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STRELTSOV (Eduard << Edik >> Anatolievitch)

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STRELTSOV (Eduard << Edik >> Anatolievitch)
Publié le:08/07/2009


Footballeur russe, né le 21 juillet 1937 à Perovo (quartier de Moscou), décédé le 22 juillet 1990 à Moscou.

Il est considéré avec Lev Yachine comme le plus grand footballeur soviétique de tous les temps. Selon certains spécialistes, il aurait pu prétendre au titre de meilleur joueur du monde, si sa carrière internationale n'avait été interrompue durant huit ans (1958-1966), et ce, suite à une sombre histoire de viol.

I. Un talent exceptionnel et précoce.

Eduard Anatolievitch Streltsov débuta en 1953, à l'âge de 15 ans et demi, dans l'équipe junior du Torpedo de Moscou (club des usines automobiles Likatchev). En 1954, il rejoignit l'équipe première (dite des Maîtres) et, lors de sa première saison (1954-1955), il devint le plus jeune (moins de 17 ans) meilleur buteur (15 réalisations) du championnat soviétique. En juin 1955, il connut sa première sélection nationale (à 17 ans et demi), à Stockholm, contre la Suède. L'U.R.S.S. l'emporta 6-0 avec 3 buts de Streltsov et autant de passes décisives. Devant une telle prestation, les entraîneurs suédois affirmèrent : << nous sommes prêts à attendre cinq cents ans avant d'avoir un joueur pareil dans notre équipe >>. Dès lors, sa réputation ne cessa de croître. En 1956, à Melbourne, il qualifia pratiquement seul (un but marqué et une passe décisive) l'équipe soviétique (réduite à 9 joueurs) pour la finale olympique, d'ailleurs remportée par celle-ci (1-0 contre la Yougoslavie). A l'issue de cette compétition, il reçut le titre de Maître émérite des Sports (plus haute distinction pour un sportif) à seulement 19 ans (cas unique à l'époque). En 1957, de juillet à octobre (en 98 jours), il accomplit un exploit demeuré légendaire dans le football russe : il marqua 31 buts en 19 matchs. Cette même année, il fut classé 7ème joueur européen au palmarès de France Football (alors que les équipes russes n'étaient engagées dans aucune compétition officielle), de même qu'il obtint le trophée du meilleur joueur soviétique.  Lors du match d'appui, Pologne-U.R.S.S., en novembre à Leipzig (R.D.A.), il fut le principal artisan de la qualification soviétique pour la Coupe du Monde 1958 en Suède. A cette occasion, il marqua le premier but et fut à l'origine directe du second (2-0 pour les Russes), tout en ne jouant que sur une jambe, du fait d'une blessure. En mai 1958, pour 29 sélections nationales (rencontres amicales et officielles), Eduard Streltsov comptait 32 buts marqués (soit une moyenne de plus d'un but par match). Autant dire que, pour de nombreux observateurs, la Coupe du Monde devait consacrer le génie footballistique du leader d'attaque de la sélection nationale soviétique. D'ailleurs, à ce propos, un journaliste du quotidien l'Equipe écrivait : << il (Streltsov) est tellement complet que cela en devient anormal >>

II. Le rêve brisé.

Gloire trop précoce, symbole trop voyant d'une jeunesse qui voyait en lui le miroir d'une vie plus libre au sein d'une société trop rigoureuse et conformiste, Eduard Streltsov constituait une menace pour le système et le pouvoir en place. En janvier 1957, lors d'une réception au Kremlin, en l'honneur des champions olympiques, il offensa un membre éminent du politburo (Ekaterina Furtseva), en refusant, de manière ferme et abrupte, une proposition de mariage avec la fille de celui-ci. Dès lors et progressivement, une espèce de complot fut ourdi contre le joueur, d'autant que ce dernier s'était marié en juin 1957 (à tout juste 20 ans). Le talent de Streltsov ne laissait pas indifférent deux des principaux clubs moscovites, à savoir le CSKA (club de l'armée) et le Dynamo (club de ministère de l'intérieur), lequel comptait dans ses rangs le légendaire Yachine. Les dirigeants de ces deux formations, proches du régime, sollicitèrent Eduard Streltsov afin qu'il rejoigne une de celles-ci. Malgré les pressions et l'intervention de Yachine en personne (avec qui Streltsov était très lié), l'intéressé refusa et resta fidèle à son club Torpedo. Cela irrita fortement les autorités, lesquelles précipitèrent les choses par le biais d'une campagne de presse mettant en avant le moindre écart du joueur. En février 1958, l'organe des jeunesses communistes, Konsomskalïa Pravda, publia un feuilleton (Egarements d'idoles), dans lequel était dévoilée la soi-disant vie dissolue de la star Streltsov : beuveries, agressions diverses, manque d'hygiène sportive, tels étaient les travers qui caractérisaient la personnalité de celui qui était l'idole de millions de fans. Aussi, Streltsov fut-il temporairement exclu de la sélection nationale et privé de la tournée en Chine. Après avoir fait son autocritique dans la revue Sovietski Sport, la fédération l'autorisa à réintégrer la sélection en avril 1958. Lors de son retour, il fut l'auteur de trois buts contre la sélection de Berlin (4-0) et signa une prestation remarquée contre l'Angleterre à Moscou, le 18 mai (malgré des conditions de jeu très difficiles - état de la pelouse et vent). Hélas, ce fut son dernier match international avant longtemps... Le Dimanche 25 mai 1958, à l'occasion d'une permission donnée aux joueurs avant le départ pour la Suède (prévue pour le Mardi 27), il fut convié à une réception dans une datcha des environs de Moscou, et ce, en compagnie de deux de ses coéquipiers, Mikhaïl Ogonkov et Boris Tatushin (lequel était à l'origine de l'invitation, parce qu'ami avec le propriétaire, un aviateur dénommé Tarkhanov). Ce qui se passa à l'intérieur de la datcha, dans la nuit du 25 au 26 mai 1958, ne fut jamais révélé par les intéressés. Cependant, le Lundi 26 mai, à 15h, Eduard Streltsov fut arrêté au camp d'entraînement de Tarassovka, sous l'inculpation de viol avec violence physique. Malgré que la plaignante (Marina Lebedeva - 19 ans -, fille d'un général, héros de Stalingrad) se soit rétractée puis ait maintenu ses accusations sans beaucoup de conviction, Streltsov fut conduit à la prison de Burtika, tandis que les deux autres protagonistes étaient libérés mais écartés de la sélection nationale. L'événement fit grand bruit dans l'opinion publique et surtout parmi les supporters, lesquels ne croyaient pas à la culpabilité de leur idole. Une manifestation réunissant 100.000 ouvriers eut lieu pour demander la libération de Streltsov. Rien n'y fit, puisque c'est Khrouctchev lui-même qui prit la décision de l'incarcération, sans appel. Le 25 juillet 1958, au lendemain de son vingt et unième anniversaire, un tribunal de Moscou condamna Eduard Streltsov à 12 ans de prison (sur 18 réclamés par le juge), et ce, au régime le plus sévère. Une carrière qui s'annonçait exceptionnelle était ainsi prématurément brisée. On peut dire que la donne du football mondial a été changée entre le 25 et le 26 mai 1958 dans une datcha moscovite... (cette même année 1958, la liste des 33 meilleurs joueurs soviétiques ne fut pas publiée - Streltsov devant être désigné -, de même que plusieurs de ses buts marqués furent attribués à d'autres...).

III. Le Goulag.

Ce furent des années terribles, notamment au début où, probablement à l'initiative des autorités, Streltsov fut agressé par un détenu, ce qui entraîna une hospitalisation de six mois. Puis, progressivement, son sort s'améliora et il put s'entraîner et participer à des rencontres de démonstration auprès des détenus. Néanmoins, pour le régime, il demeurait un réprouvé qu'il convenait d'exclure de la société soviétique. Aussi, aucune allusion n'était faite quant à sa carrière et la notoriété qui était la sienne avant l'<< affaire >>. La censure faisant son office, tous les écrits relatifs au football ne devaient en aucun cas mentionner le nom de Streltsov, à l'image des publications destinées au public occidental (Le Football en URSS, paru aux Editions du Progrès, en constituait un parfait exemple). Cependant, du fait de sa bonne conduite et d'une réforme du code de procédure criminelle, Eduard Streltsov bénéficia d'un allègement de peine et fut libéré le 25 février 1963, soit après quatre années et demi de détention. Pour des millions de supporters, cela signifiait que leur ancienne idole pouvait renouer avec la compétition.

IV. Le retour.

Un mois après sa libération, le 25 mars 1963, Streltsov fut autorisé à pratiquer de nouveau la compétition. Rejoignant son ancien club, il entamait une nouvelle carrière et, à 26 ans, après de dures années de détention, c'est un formidable défi qu'il se lançait, au sein d'un football qui avait considérablement évolué. Membre de l'équipe réserve en 1963-1964, il refit son apparition en équipe première en mai 1965. Cette même année, il conduisit le Torpedo au titre de champion d'U.R.S.S. Même si le poids des ans l'avait changé, il demeurait un merveilleux joueur, capable d'emporter la décision à lui seul. D'ailleurs, en 1966, il fut classé meilleur joueur soviétique à égalité avec son coéquipier Valeri Voronine. Pressenti pour participer à la Coupe du Monde 1966 en Angleterre, il ne put bénéficier du visa de sortie de la part des autorités. Ce n'est qu'au mois d'octobre de la même année qu'il retrouva la sélection nationale (contre la Turquie à Moscou). En 1967 et 1968, il fut de nouveau désigné joueur de l'année et obtint le titre de meilleur buteur 1968, après avoir gagné la Coupe. En 1970, il dut arrêter sa carrière à la suite d'une grave blessure (rupture du tendon d'Achille). En 1974, il devint entraîneur des jeunes du Torpedo et le resta jusqu'à sa mort en 1990. Depuis 1997, le sade du Torpedo porte son nom, hommage mérité s'il en est.

V. le joueur et l'homme.

Eduard Streltsov a porté 38 fois les couleurs de la sélection nationale, pour laquelle il marqua 25 buts officiels (la meilleure moyenne des internationaux soviétiques). Néanmoins, sans son interruption de carrière (8 ans), il est à parier qu'il aurait détenu le record des sélections nationales (plus de 120) et celui des buteurs. En championnat, de 1954 à 1958 et de 1965 à 1970, il marqua 100 buts pour 222 rencontres disputées (en incluant les matchs amicaux et les buts volontairement attribués à d'autres - pour raison d'Etat -, le total est nettement supérieur). Yachine a dit de lui qu'il était aussi fort que Pelé. Ce même Pelé aurait affirmé : << Mon plus grand rival : Streltsov, et je pense que le Russe était peut-être plus fort que moi >>. Hommage d'un maître à un autre maître... Doté de dispositions physiques parfaites (1m82 pour 85 kg), Streltsov avait, selon Gabriel Hannot (France Football 1956) une << stature de demi-dieu >>. Tout cela allié à une technique individuelle et une vision du jeu exceptionnelles. Sans oublier une couverture de balle parfaite, à laquelle s'ajoutait une puissance de tir énorme dans chaque pied. Enfin, fait rare chez les joueurs soviétiques de l'époque, un jeu de tête de tout premier ordre, grâce à une détente fabuleuse. Au regard de tout ceci, on peut dire qu'Eduard Streltsov a représenté le type de l'attaquant parfait, génie absolu (selon l'expression de son biographe Alexandre Nilin), à la fois constructeur et réalisateur irrésistible (à ses débuts, il réalisait des moyennes de cinq buts par match). On ne saurait oublier l'homme, meurtri dans sa chair, son honneur et sa vie affective (sa première femme demanda le divorce au lendemain de son incarcération, en 1958), qui fit preuve d'un courage exemplaire durant ses dures années passées au Goulag, réussissant, à la force du mental, du physique et du talent inné à revenir au plus haut niveau sportif. Pour cela, on peut dire que Streltsov constitue un cas unique dans le football mondial, probablement le CAS absolu du retour le plus improbable et le plus réussi. Pour ce motif, il mérite de figurer au Panthéon des plus grands joueurs du XXe siècle, à l'instar d'un Di Stefano ou d'un Pelé.

VI. Communisme et Football.

Le cas Streltsov déborde largement le cadre du seul football. En effet, on a affaire à l'exemple type des rapports que l'idéologie communiste, en U.R.S.S. et dans les autres pays de l'Est, entretenait avec le sport en général. On ne peut comprendre cet événement si on ne se réfère pas au contexte de l'époque, à savoir celui de la Guerre froide, c'est-à-dire cette compétition indirecte, par idéologies interposées, entre le monde soviétique et les régimes occidentaux. La Coupe du Monde 1958, à laquelle l'équipe de football d'U.R.S.S. participait pour la première fois, devait constituer un tremplin pour l'affirmation de la supériorité de l'idéologie et du système communistes. Figurant parmi les favoris du tournoi, les soviétiques (champions olympiques 1956), ayant dans leurs rangs un joueur d'exception (considéré par de nombreux journalistes comme le meilleur centre-avant européen, voire mondial), disposaient de tous les atouts pour remporter le titre mondial. Cela, dans la foulée des premiers succès spatiaux (premier satellite artificiel en octobre 1957), aurait eu un impact considérable, à la fois dans le monde sportif russe (le football étant le sport roi) et dans la communauté communiste internationale. Aussi, les hauts dirigeants soviétiques suivaient-ils avec attention le comportement d'Eduard Streltsov, non seulement au plan du seul football, mais également en tant qu'icône du système. Aussi, le caractère quelque peu anticonformiste de l'intéressé, au look de playboy (cheveux plus longs qu'à l'habitude et physique d'acteur de cinéma), susceptible d'inspirer une jeunesse tout acquise à ses exploits, inquiétait fortement les responsables politiques et sportifs. On sait aujourd'hui, après ouverture d'une partie des pièces du procès, que l'accusation de viol était sans fondement et que la procédure juridique présentait un caractère illégal. En fait, Eduard Streltsov fut sacrifié sur l'autel de l'idéologie, tout simplement parcequ'il refusait de se fondre dans le moule conformiste de celui-ci. Son talent et sa liberté d'esprit étaient tels qu'ils échappaient à la fois au cadre stéréotypé du système de jeu de l'équipe nationale de football et au conditionnement imposé par le régime. Les témoignages concordent pour confirmer l'existence d'un véritable complot à l'encontre du joueur, sciemment préparé par les hautes sphères politico-sportives et exécuté par le KGB. D'ailleurs, sur son lit de mort et en présence de sa seconde épouse, Eduard Streltsov dit qu'il était innocent. Deux faits viennent corroborer ses dires : l'interdiction qui lui fut faite d'évoquer les conditions de son incarcération sous peine de menaces de mort à son encontre et à celle de sa famille ; la présence, après sa mort, de Marina Lebedeva (la << victime >> de la datcha) sur sa tombe afin de la fleurir. A cela s'ajoute la manipulation dont il fut victime à la prison de Burtika (avant son procès), de la part d'un officier du KGB, lequel, contre des aveux signés, prétendait le faire libérer pour qu'il participe au championnat du monde. En fait, cette manoeuvre n'avait pour seul but que de justifier sa condamnation finale (déjà programmée en haut lieu).

A l'heure actuelle, un comité de réhabilitation a été créé, à l'initiative du maire de Moscou et de l'ancien champion du monde d'échecs, Anatoly Karpov, avec pour objectif de faire toute la lumière sur les véritables conditions de l'affaire Streltsov, aux seules fins de rendre justice à celui qui demeure dans la mémoire des supporters et des joueurs, anciens et actuels, comme le plus grand talent que le football russe ait jamais porté. Un talent, malheureusement étouffé par les contingences d'un système qui répugnait au culte de l'idole, aussi populaire et aimée soit-elle.