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Selon Marc Bloch : « l’atmosphère où la pensée de l’historien respire naturellement est la catégorie de durée ». Le « temps est une sorte de plasma ou baignent les phénomènes. C’est le lieu de l’intelligibilité des faits ». Avec le temps, le problème est que ni la nature du temps historique, ni les découpages que l’on en fait, ne font l’objet d’un consensus entre les historiens. Le temps historique n’est pas forcément homogène. Le temps de l’historien est-il le même que celui d’autres disciplines de sciences humaines. Le temps historique pose aussi le problème de ses représentations et pose la question de la légitimité du découpage.
Jacques Le Goff avait démontré qu’au Moyen Âge, le temps vécu par les hommes n’était pas le même selon la période. Le temps vécu est variable. Pendant longtemps, il a été rythmé par le temps de l’Eglise, avec un calendrier liturgique annuel rythmé par des fêtes. Le temps quotidien était rythmé par la cloche d’une église et le calendrier liturgique était lié au temps de la terre. L’homme du Moyen Âge vivait donc dans un temps religieux et rural. Ce temps est dominant juste que vers le 11e siècle.
Ensuite vient un temps vécu nouveau : le temps des marchands, que Jacques Le Goff décrit dans son ouvrage Pour un autre Moyen Âge. C’est un temps davantage urbain et surtout un temps quantifié, qui vaut de l’argent. Cette nouvelle perception est liée au mouvement de l’argent. Le temps est de plus en plus quantifié, d’abord par les cadres solaires puis par les horloges. C’est un temps rationalisé par les pratiques du commerce, un temps urbain et monétaire. Le temps devient alors un instrument, l’enjeu est de le contrôler pour lui donner un sens. Cela indique l’émergence de nouveaux rapports économiques et sociaux.
Mais il y a aussi des perceptions différentes du temps selon les civilisations. Les psychologues ont également mis en évidence la variabilité des perceptions du temps à l’échelle des individus. Dans les années 1960, Paul Fraisse, dans Psychologie du temps, parle d’un temps qui peut renvoyer à des représentations différentes, même s’il est métriquement identique. La perception du temps est également différente selon les classes sociales. Ainsi l’ouvrier payé à la journée ou à la semaine n’a pas les mêmes conduites temporelles que le salarié payé au mois. La dépense se fait à court terme dans le premier cas, dans un temps plus long pour le second. La perception est également différente pour le rentier qui touche ses rentes une seule fois par an.
La perception du temps n’est pas non plus homogène chez les scientifiques. Pour Newton, le temps est extérieur au phénomène et invariable. Pour Kant, le temps est immuable et fixe. En revanche pour Einstein, le temps dépend de l’observateur. Et pour Bergson, le temps correspond à la conscience réfléchie. L’historien de peut donc pas non plus échapper au contexte civilisationnel, à l’état des mentalités, des sciences et des sociétés.
Dans son article « Histoire et science sociale, la longue durée », publié dans ses Ecrits pour l’histoire, Braudel écrit : « tout travail historique décompose le temps révolu selon des préférences et exclusives plus ou moins conscientes ». Alors que Bossuet concevait le temps comme cyclique qui ne pouvait pas changer, au 20e et 21e siècle, l’historien a une perception du temps différenciée.
Jusque vers la fin du 19e siècle, la plupart des historiens privilégiaient le temps court, un temps biologique centré sur les individus. La nature du temps semblait aller de soi. Le problème essentiel était d’établir une chronologie rigoureuse. Mais dès le 19e siècle, les progrès de l’histoire économique amènent des chercheurs à analyser les phénomènes différemment. On analyse le temps dans ses récurrences, avec un temps sinusoïdal. Ainsi, à partir d’exemples concrets d’entreprises, Jude Lart met en avant des cycles de trois à sept ans. Marx est également l’un des premiers à s’intéresser à la récurrence des crises en système capitaliste.
On voit alors s’esquisser un temps circulaire. Kondratiev met en évidence les phases A et B et des cycles parfois séculaires. Dans les années 30, François Simiand, avec sa thèse sur les salaires et les prix, met en avant des phases cycliques de crise. On observe donc une décomposition du temps historique en temps différents, plus complexes.
Dans les années 1950, Braudel s’interroge à partir des travaux des anthropologues comme Claude Lévy Strauss qui parlait d’un temps immobile dans certaines civilisations. Braudel ne partagent pas cette vision mais essaye de montrer que même en histoire, le temps à longue portée est intéressant pour comprendre les phénomènes séculaires, voire millénaires au plurimillénaire : c’est ce qu’il appelle « le temps long ».
Fernand Braudel utilise la métaphore de la débâcle : « les structures de longue durée encombrent l’histoire, en gêne, donc en commande l’écoulement ». Dans La Méditerranée à l’époque de Philippe II, il s’intéresse à ce qui se passe 16e siècle dans le temps cyclique, mais le plus important pour lui, c’est l’organisation de la Méditerranée dont certains éléments n’ont pas changé depuis des siècles. Les énormes continuités lui semblent les plus déterminantes.
Mais la longue durée relève une part importante d’obscurité. Braudel se distingue de Claude Lévi-Strauss car pour lui, en histoire il n’y a pas d’immobilité. Pour Braudel, la difficulté de l’historien tient à voir le temps comme pluriel et en même temps unique. Dans « L’histoire et la longue durée », Michel Vovelle dit qu’avec chaque temps, on a une temporalité adaptée à des phénomènes particuliers. Avec le temps long, on rentre dans le champ des mentalités, de la biologie historique. Mais parfois, il faut travailler dans une temporalité très courte. Le temps dépend donc des réalités que l’on analyse.
Mais ces types de temps peuvent être reliés entre eux. En un peu plus d’un siècle, il y a eu un renouvellement de l’approche historique. Pour Braudel, c’est le bien le plus précieux de l’historiographie des 100 dernières années.
Aujourd’hui, certains auteurs soulignent les tendances négatives de ces multiples temporalités. C’est le cas de François Dosse qui, dans L’histoire en miettes, dénonce l’éclatement de l’histoire en objets hétérogènes. S’il n’y a pas d’homogénéité temporelle minimale, il n’y a pas analyse historique vraiment fiable. François Dosse s’en prend à la troisième génération des annales qui s’est lancée dans l’ethnohistoire, pour laquelle il n’y a que des strates, ce qui nie les synchronies et remet en cause l’idée des diachronies. Il estime que ces gens sont allés trop loin et ont déconstruit la durée.
« Le temps unique se démultipliant en temporalités hétérogènes, la totalité se fragmentant en une myriade d’objets singuliers, il n’y a plus de logique à l’histoire ». Il accuse Braudel d’avoir ouvert la voie à une histoire qui rejette l’utilité de toute intervention humaine. L’histoire échapperait aux hommes. Mais Braudel n’a jamais plaidé pour un éclatement du temps historique, il insiste sur le fait que la longue durée et l’événementiel s’emboîtent. Pour Braudel, c’est une différence énorme avec les sociologues pour qui le temps est adapté à l’objet qu’ils étudient. Braudel n’a pas renoncé à l’histoire totale que préconisait Lucien Febvre.
Certains historiens sont favorables à la pluralité des temps et à leur articulation, notamment Michel Vovelle. Chez Pomian, il y a refus d’un temps unique, parce qu’il croit au temps intrinsèque à chaque phénomène. Mais il y a la volonté d’articuler des éléments hétérogènes dans un système dynamique. Le temps historique n’est donc pas lisible immédiatement, il faut s’interroger sur les différentes temporalités et leur articulation pour ne pas perdre la cohérence.
C’est un problème crucial parce que tout dépend de la façon dont on se représente le temps historique. Les représentations temporelles ont une dimension idéologique, mais elles évoluent au cours de l’histoire.
La topologie part d’une chronosophie, une philosophie du temps, qui est de l’ordre de la pensée. La temporalité suppose une mise en ordre visible des faits pour les rendre intelligibles. L’historien se situe dans le passé, mais également dans l’avenir.
Pour Edward Carr, l’objectivité est dans le fait, et son interprétation dans le rapport entre passé, présent et futur. Si l’on a une vision stationnaire ou circulaire du temps, c’est que l’on croit à l’immobilité du temps. Rien ne peut apporter du nouveau, toute tentative de rupture est vouée à l’échec ou anecdotique.
Certains défendent une topologie linéaire, mais on lui reproche souvent d’être téléologique. Elle peut être descendante avec la magnificence d’un âge d’or révolu, dans ce cas, on va inexorablement vers la décadence. À l’inverse, elle peut être montante et traduire un progrès continu.
Il y aussi une topologie sinusoïdale, avec parfois une forme hélicoïdale. C’est une forme assez marxiste, cette perception est née à la Renaissance avec l’idée que l’on avait dépassé l’âge gothique. Cette topologie en forme d’hélice laisse penser que même si l’on tourne presque en rond, à chaque fois on franchit une étape supplémentaire. Selon Pomian, « la topologie du temps n’est pas établie une fois pour toutes », il y a une imbrication des topologies. Quelle que soit la topologie que l’on choisit, elle nous engage.
Même s’il y a toujours eu des chronosophies différentes, il y a quand même des tendances lourdes qui ont varié. Jusqu’au 12e siècle, on avait une chronosophie du temps sacré, linéaire et réversible, du temps ad eternitas, opposé au temps profane cyclique. Le temps de l’Eglise était un temps intermédiaire, l’aevum. Le Moyen Âge conçoit les actions humaines et leurs effets comme accidentels et périssables.
La Renaissance introduit un temps ondulatoire, qui n’est pas nécessairement corrupteur. On entre dans une spirale de régénérescence. On met en place une logique cumulative qui peut déboucher sur du meilleur. C’est idée d’une accumulation positive au 18e siècle, développe l’idée selon laquelle l’humanité peut s’améliorer en utilisant ce qu’il y a de divin dans l’humain. Il y a donc l’idée d’un progrès possible, à la portée de toutes les civilisations.
Au 19e siècle, cette vision positive s’enracine avec le progrès technique et scientifique. En Occident, on a l’impression d’un mouvement qui ne s’arrêtera pas. Mais cette vision est remise en cause part Marx d’une part, mais également par les conservateurs, voire chez certains libéraux.
Au début du 20e siècle, l’intérêt se déplace vers les structures, vers un temps plus immobile et moins impétueux. On a une topologie du temps plus incertaine, qui n’est pas établie une fois pour toutes et qui n’est pas la même pour tous les objets historiques.
On a donc aujourd’hui une vision du temps plus prudente, voire pessimiste. Ce doute s’enracine dans des expériences dramatiques qui amènent la prudence. Mais il y aussi des interprétations très idéologiques conduisant à un enfermement de l’histoire dans une conception pessimiste. Parfois, des visions optimistes sont accusées de porter une idéologie conduisant au totalitarisme.
Depuis les années 20 et 30, on a la conviction que toute civilisation est mortelle ; cela se retrouve chez Toynbee et chez des intellectuels allemands. Cela se retrouve également après la seconde guerre mondiale chez certains structuralistes voir chez Braudel. Edward Carr s’intéresse à cette rupture qui a lieu au 20e siècle, avec la première guerre mondiale, la révolution russe de la décolonisation, qui amènent la bourgeoisie à remettre en cause l’idée d’un progrès continu et à terme, aboutit à une remise en cause de toute interprétation plus ou moins optimistes. Pomian a une interprétation épistémologie, liée au mouvement de la connaissance. Le progrès des sciences nous interdirait aujourd’hui de voir un progrès continu.
Les chronosophies et les topologies ont donc un sens profondément idéologique, mais elles ont varié au cours de l’histoire, en fonction des représentations dominantes.
Les topologies du temps prennent tout leur sens avec les découpages temporels, lesquels ont aussi une valeur idéologique. Il révèle des attitudes ancrées dans le substrat social et culturel d’une époque. Avec une vision pessimiste, on commence à remettre en cause la périodisation.
Pomian reconnaît qu’elle est une nécessité méthodologique : « toute histoire est une périodisation ». La périodisation établit des liens entre le factuel et le conceptuel. Construire une périodisation, c’est admettre que le déroulement des faits renvoie à quelque chose de réel.
Edward Carr estime que la division de l’histoire en période est un outil conceptuel nécessaire, mais les découpages ne sont valables que pour ce qu’ils éclairent. C’est l’interprétation qui donne sa validité au découpage.
On peut le voir avec la périodisation du Moyen Âge. Guy Bois le ferait commencer autour de l’an mil, avec une révolution au cours de laquelle l’esclavage est remplacé par le servage. Le Moyen Âge ne commencerait donc qu’avec le servage, tout ce qui laisserait subsister des traces d’esclavage renverrait à l’Antiquité. De façon différente, si le Moyen Âge commence avec les invasions barbares, l’interprétation renvoie au moment où les états évoluent. On voit donc que le découpage en périodes renvoie un type d’interprétation.
Jusqu’à la Renaissance, on expliquait l’histoire par le principe divin comme saint Augustin, ou le principe astral comme Ibn Khaldûn. Ensuite, on fait une plus grande place à la psychologie des agents historiques, à la lutte entre barbarie et civilisation, à la diversité des coutumes. On quitte donc le terrain transcendant pour un terrain immanent.
Cette conception est systématisée jusqu’au 19e siècle avec l’affirmation de philosophies de l’histoire, dans lesquelles Dieu est un acteur du monde. Mais cette vision se heurte à l’histoire science, avec le refus d’un principe divin immanent au monde. L’analyse de l’histoire se fonde sur une certaine idée de la marche du monde avec une grande place accordée à la formation des Etats.
Marx essaye une périodisation à partir de l’évolution des modes de production. L’explication des périodisations se fait donc en fonction de facteurs analytiques dont on cherche la source dans le monde lui-même. Au 19e siècle, le regard se déplace vers les structures, l’histoire est définie et circonscrite dans le temps et dans l’espace. Cela entraîne un certain désintérêt pour la périodisation.
On retombe alors dans la construction épistémologique qui est celle de Pomian qui présente l’histoire structurale comme une fin. Mais cela repose sur une contradiction car les périodisations sont indispensables en même temps qu’elles perdent une partie de leur utilité. Elles seraient donc devenues désuètes, ce qui entraîne une déconstruction de l’histoire en tant que totalité.
Pomian est conscient que la périodisation peut devenir un enjeu de pouvoir et un objet de manipulations, comme le montrent la Révolution française la révolution d’Octobre. Au Japon, il y avait une grande querelle par rapport à la datation impériale parce qu’elle permettait d’entrer dans un système de pensée où le monde était interprété en fonction de l’idéologie impériale.
La périodisation renvoie donc à une interprétation du monde :
ü L’époque contemporaine serait celle d’un régime politique meilleur que celui de l’Ancien Régime.
ü L’époque moderne se définit par le fait qu’elle échappe à l’horreur médiévale et correspond à la mise en place d’Etats cohérents.
ü Le Moyen Âge serait une période d’émiettement des états, un âge plutôt négatif.
ü L’Antiquité serait la vie dans le monde de la cité.
Les découpages sont liés aux interprétations des différentes formes de l’État.
Cette périodisation suscite des critiques, on remet notamment en cause les frontières entre les périodes, avec la définition de périodes charnières. La critique est aussi le fait de gens qui voient dans l’histoire beaucoup d’asynchronisme, à l’image de Michel Foucault qui cherche des cohérences dans une époque à travers les structures du langage par exemple.
On ne peut pas, sous prétexte de périodisations que l’on peut discuter, supprimer toute périodisation. Si une périodisation est désuète, alors il faut en trouver une meilleure. On assiste à une complexification du temps historique qui n’est plus homogène, et ne s’enferme pas dans une topologie trop simple. Il en résulte une difficulté plus grande pour construire des périodisations stables, et une remise en cause de modèles antérieurs.
Cela entraîne parfois des excès, avec un émiettement de l’histoire en objets circulants, au nom d’un rejet de tout totalitarisme de l’esprit. On peut aussi en arriver à nier toute idée de progrès avec, soit une vision éclatée du réel, sur une vision éternellement pessimiste.