États, les rois d'Akkad peuvent susciter le progrès artistique : sans rompre avec la tradition, la sculpture et la glyptique produisent des chefs-d'œuvre (stèle de Narâm-Sin, tête de Ninive, sceau de Shar-kalî-sharri). La substitution partielle de l'akkadien (parler sémitique employé au pays d'Akkad) au sumérien comme langue écrite est à l'origine d'importants progrès culturels. Les scribes ne se contentent pas de lire en akkadien les idéogrammes d'origine sumérienne, comme on avait pu le faire jusque-là ; transcrivant leur langue sémitique où les mots sont généralement polysyllabiques (à la différence du sumérien, où prédominent les monosyllabes), ils sont amenés à étendre l'usage des signes phonétiques, qui rend l'écriture moins difficile. Les cunéiformes se répandent alors dans les pays soumis par Sargon ou chez ses adversaires : ils transcrivent de l'élamite, du hourrite (en haute Mésopotamie) et surtout de l'akkadien. En haute Mésopotamie, l'écriture, rare jusque-là, apparaît à Ga-sour (Nouzi au IIe millénaire avant notre ère, près de Kirkuk), à l'est du Tigre moyen, à Ninive, à Assour, au tell Brak, à Chagar Bazar (dans le bassin supérieur du Khabur) et dans les cités saintes du peuple hourrite, et elle contribue à restaurer l'unité culturelle de la Mésopotamie, qui avait disparu au Prédynastique final. Le nord de la Mésopotamie, qui porte alors le nom de Soubarou, commence à sortir de l'obscurité. Il est peuplé, pour une bonne part, de Sémites apparentés à ceux du pays d'Akkad et qui reconnaissent assez facilement la prédominance de la dynastie de Sargon : c'est le cas de ceux d'Assour, fondée au XXVIe s. avant J.-C. comme cité sainte des tribus pastorales de la steppe qui s'étend à l'ouest du Tigre. Généralement en guerre avec Akkad, les Hourrites, descendus des montagnes, sont nombreux dans tout le piémont, et certains de leurs rois revendiquent la domination de toute cette zone.
Arrivée à un haut degré de richesse, la Mésopotamie ne cesse alors plus de susciter la convoitise des populations moins évoluées qui vivent dans les montagnes et les steppes désertiques de sa périphérie. Certains de ces voisins pratiquent surtout l'infiltration, venant par petits groupes se proposer comme soldats ou hommes de peine ; ils ont le temps d'assimiler la culture mésopotamienne avant de constituer une majorité dans la région où ils se fixent. D'autres peuples procèdent par des attaques brutales et viennent saccager les villes. Les rois d'Akkad ne peuvent cependant pas indéfiniment conjurer cette menace, car ils sont bien souvent occupés à réprimer les soulèvements des cités-États de Mésopotamie, qui renoncent difficilement à leur indépendance. S'ils endiguent la poussée des Sémites occidentaux, ou Amorrites, qui sortent du désert de Syrie, ils finissent par succomber devant les expéditions des peuples du Zagros, Loulloubi et Goutis, qui ruinent l'Empire akkadien (vers 2200 avant J.-C.). Tandis que les rois Goutis imposent leur domination à une partie des centres mésopotamiens, le reste du pays des Deux Fleuves retourne au régime des cités-États indépendantes, parmi lesquelles Akkad, qui garde sa dynastie jusque vers 2165 avant J.-C.
C'est peut-être au temps des Goutis que se situe le règne de Goudéa à la tête de l'État de Lagash ; ce vicaire, qui ne paraît dépendre d'aucun souverain, a des relations commerciales avec une bonne partie de l'Asie occidentale, et sa richesse lui permet de multiplier les sanctuaires, d'où proviennent les dix-neuf statues que l'on a conservées de lui et qui inaugurent cet art habile et froid qui dure la majeure partie du IIe millénaire avant notre ère.
Vers 2140 avant J.-C., le roi d'Ourouk, Outouhegal, bat et expulse le peuple détesté des Goutis, et le prestige de cette victoire lui vaut la prédominance sur tout le pays de Sumer.
À la mort d'Outou-hegal, c'est le roi Our-Nammou, fondateur de la IIIe dynastie d'Our, qui impose sa domination aux cités de basse Mésopotamie. C'est le point de départ d'un empire dont les limites sont mal connues : il doit comprendre toute la Mésopotamie et s'étend, sous le règne de Shoulgi, successeur d'Our-Nammou, à la Susiane et à une partie de l'Élam montagneux. On a qualifié cette période de néo-sumérienne. En fait, si la langue de Sumer est de nouveau employée dans les textes administratifs, le peuple de Sumer a disparu sous l'afflux massif des Sémites ; les populations de l'empire emploient des parlers sémitiques ou le hourrite, et le sumérien n'est plus que la langue de culture d'une élite sociale. Les rois d'Our reprennent et perfectionnent la politique impériale des maîtres d'Akkad. Dieux, ils reçoivent un culte de leur vivant et un hypogée monumental pour leur au-delà. C'est également à ce titre qu'Our-Nammou donne à son peuple son code Vicaires des divinités locales.
Les souverains d'Our multiplient les constructions sacrées, en particulier dans leur capitale, où ils développent l'ensemble consacré à Sin, le Dieu-Lune, y ajoutant une ziggourat (bâtiment fait de terrasses de taille décroissante superposées et couronné par un temple), la plus ancienne connue. L'empire d'Our se caractérise encore par un énorme appareil administratif qui contrôle les temples et les villes. Il y a encore dans chaque cité un vicaire, mais ce n'est plus qu'un fonctionnaire nommé par le roi, qui peut le muter. En revanche, sur le plan économique, les agents commerciaux des temples et du palais commencent à réaliser des affaires pour leur compte.
Les rois d'Our n'ont guère cessé de guerroyer dans le Zagros, mais un péril plus aigu s'annonce à l'ouest : à l'infiltration continue des Amorrites s'ajoutent leurs attaques. Et l'empire est déjà plus qu'à moitié perdu lorsque les Élamites prennent Our, qui est saccagée et dont le dernier roi est déporté (2025 avant J.-C.).
Le mouvement des peuples se poursuit pendant deux siècles au moins : tandis que les Hourrites progressent en haute Mésopotamie vers le sud et vers l'ouest, les Amorrites arrivent en bandes successives, qui se fixent un peu partout au pays des Deux Fleuves, et finissent par adopter un dialecte akkadien.
Ishbi-Erra, qui, comme gouverneur de Mari, avait trahi et dépouillé son maître, le dernier roi d'Our, bien avant la catastrophe finale, fonde à Isin, en Sumer, une dynastie qui prétend continuer la domination impériale des rois d'Our ; mais cette dynastie se heurte à une dynastie amorrite installée à Larsa dans la même région. D'où le nom de période d'Isin-Larsa que l'on a donné à cette époque, où la Mésopotamie retourne au morcellement politique. Un peu partout, des chefs de guerre, le plus souvent des Amorrites à la tête de leur tribu, se proclament vicaires ou rois d'une cité. Il ne se passe pas de génération sans qu'un ou plusieurs de ces souverains n'entament la construction d'un empire qui s'écroule avant d'avoir achevé la réunification du pays des Deux Fleuves.
Mais l'histoire retient surtout les villes qui ont été des centres culturels ou économiques. Assour, redevenue indépendante à la chute de la IIIe dynastie d'Our, est gouvernée par des vicaires du dieu local Assour, portant des noms akkadiens (le dialecte assyrien est une forme dérivée de la langue d'Akkad). Ces princes participent au commerce fructueux que leurs sujets pratiquent en Anatolie centrale et dont témoignent les fameuses tablettes assyriennes de Cappadoce (XIXe-XVIIIe s. avant J.-C.). Leur dynastie est renversée (vers 1816 avant J.-C.) par un roitelet amorrite du bassin de Khabur, Shamshi-Adad Ier, qui se constitue un empire en haute Mésopotamie en dépouillant ou en soumettant les maîtres de nombreuses cités. En particulier, il met la main sur Mari (vers 1798 avant J.-C.), le grand centre commercial de l'Euphrate. Mais, à la mort du conquérant (vers 1783 avant J.-C.), son héritier est réduit à la possession d'Assour. Zimri-Lim, le représentant de la dynastie précédente à Mari, se rétablit dans la royauté de ses pères et se rend célèbre par l'achèvement d'un palais qui est le plus beau de son temps. Mais la prédominance politique passe aux mains d'Hammourabi (1792-1750 avant J.-C.), sixième roi de la dynastie amorrite (1894-1595 avant J.-C.), qui s'est établie à Babylone, grand centre économique du Bas Pays. Le Babylonien, qui avait d'abord été un allié subordonné de Shamshi-Adad, finit par détruire, entre 1764 et 1754 avant J.-C., les principaux royaumes du pays des Deux Fleuves – Larsa, Mari, Eshnounna (à l'est de la basse Diyala) – et constitue un empire étendu à la majeure partie de la Mésopotamie ; mais c'est son code et ses archives administratives qui l'ont rendu célèbre. En effet, dès le règne de son fils, le royaume de Babylone est réduit au pays d'Akkad. L'obscurité tombe sur la haute Mésopotamie, de nouveau morcelée, et sur le pays de Sumer, qui, gouverné par une dynastie du Pays de la Mer (région de Basse Mésopotamie, proche du golfe ; vers 1735-1530 avant J.-C.), souffre du déclin provoqué par la remontée des sels, qui ruine la culture des céréales, et par la fin du commerce avec la civilisation de l'Indus, ruinée au XVIIIe s. avant J.-C. Les peuples de la périphérie se remettent en mouvement, et, en 1595 avant J.-C., une expédition du roi hittite Moursili Ier détruit la Ire dynastie de Babylone.
À la fin de la période qui s'achève ainsi, la grande ville du bas Euphrate est devenue le centre culturel de la Mésopotamie. C'est d'elle que rayonne maintenant le mouvement intellectuel né en Sumer, à la fin de la dynastie d'Our, au moment où l'on avait cessé de parler le sumérien. Les scribes avaient alors entrepris de mettre par écrit, pour la conserver, la tradition religieuse, scientifique et littéraire élaborée au cours des âges précédents dans le Bas Pays, et qui était restée presque entièrement orale. À partir du XVIIIe s. avant J.-C., ils traduisent ces textes en akkadien, puis ils les adaptent au goût nouveau ou les complètent à l'aide des découvertes récentes. C'est l'époque où se développent les techniques divinatoires et en particulier l'astrologie et les autres sciences (mathématiques, médecine).
Les envahisseurs venus du Zagros à la fin de la période précédente se fixent en Mésopotamie. Les Aryens et le groupe hourrite qui leur est lié dans le Nord, les Kassites dans le Sud fondent ainsi deux États.
Le Mitanni, qui reste très mal connu, est le premier à sortir de l'obscurité. C'est un empire à l'ancienne mode, où le roi d'un État plus puissant, le Mitanni, qui devait se trouver dans le bassin du Khabur, impose sa prédominance aux rois plus faibles dans une vaste étendue, du Zagros à l'Oronte, de l'Araxe au moyen Euphrate. Si elle ne correspond à une unité géographique, cette domination s'appuie sans doute sur l'appartenance de la plupart des rois qui y sont regroupés aux aristocraties aryenne et hourrite. Le Mitanni s'est développé probablement dès le XVIe s. avant J.-C., à la faveur des migrations et de la disparition ou du recul des États plus anciens, et c'est au début du XVe s. avant J.-C. la principale puissance de l'Orient. Trop composite, il s'écroule lorsque ses voisins s'entendent contre lui : les Hittites, qui lui enlèvent son domaine syrien, et les Assyriens, qui annexent ses dépendances du bassin du Tigre moyen, se disputent après 1360 avant J.-C. la protection de ce qui reste de l'Empire mitannien, un État tampon dans l'ouest de la haute Mésopotamie, qui finit, vers 1270 avant J.-C., détruit et annexé par les Assyriens.
Le Karandouniash (ou Karduniash) a été fondé à Babylone (peut-être à la disparition de la dynastie amorrite) par des Kassites. Ce peuple du Zagros avait tenté d'envahir le pays des Deux Fleuves en 1741 avant J.-C. et, battu par le fils d'Hammourabi, il avait, semble-t-il, fondé un royaume quelque part en Mésopotamie. Après leur installation à Babylone, les Kassites réunifient le Bas Pays – que l'on peut, désormais, appeler la Babylonie – en détruisant la dynastie du Pays de la Mer (vers 1530 avant J.-C.). On ne connaît aucun texte ni monument des rois kassites avant le XIVe s. avant J.-C., ce qui indique une économie affaiblie et probablement une monarchie sans grand pouvoir. C'est d'ailleurs avec ce caractère qu'elle se manifeste ensuite : les rois kassites concèdent de grands domaines immunitaires à leurs officiers et accordent le même privilège aux cités ; on comprend alors qu'aucune d'elles ne conteste plus la suprématie de Babylone ni ne tente de sécession. Les Kassites, aristocratie militaire issue d'un peuple peu évolué, abandonnent assez vite leur culture propre, et le monde babylonien, dès le retour à la prospérité économique, reprend son activité intellectuelle. Du XIVe au XIe s. avant J.-C., les scribes constituent les collections, désormais canoniques, de textes rituels, divinatoires ou se rapportant aux autres sciences du temps et donnent également une forme définitive aux œuvres littéraires.
La cité-État d'Assour était entrée dans l'obscurité dès la mort de Shamshi-Adad Ier (vers 1783 avant J.-C.). Morcelée entre des dynasties rivales, elle avait dû subir des dominations étrangères. Assour venait à peine de se libérer de l'emprise du roi mitannien quand Assour-ouballit Ier (1366-1330 avant J.-C.) entreprend d'exploiter la crise dynastique du Mitanni et, retournant la situation, devient le protecteur du nouveau roi mitannien. Assour-ouballit, qui a pris le titre de roi pour les territoires étrangers au domaine de la cité d'Assour qu'il a conquis, et ses premiers successeurs dépassent le cadre de la cité-État originelle et créent ce que les modernes appellent l'Assyrie, un royaume centralisé comme celui d'Hammourabi, bientôt un empire comprenant, outre Assour, les villes du « triangle assyrien » (entre le Tigre et le Zab supérieur), dont la plus importante est Ninive, puis tout le bassin du Tigre moyen et, au XIIIe s. avant J.-C., ce qui reste du Mitanni. Les Hourrites, qui formaient une part importante de la population des pays conquis, se laissent sémitiser. Cette expansion s'accompagne de cruautés ostentatoires et de déportations inspirées par le nationalisme et destinées à détruire toute volonté de résistance. Ces succès ne diminuent guère l'instabilité politique à Assour : la royauté est sacrée, mais non la personne du roi, qui doit déjouer les intrigues de ses parents, des prêtres, qui désignent le nouveau souverain, et de l'aristocratie guerrière, qui monopolise les offices auliques et les gouvernements provinciaux, et dont la guerre accroît la richesse et la puissance.
Dans la seconde moitié du XIVe s. avant J.-C., alors que la Mésopotamie ne compte plus que deux grands États, s'amorce le vain conflit qui va affaiblir ces royaumes. Pour des raisons de prestige, pour imposer chacun sa prédominance à l'autre, les rois de Babylone et d'Assour se lancent dans une série de guerres décousues auxquelles participe bientôt l'Élam, à peine libéré de la tutelle babylonienne et qui, pour des raisons géographiques, réserve ses coups au Bas Pays. Même le triomphe de l'Assyrien Toukoulti-Ninourta Ier (1246-1209 avant J.-C.), qui a capturé le souverain kassite et s'est proclamé roi de Babylone, n'a pas de lendemain. De même, après que les raids successifs des Assyriens et des Élamites ont mis fin à la dynastie kassite (1153 avant J.-C.), la Babylonie se relève sous une dynastie à noms sémitiques, et une victoire de son roi Naboukoudour-outsour Ier (appelé par les modernes Nabuchodonosor Ier) provoque la fin du grand royaume d'Élam (vers 1120 avant J.-C.).
Ces conflits n'entravent ni le commerce ni les échanges culturels. La Babylonie exerce une influence puissante sur tout l'Orient, et surtout sur son voisin du Nord. Les Assyriens, qui montrent une certaine originalité dans l'élaboration de leur premier art, sont par contre les admirateurs et les fidèles disciples des scribes babyloniens et les adorateurs fervents des divinités du Sud.
Le mouvement migratoire des Sémites du désert de Syrie à destination des pays agricoles, qui n'avait jamais complètement cessé, reprend toute sa force avec un nouveau groupe linguistique, les Araméens. Affaiblis par leur interminable conflit, mal préparés à combattre ces pillards insaisissables, les royaumes de Babylonie et d'Assyrie déclinent sous l'effet du harcèlement des nomades. L'Assyrie, en particulier, qui portait encore la guerre sous Toukoulti-apil-ésharra Ier (Téglath-Phalasar Ier) [1115-1077 avant J.-C.] jusqu'au lac de Van et en Phénicie, perd peu après tout l'ouest de la haute Mésopotamie. Bientôt, la situation est la même pour les deux États : les citadins sont bloqués dans les villes, les bandes araméennes courent les campagnes, dont ils massacrent les habitants terrorisés et transforment les riches zones de culture en steppes pastorales.
Puis, à la fin du XIe s. ou au Xe s. avant J.-C., les groupes araméens se fixent, chacun formant la garnison d'une cité dont son chef devient le roi. En Babylonie, ce phénomène a été facilité par l'attitude des notables des villes, livrées à elles-mêmes par une royauté que dégradent des usurpations répétées : ceux-ci cèdent en échange de leur tranquillité une partie de leurs terres aux envahisseurs ; en certains districts de Sumer, l'afflux des Araméens, auxquels des Arabes se joignent au VIIIe s. avant J.-C., ne cesse jamais et absorbe les populations plus anciennes ; mais, partout, les petits royaumes tribaux qui se forment reconnaissent pour souverain le roi de Babylone.
Au Xe s. avant J.-C., les deux États mésopotamiens connaissent un renouveau économique et intellectuel. Mais les Assyriens ne s'en tiennent pas là et se consacrent à la conquête, montrant dès le règne d'Assour-dân II (934-912 avant J.-C.) plus de méthode qu'on ne leur en prête pour cette époque. Outre les opérations de police contre les Araméens qui infestaient les campagnes et la guerre de prestige contre Babylone, traitée avec mansuétude par respect pour ses dieux, l'armée assyrienne attaque les peuples guerriers et arriérés des montagnes ainsi que les riches cités araméennes. Pour ces dernières, elle opère progressivement, ne les annexant qu'après des années d'extorsion du tribut.
Cependant, la conquête assyrienne comporte des pauses et des reculs qui semblent liés à la faiblesse de tel roi, mais qui sont dus plus probablement à une crise interne, qui n'est résolue que provisoirement par l'arrivée au pouvoir d'un prince énergique. Au IXe s. avant J.-C., Assour-nâtsir-apli II (Assour-Nasirpal II) [883-859 avant J.-C.] est le premier à franchir l'Euphrate et à aller rançonner les cités du couloir syrien, mais il faut encore plus d'un demi-siècle pour que ses successeurs achèvent l'annexion des États araméens de la haute Mésopotamie occidentale. Depuis Assour-nâtsir-apli II, les rois résident à Kalhou (Nimroud, au sud-est de Ninive), ville neuve peuplée de déportés dont on n'avait pas à craindre qu'ils exigent des immunités. Cette fragilité du pouvoir royal, que la propagande dissimule aux yeux des étrangers, impressionnés par les reliefs des palais montrant la majesté du souverain, est mise en lumière par la guerre civile assyrienne (828-823 avant J.-C.), qui oppose deux groupes sociaux se disputant les profits de la guerre et divise la famille royale. Durablement affaiblie, l'Assyrie a beaucoup de mal à endiguer la poussée du royaume d'Ourartou, qui, par le bassin du Tigre supérieur, menace le cœur de l'Assyrie. Toukoulti-apil-ésharra III (746-727 avant J.-C.), le Téglath-Phalasar de la Bible, qui restaure le pouvoir royal et réforme l'armée, reprend la conquête avec plus d'acharnement. Mais il est sans doute mal inspiré quand, inquiet de la faiblesse croissante de la monarchie babylonienne, qui pourrait tenter un Élam en plein renouveau, il s'empare de la Babylonie et se proclame roi dans sa capitale (729 avant J.-C.). Au lieu d'un État miné par l'anarchie, ses successeurs doivent affronter les révoltes des citadins et des Araméens, soutenus par les Élamites. Les rois assyriens essaient toutes sortes de solutions : tantôt le titre de roi de Babylone est porté par le souverain d'Assyrie, par un de ses fils ou par un Babylonien dont on escompte la docilité, tantôt on supprime ce titre et avec lui les dernières apparences d'indépendance. Les révoltes exaspèrent les Assyriens et, par deux fois (689 avant J.-C. et 648 avant J.-C.), Babylone est dévastée.
L'Empire assyrien paraît alors à son apogée avec un domaine de plus d'un million de kilomètres carrés, qui va jusqu'à Suse et à Thèbes, avec ses palais ornés de reliefs et de fresques, où les rois entassent leurs collections d'ivoire et de tablettes. Une civilisation impériale où domine l'apport babylonien se répand dans toute l'Asie occidentale, effaçant les particularismes locaux. Mais le peuple assyrien, décimé par la guerre, ne fournit plus que l'encadrement de ces foules de prisonniers de guerre avec lesquels on remplit les rangs de l'armée ou des chantiers et de ces déportés qui constituent maintenant la majorité de la population dans chacune des régions de l'Empire.
En 626 avant J.-C., Nabou-apla-outsour (Nabopolassar), membre de la grande tribu araméenne des Chaldéens, se révolte contre la domination assyrienne et devient roi de Babylone, fondant la dernière dynastie de la grande cité. Cependant, il faut l'intervention du roi mède Cyaxare pour que les capitales de l'Assyrie soient détruites (Assour en 614 avant J.-C., Ninive en 612 avant J.-C.) et que son armée soit dispersée (609 avant J.-C.). Le peuple assyrien anéanti, son héritage va essentiellement à la dynastie chaldéenne de Babylone, qui reconstitue un empire en Asie occidentale, tandis que les Mèdes, dominant l'Iran, se contentent de la moitié nord de la haute Mésopotamie, où ils campent au milieu des ruines.
C'est au contraire une grande époque pour la Babylonie : la capitale est couverte de monuments splendides par le roi Nabou-koudour-out-sour II (605-562 avant J.-C.), le Nabuchodonosor de la Bible ; les scribes continuent à recopier les textes canoniques et font progresser l'astronomie.
Mais, par ailleurs, le babylonien, qui n'est plus qu'une langue de culture, recule devant l'araméen, qui est maintenant la seule langue parlée dans le pays.
Affaiblie par les usurpations qui suivent la mort de Nabuchodonosor et par la politique bizarre du roi Nabounaïd (Nabonide) [556-539 avant J.-C.], la Babylonie, qui a récupéré le nord de la haute Mésopotamie à la chute de l'Empire mède, détruit par Cyrus II (550 avant J.-C.), ne résiste guère au souverain perse qui se fait proclamer roi de Babylone (539 avant J.-C.).
La haute Mésopotamie, réunie à la Syrie dans une satrapie d'Assyrie, reste soumise à ses nouveaux maîtres. Au contraire, la Babylonie, qui a gardé sa cohésion nationale, se soulève à l'avènement de Darios Ier ; deux prétendants se faisant passer pour le fils de Nabou-naïd sont successivement écrasés par l'armée perse en 522 avant J.-C. et en 521 avant J.-C. Deux nouvelles insurrections de ce type se situent sous Xerxès Ier (482 avant J.-C.). L'Achéménide se venge en abandonnant son titre de roi de Babylone, en déportant l'idole de Mardouk (le dieu de la capitale) et en abattant la muraille de Babylone. La grande cité n'est plus que le chef-lieu d'une satrapie – la plus taxée de l'Empire ; le commerce et la banque (souvent pratiquée par des Juifs) restent prospères. Les Achéménides, qui font restaurer les temples des villes saintes, résident encore volontiers à Babylone, où ils ont au moins un palais.
Conquise en 331 avant J.-C. par Alexandre le Grand, qui choisit Babylone comme capitale, la Mésopotamie constitue ensuite le point de départ de la fortune du Macédonien Séleucos, satrape (321 avant J.-C.), puis roi (312 avant J.-C.) de Babylone. Dans le royaume séleucide, le pays des Deux Fleuves tient une place essentielle, car il assure les relations de la façade méditerranéenne avec l'Iran ; les rois y fondent des cités, et l'hellénisation y est assez marquée. La culture traditionnelle ne se manifeste plus guère en Mésopotamie qu'à Ourouk, où les scribes conservent leurs activités traditionnelles, mais les techniques divinatoires et surtout l'astrologie sont répandues dans tout le bassin de la Méditerranée par des hommes qui se disent « Chaldéens ».
Le pays des Deux Fleuves, entamé par le roi parthe Mithridate Ier dès 141 avant J.-C., est définitivement conquis par lui en 129 avant J.-C. C'est alors qu'apparaît le petit royaume de Characène, qui correspond à l'ancien Pays de la Mer et dont la dynastie se maintient sous la domination des Parthes. En 64 avant J.-C., les Romains viennent prendre la relève des Séleucides sur l'Euphrate, mais, chaque fois qu'ils tentent de pénétrer en Mésopotamie, ils se heurtent à l'hostilité de la population, indigènes parlant l'araméen ou Juifs, et subissent de terribles défaites ; tout au plus finissent-ils par annexer le piémont septentrional de la haute Mésopotamie. Le pays des Deux Fleuves – maintenant traversé par la « route de la soie » – est encore très riche. Les rois parthes, puis sassanides placent leur capitale à Ctésiphon, sur le Tigre, d'où ils peuvent surveiller à la fois l'Iran et la frontière romaine. La Mésopotamie se couvre de monuments se rattachant à l'art hellénistique. La vieille culture des scribes sur tablettes s'éteint, le dernier texte cunéiforme est de 75 après J.-C., et l'historien ne peut plus suivre l'évolution de ce pays, où ni le papyrus ni le parchemin sur lesquels on écrit désormais ne se conservent.
La Mésopotamie avait été du VIe millénaire avant notre ère à la conquête de Cyrus le principal foyer de la civilisation en Orient, moins brillante que l'Égypte, mais rayonnant davantage sur les régions périphériques. Les premières villes, la première écriture, les mathématiques, l'astronomie, ce sont quelques-uns de ses apports à l'Ancien Monde. Mais, marqués par leur dur climat, par les invasions sans cesse renaissantes, les Mésopotamiens – des intellectuels profondément religieux – ont surtout laissé le souvenir de guerres atroces et de croyances désolantes sur un au-delà sans espérance.
La reconstitution de la chronologie de l'Asie occidentale ancienne par les modernes comporte de terribles difficultés, dues avant tout au fait que la notion d'ère est inconnue dans cette région culturelle avant l'installation de la dynastie gréco-macédonienne des Séleucides à Babylone, dont la date initiale (312 / 311 avant J.-C.) est le point de départ d'une ère – innovation probablement due à des Grecs.
Auparavant, les scribes des États les plus évolués (d'abord ceux de la Mésopotamie) ont employé trois systèmes élémentaires :
1. Depuis le XXVe s. avant J.-C. au moins, dans certaines cités-États, chaque année reçoit officiellement le nom d'un événement important (en fait qui se situe l'année précédente), par exemple : « année (où) le pays de Simourrou fut détruit », ou bien un numéro la situant par rapport à une année du type précédent, ainsi : « année II suivant (celle où) il construisit la grande muraille de Nippour et d'Our » ; et chaque début de règne donne une « année (où) X devient roi ».
2. Depuis le XXVIe s. avant J.-C. au moins, certaines cités-États, comme Shourouppak, en Sumer, ou Assour, donnent à chaque année le nom d'un magistrat éponyme.
3. À partir du XIVe s. avant J.-C. au moins, en Babylonie, on attribue à chaque année le nombre ordinal qui la situe dans un règne : « année 8e » (de tel roi), par exemple.
Très tôt, on a dressé des listes d'années, dont on a tiré des listes royales, qui ne comportent que la suite des souverains avec le nombre d'années de chaque règne. Mais rien n'est plus décevant que ce genre de textes. Ou bien les listes sont incomplètes, par suite d'une cassure de la tablette, ou bien, à cause d'erreurs des scribes, elles sont contradictoires dans le cadre d'un même État ; à cela s'ajoute le fait que les dynasties parallèles abondent dans ce monde toujours politiquement morcelé et que la confrontation des listes correspondantes nous vaut de nouvelles divergences. Les découvertes de textes chronologiques, encore fréquentes en Mésopotamie et dans les pays voisins employant les cunéiformes, permettent cependant de rétrécir la marge d'incertitude.
Mais seule la conservation d'une liste de 263 éponymes assyriens consécutifs fournit une base solide (pour la chronologie du Ier millénaire avant J.-C.), car l'indication d'une éclipse de soleil sous l'un d'eux permet de situer son année en 763 avant J.-C. et l'ensemble de la liste de 911 à 648 avant J.-C.
Les scribes égyptiens nous ont laissé également des listes royales avec des noms d'année et des durées de règne, remontant jusqu'à la Ire dynastie (fin du IVe millénaire avant notre ère). Quelques textes donnant pour l'année x de tel règne la valeur du décalage de l'année usuelle de 365 j par rapport à celle, plus exacte, qui comprend 365 j 1/4, permettent de situer à trois ans près, des dynasties, dont la plus ancienne est la XIIe (XXe-XIXe s. avant J.-C.). Mais les lacunes et les contradictions se rencontrent également dans les listes égyptiennes, et les divergences chronologiques sont donc accrues pour les périodes où Égyptiens et Asiatiques sont en contact et citent des événements qui leur sont communs.
Donc, si chaque spécialiste construit sa chronologie personnelle, les ouvrages de grande diffusion ont intérêt à employer la chronologie donnée pour chaque grande aire culturelle par les œuvres savantes les plus répandues (par exemple, la nouvelle édition de la Cambridge Ancient History, ou le Proche-Orient asiatique de Paul Garelli). On pourra particulièrement consulter les articles « Datenlisten » (1934) et « Eponymen » (1938) par A. Ungnad dans le Reallexikon der Assyriologie (Berlin-Leipzig, volume II, p. 131-194 et 412-457) et le fascicule « Chronology » (1964) par William C. Hayes et M. B. Rowton de la Cambridge Ancient History.
C'est l'archéologie, et elle seule, qui a révélé la civilisation de l'antique Mésopotamie ; il convient donc de marquer très exactement ce que l'on peut attendre de cette discipline dans la connaissance de ce pays. Un trait caractéristique du paysage est donné par la présence, partout où l'occupation de l'homme a été longue et dense, d'éminences dont l'altitude dépasse souvent 25 m et atteint parfois, mais plus rarement, 40 ou 50 m : ce sont les tells, le mot tell étant un terme arabe qui signifie simplement « colline » et que les archéologues ont spécialisé en l'attribuant aux monticules artificiellement créés par une longue présence humaine ; leur formation est la simple conséquence de l'élévation d'habitats nouveaux sur les débris d'habitats antérieurs. Ce phénomène est absolument normal et se retrouve chaque fois qu'une installation de populations sédentaires a duré assez longtemps pour qu'une accumulation de débris de l'activité de l'Homo faber soit sensible ; mais la spécificité de l'Orient en ce domaine vient essentiellement de la rapidité du processus d'accumulation. Cette croissance, souvent plus rapide qu'ailleurs, est liée à trois facteurs d'importance inégale : c'est tout d'abord l'emploi de l'argile sous forme de briques crues comme matériau de construction ; ce matériau n'est pas aussi mauvais qu'il pourrait paraître si un minimum d'entretien est assuré, mais, abandonné à lui-même, sous l'effet des pluies, souvent violentes en hiver, ou des vents, parfois chargés de sable, le mur s'effrite à la base et en bordure de la toiture-terrasse, en sorte qu'il est rapidement détruit. On considère, en général, que la vie moyenne d'une maison, mais non d'un temple ou d'un palais, ne dépasse guère une génération ; en réalité, elle peut être plus longue à condition d'être l'objet d'un entretien régulier. Ce sont ensuite les conditions de vie extrêmement précaires en raison des guerres de conquête, des razzias, des destructions volontaires de villes entières lors d'un assaut, mais aussi parce que les foyers domestiques sont installés, au mépris de tout souci de sécurité, à l'intérieur même des pièces, provoquant ainsi des incendies accidentels. Ce sont enfin certaines habitudes ou certains comportements collectifs qui peuvent avoir à l'occasion une incidence sur l'élévation des tells : en cas de destruction de l'édifice, pour quelque raison que ce soit, les parties effondrées ensevelissent les bases des murs et les protègent sur une hauteur qui peut atteindre facilement 1 m ; si le site est alors abandonné, l'érosion achève son œuvre, et il ne reste plus, au terme du processus, qu'une petite colline ; mais si la maison est reconstruite, on n'élimine pas les parties effondrées, qui ne sont rien d'autre que de l'argile ; hormis le bois, toujours très cher, et parfois la pierre, utilisée dans des emplois très particuliers (seuils par exemple), on ne récupère pas les matériaux et l'on se contente dans la plupart des cas d'une égalisation du sol et d'une reconstruction ; celle-ci prend souvent appui sur les murs anciens, qui, donc, continueront de jouer un rôle, mais comme fondation cette fois. Ainsi, la première habitation est comme fossilisée avec tout le matériel qu'elle peut contenir et protégée par la nouvelle construction. Quelques années ou quelques dizaines d'années plus tard, le même processus recommence, et le sol se trouve une nouvelle fois surélevé. Au terme d'une longue existence, la superficie au sommet du tell devient si exiguë que celui-ci est abandonné soit partiellement, soit totalement ; mais c'est bien plus souvent pour des raisons de guerres, d'épidémies, de transformations des conditions économiques qu'un tell est déserté ; certains sites de l'Antiquité sont toujours occupés (Erbil par exemple), ce qui n'en facilite pas l'exploration.
Les principes qui régissent l'étude des tells ne sont guère différents de ceux qui sont en usage pour un quelconque site archéologique. En Mésopotamie comme ailleurs, l'archéologie n'a trouvé que lentement ses méthodes ; à la simple pratique des trous, des tunnels et des tranchées utilisée au XIXe s. avant J.-C. pour la chasse à la statue, au bas-relief ou au lot important de tablettes a succédé la prise de conscience d'une nouvelle notion, à savoir que la fouille est l'exploration des sources mêmes de la connaissance archéologique, et donc historique, puisqu'en Mésopotamie seul le dégagement des cités antiques permet de trouver des textes ; de ce fait, l'archéologie est doublement source d'histoire. On a progressivement compris que l'on ne pouvait dissocier les objets de leur contexte archéologique d'ensemble ou particulier et que la fouille devait rendre compte d'un ensemble existant à un moment précis, significatif du groupe humain qu'il représente. Pour atteindre ce but, il faut savoir allier au cours de l'exploration rigueur et souplesse, repousser la tentation de la voie facile et, tout en procédant avec les principes méthodologiques des théoriciens modernes, ne pas oublier qu'il convient de s'adapter aux circonstances en raison même du caractère unique et irréversible de chaque opération de fouille. Il est nécessaire de signaler que l'on ne peut fouiller de la même façon un village néolithique ou un site assyrien qui contient des temples ou des palais de grande ampleur. Ce qui différencie surtout les tells d'Orient de la plupart des sites méditerranéens, c'est que les murs ne se distinguent que très difficilement des décombres qui constituent le reste de la colline ; seule une grande pratique permet, grâce à une couleur très légèrement différente du sol ou à l'existence de lignes blanches très ténues, ou encore en raison d'une consistance plus ferme sous le couteau, de déceler les murs in situ et de les isoler des parties effondrées ou lessivées par la pluie ; un néophyte ne voit jamais rien et s'étonne souvent de la faculté de certains de faire sortir des murs là où eux-mêmes ne perçoivent que des tas de boue. Enfin, et contrairement à ce que l'on pense, l'opération archéologique ne rend qu'une infime partie des objets utilisés par les populations que l'on étudie. La nature des objets retrouvés dépend pour une bonne part des conditions de conservation dans le sol. Or, à l'inverse de celles, exceptionnellement favorables, qui règnent en Égypte, l'humidité du sol, toujours assez importante en Mésopotamie en dehors même des périodes d'inondation, entraîne une rapide désagrégation des matières organiques enfouies. On ne peut pratiquement pas compter, du fait de la rareté des pierres, sur des îlots de sécheresse qui auraient favorisé la conservation des objets périssables comme dans les tombeaux égyptiens ; il est donc très rare de trouver des objets en bois, des fragments de tissu, des restes de cuir, dont on connaît l'importance par les tablettes. Ainsi, le plus grand nombre des objets de la vie quotidienne de l'antique Mésopotamie échappe à notre connaissance.
Outre les édifices architecturaux, la fouille fournit cependant tout un matériel qui permet de définir les caractéristiques majeures de cette civilisation. Celle-ci apparaît d'abord comme une civilisation de l'argile, qui est la seule matière première abondante du pays. C'est l'argile, devenue le support principal de l'écriture, qui a permis de conserver sous la terre des tells, pendant plusieurs millénaires, des textes tant littéraires que sapientiaux, des lettres où les souverains donnaient des instructions à leurs subordonnés, où ils correspondaient entre eux pour nouer et dénouer des alliances, des textes de la vie courante, mais combien riches d'enseignements, où l'on fixait les conditions d'un échange avec son mode de règlement, où les principes d'une succession étaient stipulés. Cette catégorie, considérée comme particulièrement noble, du matériel dégagé ne doit pas faire oublier le nombre très important de céramiques entières ou fragmentaires, qui non seulement favorisent l'étude des ustensiles de la vie quotidienne, mais surtout permettent d'établir des séries qui portent la marque des transformations et servent ainsi à l'étude des différentes phases de la civilisation mésopotamienne. Ses qualités plastiques ont fait jouer en outre à l'argile un rôle dans l'élaboration des formes artistiques non seulement pour l'architecture elle-même, mais aussi pour le décor architectural ainsi que pour les moulages, les figurines modelées, qui ont servi d'offrandes pour les divinités et où sont représentés un grand nombre de dieux et des scènes de la vie quotidienne.
La Mésopotamie est aussi l'héritière des civilisations de l'âge de la pierre, comme en témoigne une bonne part du matériel, mais l'importation de ce matériau indispensable conduisit à restreindre son usage soit aux objets de première nécessité, soit à des créations artistiques chargées de pérenniser une pensée ou une action ; à l'époque de l'outillage lithique, lorsque rien ne pouvait remplacer cette matière première, il n'a certainement pas été question d'en restreindre l'usage ; les fouilles (tell es-Sawwan [ou al-Suwan]) montrent déjà la maîtrise des hommes en ce qui concerne aussi bien la fabrication des armes ou des outils que celle des récipients ou des amulettes. Par la suite, malgré l'introduction de l'outillage de bronze, puis de fer, la maîtrise des Mésopotamiens en ce domaine continua à se manifester, comme en témoignent les statues, les plaques gravées et les bas-reliefs, que les fouilles ont remis au jour, ainsi que les amulettes et les cylindres, sans lesquels il n'est pas possible de comprendre certains aspects de cette civilisation. Enfin, à partir du IIIe millénaire avant notre ère, la plaine mésopotamienne, en dépit de l'absence totale de tout minerai, s'affirme comme une civilisation de l'âge du métal ; les pratiques commerciales compensent l'absence de minerais. Dans les villes, des artisans opèrent des alliages, fabriquent armes et outils, qui sont ensuite utilisés sur place ou revendus, fournissant ainsi à la cité et à l'autorité, palais ou temple, de fructueux bénéfices et une puissance réelle. Le métal est aussi devenu un moyen d'expression artistique par la fabrication de vaisselles diverses richement décorées, de statuettes ou même de statues composites, où il sert de revêtement extérieur, par le placage des portes et enfin par tous les bijoux, d'or et d'argent en particulier, où la dextérité des artisans mésopotamiens a su s'affirmer.
La civilisation mésopotamienne, telle qu'elle apparaît à partir des fouilles, ne se réduit pas à ces fondements strictement matériels, et la production écrite permet de déceler d'autres composantes. Si, en outre, on se rappelle que certains aspects ont disparu à cause de la dégradation dans le sol, on comprend que l'archéologie ne puisse rendre compte que d'une partie du monde mésopotamien antique ; mais l'activité archéologique reste néanmoins essentielle, puisqu'elle seule permet de remettre au jour les textes et les documents qui constituent la base des études historiques actuelles.
L'importance des Mésopotamiens est incontestable dans de nombreux domaines de la pensée, mais il n'est nullement certain que, dans les arts, il en ait été de même. Des rapports ont certainement existé entre les différentes contrées de l'Orient et, si des emprunts sont décelables, il n'en reste pas moins que l'évolution de l'art est fondamentalement dominée par des motivations internes et non par des impulsions extérieures ; d'autre part, si l'on veut bien songer à la longue durée de cette civilisation, on est frappé par une certaine indigence créatrice des Mésopotamiens. Certes, il est des réussites qui témoignent parfois du contraire ; pourtant, comparées à la masse des objets retrouvés dans les fouilles, elles font figure d'exceptions et ne peuvent sans doute prétendre représenter la spécificité mésopotamienne en matière artistique. Peut-être une cause essentielle est-elle fournie par les conditions mêmes de la création ; l'art mésopotamien est, pour la plus grande partie, d'essence religieuse ; en tant que tel, il n'est pas destiné à exprimer les aspirations esthétiques des individus, mais bien plutôt à établir un lien, qui se veut souvent contraignant, entre l'homme et la divinité. Une telle conception conduit dans de nombreux domaines les interprètes du monde religieux à diriger les artistes, soit parce que la divinité est censée avoir donné elle-même les règles de la création, soit parce qu'il ne convient pas de porter atteinte à une forme qui a réussi sur le plan magique ou qui est conforme à la tradition. Toujours est-il que bien souvent l'artiste n'a qu'une très faible liberté de manœuvre et qu'il doit se conformer au canon donné par les prêtres. Dans ces conditions, ce n'est pas à l'absence d'esprit créateur, thèse démentie d'ailleurs par certaines œuvres, qu'il faut imputer une certaine indigence artistique, mais bien plutôt aux tendances profondes d'une civilisation qui chercha à se prémunir dans un milieu difficile et souvent hostile contre les aléas du devenir par une fixation des traditions. Il ne faudrait pas, toutefois, exagérer cette pauvreté artistique ; tout d'abord, l'exploration archéologique est loin d'être achevée et, si l'on n'en peut attendre de véritables bouleversements, elle peut apporter encore bien des surprises ; un bilan n'est donc possible que si l'on admet son caractère provisoire ; d'autre part, comme on l'a dit, les conditions de conservations dans les tells mésopotamiens n'ont pas permis à toutes les manifestations artistiques de parvenir jusqu'à nous ; ainsi, à diverses reprises, la preuve a été faite que la grande peinture murale a joué un grand rôle en Mésopotamie (l'autel du tell Uqair, les grandes compositions du palais de Zimri-Lim de Mari, celles du palais d'Aqarquf [site de la Dour-Kourigalzou kassite] ou de certains palais assyriens), mais les rares vestiges qui en ont survécu ne permettent certainement pas de rendre compte de toutes les réalisations antiques dans ce domaine. En outre, il faut envisager l'art d'une façon globale et non par quelques-unes seulement de ses manifestations. Enfin, parler d'un art mésopotamien pendant plusieurs millénaires peut prêter à confusion ; tout au long de l'histoire du pays de Deux Fleuves, il n'y a pas eu un, mais plusieurs centres créateurs. L'histoire des écoles propres à chaque centre n'a pas encore été tentée ; il se pourrait pourtant qu'une telle étude mît en évidence, outre les diversités, les principales règles de la création et le processus qui conduisit à l'élaboration de certains canons.
Sans entrer dans le détail, on peut indiquer ici que l'époque sumérienne ancienne (fin du IVe millénaire avant notre ère et première moitié du IIIe millénaire avant notre ère) est remarquable par la variété des centres créateurs et par leur apparente indépendance : Ourouk, Our, Lagash, Fara, Mari ainsi que les principaux centres de la vallée de la Diyala ne sont pas tous contemporains et ils offrent des traits spécifiques qu'il est bien difficile d'attribuer à l'ensemble mésopotamien. Par la suite, la formation des grands Empires akkadien, néo-sumérien et babylonien s'accompagne d'une uniformisation de la production artistique liée à une conception précise du pouvoir qu'il convenait de faire accepter par l'ensemble du pays, alors que les tendances au particularisme risquaient de reprendre le dessus ; mais chacune de ces périodes présente des caractéristiques propres qui ne peuvent se fondre facilement dans une seule définition. Si les circonstances précises de la création artistique ne sont pas encore très claires pour la seconde moitié du IIe millénaire avant notre ère, au Ier millénaire avant notre ère, en revanche, il apparaît qu'il n'y a pas identité entre les productions des centres assyrien et babylonien. Il convient donc de manier avec la plus grande prudence le concept d'un art mésopotamien spécifique ; derrière quelques règles d'ensemble, c'est plus la diversité qui frappe qu'une uniformité, en définitive plus apparente que réelle.
Si l'on étudie le domaine de l'architecture, moins révélateur, cependant, que certains autres, car les contraintes nées d'un milieu peu favorable sont déterminantes pour les formes mêmes des constructions – et ces contraintes sont très voisines du nord au sud de la Mésopotamie –, il apparaît que, derrière une uniformité de façade, les caractères spécifiques de l'art de bâtir n'ont pas été les mêmes au cours des trois ou quatre millénaires de l'histoire de la Mésopotamie. Certes, la nature de la brique crue et la rareté du bois furent deux facteurs déterminants qui ont contribué à donner naissance à une architecture parallélépipédique aux formes massives, mais non sans majesté, dans laquelle les salles sont longues et étroites, où la nécessité de trouver la lumière à partir de la porte pour éviter d'avoir à affaiblir les murs en ouvrant des fenêtres conduit à la systématisation du plan mésopotamien courant, où sur une cour intérieure donne une série de pièces assez semblables le plus souvent les unes aux autres. Mais comment expliquer, sinon par des traditions locales différentes, l'existence de deux systèmes d'organisation de la cella par rapport à la cour, l'un à partir d'un accès coudé qui l'isole du reste du bâtiment, mode que l'on trouve par exemple en Assyrie ou dans la Diyala, l'autre, au contraire, dans un système axé depuis l'entrée qui incorpore la cella à l'ensemble du bâtiment, tel qu'on le trouve à Ourouk à l'époque sumérienne archaïque, à Our lors de l'Empire néo-sumérien ou dans l'Empire babylonien ? Des faits de même nature peuvent être décelés dans les simples maisons d'habitation ou dans les résidences palatiales. Le décor des parois rend compte de particularismes voisins : ainsi, les mosaïques de cônes, faites avec des pierres de couleur différente ou en terre cuite peinte, qui ornaient certains murs des temples d'Ourouk n'auront pas de successeur direct, mais le goût des parois ornées demeura soit par des redents qui donnaient naissance à un jeu mouvant d'ombre et de lumière tout au long de la journée, soit par de grandes peintures murales que l'on retrouve dans la Mésopotamie centrale et septentrionale à Mari, et à Til Barsip, ou encore par des orthostates de pierres sculptées, mode décoratif propre à l'Assyrie, ou enfin par un revêtement de briques, à relief émaillé ou non, que l'on trouve en Babylonie au Ier millénaire avant notre ère.
Hormis les rares vestiges de peinture déjà mentionnés, les domaines artistiques concernent la céramique décorée (de peu d'importance en Mésopotamie après le Néolithique), la sculpture (ronde-bosse ou bas-relief), les terres cuites moulées ou les figurines modelées et toutes les surfaces gravées ou ciselées, qu'il s'agisse de pierre, de métal, d'os ou d'ivoire. Si l'on examine de près ces diverses manifestations artistiques, c'est une certaine richesse d'invention aux époques archaïques qui frappe, et plus spécialement dans la glyptique. En effet, pour des raisons économiques, les Mésopotamiens ont fait grand usage du cylindre-sceau et ont manifesté un goût très vif pour cet objet, qui, pour une part, s'identifiait avec la personne elle-même. On se trouve en présence ici d'une production riche et variée pour certaines époques ; c'est au IIIe millénaire avant notre ère qu'éclate la diversité des écoles, tandis qu'avec l'Empire akkadien les tendances à l'uniformisation sont nettes, et elles se marquent plus nettement encore au début du IIe millénaire avant notre ère ; par la suite, des traits propres aux Kassites ou aux Assyriens peuvent être définis. La ronde-bosse est peut-être moins significative à cet égard, car aux étonnantes réalisations de l'époque sumérienne archaïque ou classique – où l'on ne saurait confondre la Dame de Warka (site d'Ourouk, aujourd'hui au musée de Bagdad), réussite tout à fait exceptionnelle, avec les statuettes de la Diyala, celle du dieu Abou en particulier, ou avec celles qui sont sorties des ateliers de la cité de Mari – succèdent encore de très belles œuvres, les statuettes de Goudéa retrouvées à Tello ou quelques statues des royaumes amorrites ; mais la production se raréfie beaucoup alors, et il est difficile de s'extasier sur les rares témoignages de l'époque assyrienne, qui fut cependant particulièrement active dans la fabrication des bas-reliefs.
En dépit des réserves que peuvent susciter certaines œuvres des artistes et artisans mésopotamiens, il faut sans doute admettre que, placés dans un contexte plus souple, ceux-ci auraient eu, selon toute vraisemblance, une production très différente ; on n'en veut pour indice que la maîtrise manifestée tout au long de l'histoire mésopotamienne dans l'art animalier : l'aisance dans les mouvements et dans l'action, la grâce de certaines attitudes, la puissance dans l'effort ou dans l'attaque sont des traits caractéristiques de cet art mésopotamien, depuis la glyptique d'Ourouk jusqu'aux bas-reliefs assyriens. On peut supposer que le prêtre n'était pas alors derrière l'artiste pour lui dicter son œuvre et l'empêcher de s'égarer dans une liberté peu conforme aux exigences de la religion.
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