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Une orang-outang (H.sylvestre) chez Napoléon

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Une orang-outang (H.sylvestre) chez Napoléon
Publié le:11/10/2008

Napoléon et les Sciences


Lorsque Bonaparte, de retour de l'expédition d'Egypte, prend le pouvoir le 18 brumaire (9 novembre 1799) le pays tout entier est en proie aux affres de la disette. Des énergumènes ayant précédemment éventré les tombeaux royaux de Saint-Denis, le Muséum a fait transférer le corps momifié de Turenne au Temple de Mars (Les Invalides). Maintenant, on est obligé d'abattre les animaux de la ménagerie. L'avènement du Consulat va arranger les choses, car l'Etat est plus qu'une forme spécifique de gouvernement, il modifie les rapports de l'homme et des sciences.

Bonaparte se considère comme le premier des savants, c'est pourquoi l'histoire napoléonienne ne se résume pas aujourd'hui à celle de son principal acteur. Il a mobilisé les hommes et la nature et l'on a scruté avec plus d'ardeur une multitude de plantes et d'animaux qu'on s'est efforcé de soumettre à la domestication. Faut-il rappeler que Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, qui a créé en juin 1793 la ménagerie du Jardin des Plantes, a pris pour devise un seul mot: utilitati. Les espèces associées à l'homme paraissent trop peu nombreuses comparées à celles présentes sur la terre. Il semble, de plus, que la plupart des plantes et des animaux utiles se sont spontanément donnés à l'homme. Il reste donc de nombreuses conquêtes à effectuer et à examiner de plus près les grands singes proches de l'homme.

La domestication des animaux et l'acclimatation des plantes en changeant leurs caractères créent-elles des espèces bien fixées? A ce problème de pratique agricole de première importance pour le maintien d'une production se rattache une question de recherche fondamentale qui mobilise les savants.

Les Egyptiens nous ayant laissé dans les sépultures des musées où nous retrouvons les plantes et les animaux âgés de milliers d'années ne se distinguant pas de leurs descendants, les espèces semblent de prime abord fixées. D'autant plus que le naturaliste est accoutumé à retrouver les caractères des parents dans la descendance.

Lorsqu'on a classé les vivants par échelons, du plus simple au plus compliqué, on a cependant constaté qu'il existait différentes séries graduées qui malgré tout s'arrêtent à un stade donné sans que l'on puisse continuer à l'aide d'une série voisine. Les séries se rangent donc en faisant plusieurs entrées, peut-on alors passer du singe à l'homme?

Une espèce de bête nomméeHomme des bois a été précédemment décrite par les Hollandais comme ne devant pas être confondue avec les barbares. Cette catégorie, à laquelle les Javanais ont donné le nom d'Orang-outang, existe dans l'Inde et dans les grandes îles de Bornéo et Java. Le Muséum, qui a pour trait spécifique d'envoyer des "voyageurs naturalistes" vers les terres lointaines afin d'enrichir les collections avec les espèces inconnues en France, va se charger de poursuivre l'étude de l'Orang-outang. Geoffroy Saint-Hilaire, qui a fait venir Georges Cuvier, a notamment publié avec ce dernier, en 1795, une Histoire naturelle des Orangs-outangs sans avoir pu observer un orang vivant. Les auteurs dans ce mémoire posent l'idée de l'Unité de composition: "Dans ce que nous appelons des espèces ne faut-il voir que les diverses dégénérations d'un même type?" (Magasin encyclopésique 1795 (3) 451-463). Geoffroy Saint-Hilaire a ensuite rapporté de l'expédition d'Egypte une riche collection d'animaux qui l'a amenée à classer les organismes "soumis à un plan général" modifié au cours des âges par l'environnement. Il a ainsi recherché les "analogies" qui recouvrent ce qu'on appelle maintenant des "homologies" (Encyclopaedia Universalis 1996 (15) 1496 et 2494).

Le premier orang vivant, amené à Paris, a vécu à la Malmaison. C'est pour ce type d'histoire que le philosophe américain Ralph-Waldo Emerson (1803-1882) a vu en Napoléon le représentant de chacun d'entre-nous amateur de curiosités. En voici une qui se situe début 1808, un peu avant que l'Empereur, qui revenait d'Italie, n'envoie Geoffroy Saint-Hilaire à Lisbonne visiter les animaux reçus du Brésil et surveiller les anglais présents au Portugal.

Joséphine désirait peupler la Malmaison d'animaux qui puissent éventuellement se laisser apprivoiser. Le général Decaen (image n°1), gouverneur des Indes françaises, lui offrit pour cela en 1808 un bébé orang-outang femelle apprivoisé à qui l'on a inculpé une éducation (image n°2). Ce pensionnaire arriva à Paris dans les commencements du mois de mars. Le frère du gouverneur, officier de marine, assura qu'il n'avait que trois mois lorsqu'il arriva en janvier de Bornéo à l'Ile de France (Frédéric Cuvier 1810 Description d'un orang-outang, Annales du Muséum (16) 46-65).

 

Heureusement Cuvier avait un frère pour qui l'influence de l'homme ne suffisait pas pour expliquer la domesticité des bêtes. Cette dernière étant un fait spécial, il fallait en chercher la cause propre. Pour Frédéric Cuvier la domesticité venait de la sociabilité de sujets pourvus d'une aptitude particulière à communiquer. Il avait observé celle-ci à la Malmaison chez le jeune orang-outang mort à dix-huit mois d'une inflammation des intestins après être resté couché quelque temps, une couverture tirée jusqu'au menton et les bras hors du lit. Cette jeune femelle avait montré son besoin de société en s'attachant aux personnes qui l'avaient soignée. Aimant les caresses et donnant de véritables baisers, elle boudait et témoignait sa colère lorsqu'on ne lui cédait pas. Des mimiques qui sont souvent celles de l'homme, même si elles laissent indifférents ceux qui assistent à la scène.

 

La théorie du sujet favori trouve ici son illustration. La capacité d'apprècier ce qu'une autre  personne ressent est particulièrement utile pour se lier. Il s'agirait d'une faculté  cognitive avancée des humains. Cuvier a observé cette aptitude chez l'orang de la Malmaison qui se plaisait à grimper aux arbres: "on fit un jour semblant de vouloir monter à l'un de ces arbres pour aller l'y prendre, mais aussitôt il se mit à secouer l'arbre...". L'orang concluait de la crainte qu'il avait éprouvée de sentir le sol se dérober sous ses pieds lorsqu'il était en mer, à la crainte que devaient éprouver les autres. De quelque manière, dit F. Cuvier, que l'on envisage l'action il ne sera guère possible de ne pas reconnaître le faculté de généraliser (Flourens Pierre 1839 commentaire sur l'Histoire Naturelle des Mammifères de Frédéric Cuvier, Journal des Savants août 1839: 464-479).

Cette capacité a été récemment proposée comme ayant été nécessaire à l'origine de l'homme (Dunbar R. 2007 Evolution and social sciences, History of the Human Sciences, Oxford, 20 (2) 29-50). A partir de vestiges préhistoriques de l'orang-outang et de l'homme, il a été de plus possible de mettre en évidence leur très proche parenté morphologique (image n°3) même si l'hominité est apparue plus anciennement (Puech P.-F., Albertini H., Masali M. 1984 L'orang-utan e l'origine dell'uomo, Anthropologia Contemporanea 7 (4) 301-308).

 

Evolution comportementale. Lorsqu'au tout début du XIXème siècle on a voulu situer l'Homme dans le règne animal, une classification couronnée par les Primates (premiers) aboutit à l'idée d'un enchaînement. L'évolutionnisme était né en ne laissant qu'une place réduite à l'énoncé qui sera ensuite fait de l'évidence d'une survie des plus aptes. Reconnaître la coexistence d'une continuité de comportements génétiquement contrôlés -en particulier la bipédie, le régime alimentaire, l'aptitude à l'apprentissage...- impliquait l'étude de primates "subhumains". Cette disposition a bien été mise en lumière par une femme orang-outang qui a vécu chez Napoléon. Les personnes qui l'ont connue ont rapporté qu'elle mangeait à table, se servait adroitement du couteau et de la fourchette pour découper des navets dont elle était folle et buvait à petites gorgées. Accompagnée, elle marchait sur deux jambes alors qu'assise elle ramenait sur ses cuisses les pans de sa longue redingote (Mlle Avrillon 1969 Mémoires, réédition au Mercure de France, page 277).

corrélats de l'encyclopédie: capacité du crâne, homininé, hominité                     PUECH Pierre-François