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Territoire réservé à l'usage d'une nation indienne
Il existe une très grande disparité entre les réserves indiennes. Certaines sont immenses comme la réserve Navajo (62 000 km2) dans le sud-ouest des Etats-Unis, peuplée de 137 000 habitants. D’autres, en Californie, ne couvrent que quelques hectares et n’ont que deux ou trois habitants. Certaines sont perdues dans le Grand Nord ou dans des déserts, à plusieurs heures d’avion d’une agglomération, tandis que d’autres sont aux portes des grandes villes américaines ou canadiennes.
Aux Etats-Unis, la plupart des réserves sont à l’ouest du Mississippi, conséquence de l’expulsion, à partir de 1830, des Indiens vivant dans l’est. Au Canada, de petites réserves sont dispersées sur l’ensemble du territoire.
Selon la loi américaine, les réserves n’appartiennent pas aux Indiens, elles ne leur sont que prêtées. Le véritable possesseur de la terre est l’état américain. Cette façon de voir résulte directement de la théorie de la découverte selon laquelle les royaumes européens se sont partagés l’Amérique considérée comme un territoire juridiquement vide. Le Congrès des Etats-Unis a tout pouvoir pour supprimer les réserves indiennes et les "rendre au domaine public".
Bien que certaines réserves de l'Est datent du XVIIIè siècle, la plupart des réserves indiennes ont été crées au XIXè siècle, quand les Indiens ont du céder aux Blancs une grande partie, sinon la totalité de leur territoire. Certaines réserves sont une petite partie du territoire traditionnel d’une nation. D'autres sont très éloignées du territoire traditionnel de la tribu, signifiant une véritable déportation. Il était fréquent que plusieurs tribus se partagent une même réserve. Les Indiens étaient le plus souvent envoyés dans des régions arides ou semi-désertiques qui ne présentaient pas d’intérêt pour les Blancs. Quand ces terres pauvres se révélaient riches en minerai, les tribus étaient alors contraintes de partir.
Les Indiens, réduits en nombre par les guerres, les épidémies, souvent la famine, devaient occuper le moins de place possible. La réserve était souvent le seul refuge possible pour les tribus vaincues, le seul moyen de leur éviter l’extermination totale que réclamaient de nombreux colons. C’est toujours sous la pression des colons, fermiers, éleveurs, mineurs, constructeurs de chemins de fer, spéculateurs fonciers que les réserves ont été constituées, puis réduites, souvent à plusieurs reprises.
A l’origine, les réserves ont été de véritables camps de concentration où la famine était systématiquement organisée afin de rendre les Indiens plus dociles pour leur faire accepter de nouvelles spoliations. Les sols étaient infertiles, alors que les Indiens étaient censés devoir vivre de l’agriculture, les ressources essentielles comme l’eau et le bois faisaient défaut, des populations ennemies étaient entassées sur un petit territoire. Jusqu’au début du XXè siècle, la plupart des Indiens ne pouvaient quitter leur réserve sans autorisation. Les Apaches Chiricahuas ont été retenus sur la réserve de Fort Sill comme prisonniers de guerre jusqu’en 1914.
Les réserves étaient administrées par un fonctionnaire fédéral couramment appelé "agent indien". Les agents "indiens" , qui étaient toujours des hommes blancs, étaient souvent recrutés parmi des amis politiques du parti au pouvoir à Washington. Très mal payés, chargés d’un travail ingrat, exilés dans des régions isolées, ils trouvaient une compensation à ces inconvénients en pratiquant la prévarication et la corruption généralisée. La plupart trafiquaient sur les marchandises destinées aux Indiens, revendant le bétail, les outils, les machines. Certains affamaient littéralement "leurs" Indiens et bien des révoltes indiennes n’ont pas eu d’autres causes. Ces avantages en nature étaient considérés comme faisant partie de leur salaire et l’administration fermait les yeux. D’autres, peu nombreux, s’efforçaient de faire vivre leur réserve au prix d’énormes difficultés, car le vol et la corruption avaient souvent lieu en amont.
En plus de tâches administratives, la mission de l’agent indien était de conduire ses pupilles vers la civilisation par la pratique de l’agriculture, de l’élevage, ainsi que de la religion et de la morale des Blancs. Beaucoup d’agents étaient des pasteurs. Certains accomplissaient leur devoir avec humanité, beaucoup d’autres de manière intransigeante et brutale. L’agent possédait des pouvoirs pratiquement illimités sur les Indiens placés sous son contrôle, jugeant, punissant et récompensant selon son bon plaisir. C’est ainsi qu’en 1878, l’intransigeance de l’agent Nathan Meeker avait poussé à la révolte les Utes de la réserve de White River, au Colorado.
A partir des années 1880-1890, la corruption avait sensiblement diminué, les agents étant recrutés avec plus de soin. Dans les dernières années du XIXè siècle et au début du XXè, la tâche essentielle des agents indiens était de persuader leurs administrés d’accepter leur terres en propriété privée, comme le prévoyait la Loi Dawes, et d’adopter le mode de vie de l’homme blanc.
L’agent indien n’a été officiellement supprimé qu’avec la Loi de Réorganisation Indienne de 1934 et remplacé par un super-intendant représentant sur la réserve du Bureau des Affaires Indiennes.
Peu à peu, cependant, les Indiens, poussés par la nécessité de survivre se sont adaptés et organisés. Ils ont plus ou moins accepté la nouvelle vie qu’on leur imposait. Le régime quasi militaire du début des réserves s’est assoupli au XXè siècle. Les Indiens ont eu une plus grande liberté de se déplacer et d’entreprendre.
La loi de partage des terres indiennes en propriétés privées - loi Dawes, 1887 - avait réduit de près des 2/3 la surface des réserves, les terres dites "en surplus" après l’application de la loi ayant été vendues aux colons.
La Loi de Réorganisation Indienne de 1934 dite « loi John Collier » interrompait l’application de la loi Dawes. L’Etat procédait même à des achats de terres au profit des Indiens. Ceux-ci voyaient alors leur territoire globalement augmenté de 160 000 hectares. La loi rétablissait la notion de tribu et instituait sur chaque réserve un gouvernement tribal élu, mais soumis au contrôle du Bureau des Affaires Indiennes.
La loi dite de "termination de 1954 a fait disparaître de nombreuses réserves, surtout des petites réserves de l’Ouest. Les Paiutes, les Washoes du Nevada n’ont jamais retrouvé leur réserve, vendue dans les années 1950. Les Klamath d’Oregon ont été reconnus comme entité tribale en 1986, mais sans pouvoir retrouver les belles forêts de leur réserve. Les Menominee du Wisconsin, "terminés" en 1961, ont été "rétablis dans leurs droits tribaux" en 1972, mais sans pouvoir retrouver de territoire tribal. Beaucoup de tribus, même reconnues au niveau de l’Etat fédéral n’ont pas de réserve à proprement parler, mais vivent sur des terres placées sous statut fédéral qui leur assure une certaine protection.
Contrairement à une opinion assez répandue, les Indiens ne sont plus assignés à résidence sur leur réserve. Ils ont la même liberté de se déplacer que les autres citoyens. De nombreux Indiens vivent hors des réserves avec lesquelles ils entretiennent cependant des liens étroits. Dans les années 1960, la politique de "déplacement" a poussé les Indiens à quitter les réserves pour s’installer en ville. On assiste actuellement à une augmentation de la population indienne vivant sur les réserves ou à leur voisinage. Il existe chez beaucoup d’Indiens une volonté de reconstruire leur nation à partir de la seule base territoriale dont ils disposent. Les réserves sont maintenant pour les Indiens des territoires nationaux où ils peuvent exercer leur souveraineté et tenter de sauver leur culture.
La souveraineté des tribus indiennes sur leur réserve a été reconnue par la Cour Suprême des Etats-Unis en 1976, donnant une grande liberté de décision aux tribus. Le contrôle du Bureau des Affaires Indiennes sur les conseils tribaux n’existe pratiquement plus. Les conseils peuvent changer la constitution tribale, prendre des décisions touchant la vie de la réserve. Beaucoup de réserves ont leur police tribale, leurs cours de justice. Mais ces cours tribales ne peuvent juger que des délits commis par des membres de la tribu. Les crimes sont jugés par les tribunaux fédéraux. Les cours tribales ne peuvent juger les délits commis par les non-membres de la tribu. Ainsi, un Blanc qui commet un délit contre un Indien sur une réserve devra être jugé par un tribunal de l’Etat où est située la réserve. S’il s’agit d’un crime, il comparaîtra devant une cour fédérale. Ce sera alors le FBI qui mènera l’enquête. Les Indiens ne peuvent en aucun cas sanctionner un Blanc commettant des crimes ou des délits sur la réserve. En juillet 2008, un rapport de la Commission des Affaires indiennes du Sénat américain déclarait que 62% des crimes commis sur les réserves, des viols pour l’essentiel, ne sont pas poursuivis par le Ministère de la Justice.
Les réserves sont parsemées de nombreuses propriétés appartenant à des Blancs. C’est la conséquence des ventes faites par des propriétaires indiens sous la pression d’agents du Bureau des Affaires Indiennes, ou simplement de la misère ou de la naïveté.
Il faut signaler une décision rendue en juin 2008 par la Cour Suprême des Etats-Unis à propos d’un différent foncier sur la réserve de Cheyenne River. La Cour a estimé que la tribu n’avait pas compétence pour interférer dans la vente d’une propriété appartenant à un non-Indien située sur la réserve (affaire Long). Se référant à la loi Dawes de 1887 qui, selon elle, n’a jamais été abolie, la Cour affirme qu’une propriété appartenant à un non-Indien sur une réserve échappe à l’autorité de la tribu et n’est donc plus terre tribale. Ce principe était déjà en application sur la réserve yankton d’où l’Etat du Dakota du Sud a retiré toutes les propriétés "blanches", réduisant celle-ci à un dixième de sa superficie d’origine, ce que contestent vigoureusement les Yanktons. Si la décision de la Cour Suprême à propos de Cheyenne River devait être étendue à l’ensemble des réserves indiennes des Etats-Unis, beaucoup de nations indiennes verraient leur territoire fortement réduit, avec des conséquences dramatiques pour leur survie même.