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II. AU SERVICE DE SIX ROIS (ca 1053-1089)
Rodrigo Díaz de Vivar, Ruy Díaz, plus connu sous le nom d’El Cid Campeador, est né à Vivar, près de Burgos, en 1043 (année 435 de l'hégire) [1]. Il meurt à Valence le 10 juillet 1099. Parmi tous les héros que l'Espagne produit au moyen âge, il n'en est qu'un seul qui acquiert une réputation vraiment européenne: c'est Rodrigue, le Cid. Les poètes de tous les temps vont le chanter. Le plus ancien monument de la poésie castillane porte son nom. Plus de cent cinquante romances célèbrent ses amours et ses combats. Guillen de Castro, Diamante, d'autres encore, l'ont choisi pour le héros de leurs drames. Tout le monde le connaît : en France, par la tragédie de Corneille, en Allemagne, par la traduction que Herder donne du Romancero. Plusieurs films, dont celui d’Anthony Mann (1961) avec Charlton Heston et Sophia Loren lui sont consacrés. Ce héros de la Reconquista est devenu la Jeanne d’Arc des Franquistes, mais aussi des républicains et de l’Espagne de Juan Carlos.
Mais depuis bien longtemps les historiens de l'Espagne et de l'Europe entière se demandent si le Cid des cantares, des romances, des drames, est bien le Cid de l'histoire ou une création magnifique des poètes de la péninsule. Essayons de retrouver, à travers des études sérieuses basées sur des sources primaires et pas sur des légendes, ce qu’a été la vraie vie du Cid Campeador, de Rodrigo Díaz de Vivar, alférez du roi Sancho II de Castille en 1066 et seigneur indépendant de Valence de 1094 à 1099. Un héros de la Reconquista élevé par des parents qui ont adopté en partie le mode de vie des Maures. Ses qualités font de cet homme de guerre le symbole de la chevalerie, de la vertu, mais aussi de la tolérance. En effet, ce chevalier victime de l’ingratitude d’un roi chrétien n’hésite pas à servir des princes musulmans, gagnant ainsi son surnom de Cid (de l'arabe sidi, = seigneur). Comme l’écrivent Michel Kaplan, Patrick Boucheron, Christophe Picard, dans Le Moyen Âge, XIe- XVe siècle, Rodrigo Díaz de Vivar symbolise l’état d’esprit particulier des habitants de la frontière nord d’al-Andalus souvent transfuges de part et d’autre. Mais en prenant Valence et en résistant aux attaques des Almoravides, il devient de Campeador (= champion, au sens médiéval) du roi de Castille Campeador de l’Espagne qui lutte contre ses envahisseurs. Mais cette Espagne n’est pas que celle des chrétiens, c’est celle aussi des musulmans espagnols civilisés luttant contre les barbares venus d’Afrique. De nombreux Maures combattent à ses côtés et sont ses vassaux. Car, sur le terrain, le Cid Campeador va créer une grande principauté à l’est de l’Espagne où règne la plus grande liberté religieuse. Et puis, Rodrigo Díaz de Vivar n’est pas que le symbole de la Reconquista, il l’est aussi de la fidélité vassalique qui interdit de porter les armes contre un suzerain même injuste [2]. Sa principauté n’est pas vraiment un royaume indépendant, il la conquiert et la défend au nom du roi Alfonso VI de Castille et León. Toutefois, lui et ses proches, la famille cidienne, l’aristocratie chevaleresque, représente une perspective d’ascension sociale pour tous bâtards, les cadets et les puînés des familles nobles que les royaumes chrétiens essaient d’écarter du pouvoir.
Les historiens maures le désignent que par le surnom de Cambitor (= guerrier illustre), et quelquefois lui donne le titre de roi, mais le sobriquet de Taghi (= tyran, usurpateur) revient souvent. Quoiqu'ils ne disent pas quel est son lieu de résidence habituelle, on ne peut douter qu’il s’agit de Teruel, ville voisine de Sainte-Marie de Ben-Racin (aujourd'hui Albaracin), dont l’émir ou wali est intimement lié avec Rodrigue [3].
Aller à la première partie I. LES ANCETRES DU CID
Aller à la troisième : III. VALENCE, JIMENA.
Grâce à la protection de son grand-oncle Nuño Alvarez de Carazo (1028-1054), Rodrigo Díaz de Vivar entre très jeune à la cour du roi Ferdinand Ier (1017- 1065), dit le Grand, roi à la fois de Castille (1035-1065), de León (1037) et de Navarre (1054).
Rodrigo est Page dans la Maison de l’Infant Sancho, futur Sancho II de Castille (1037-1072), à Burgos. Il apprend le maniement des armes et à lire et écrire. Il acquiert même des notions de droit qui vont lui permettre de solutionner des litiges importants et d’être ambassadeur de différents rois. C’est aussi un jeune homme très pieux qui va régulièrement en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Quand il secourt un lépreux qui lui annonce un destin fabuleux, il voit en ce pauvre homme saint Lazare venu éprouver sa charité [4].

Lors de la bataille de Graus (1063) Ferdinand Ier, son roi, vainc Ramire qui est tué lors de la bataille. Diaz de Vivar devient général des armées castillanes [7]. Ses exploits alors qu’il est encre très jeune ne figurent pas que dans la geste cidienne (Poème des Enfances de Rodrigue [8], Poème du Cid [9]) et lui valent d’être très rapidement un personnage important à la fois à la cour de Castille mais également sur les champs de bataille. Selon Béatrice Perez et son Des marchands entre deux mondes: pratiques et représentations en Espagne et en Amérique, XVe-XVIIIe siècles [4], Rodrigo est devenu le conseiller du vieux roi. Il est doté d’une vassalité de 900 chevaliers et approche d’un rang qui est celui des rico-homens (= riches hommes) [4].
Rodrigo est fait chevalier, très probablement par Sancho II, avant la Guerre des trois Sanchos (1065-1067) [10]. Cela ne l’empêche pas de répéter sans cesse : je suis cavalier et non chevalier armé [11].
Contrairement à la légende, dès l'accès au trône de Sancho II, fin 1065, jusqu'à la fin de son règne et sa mort en 1072, Rodrigo Díaz de Vivar est son favori, son alférez, son porte-enseigne au sens médiéval du terme, fonction équivalente à celle d’un connétable. Il commande entre autres la garde royale. En 1066, comme il bat lors d’un tournoi Jimeno Garcés, lieutenant du roi de Navarre, il devient le Campeador (= champion du roi au sens médiéval, la traduction officielle est maître des arts militaires). Ce surnom apparaît déjà dans un document de 1098.
Rodrigo accompagne Sancho II lors de la guerre contre la Navarre pour le château de Pazuengos. Il prend cette forteresse de La Rioja [12]. En 1067, le taïfa de Saragosse cesse de payer un tribut au roi de Castille. Rodrigue organise une expédition pour l’exiger. Après la mort de son père, Sancho continue à agrandir son royaume, conquérant des terres appartenant aux autres royaumes chrétiens, mais aussi les villes maures de Zamora et de Badajoz. Rodrigo Díaz de Vivar devient un grand capitaine en gagnant les batailles de Saragosse, Coimbra et Zamora contre les Maures et Llantada (1068) et Golpejera (1072) contre Alfonso VI de León, frère de son roi.
La lutte entre les deux fils de Ferdinand Ier ne dure pas longtemps. Les deux adversaires sont de forces inégales. Le roi de Castille ardent, plein de confiance, avec une puissance bien supérieure à celle de son rival, et des talents militaires au-dessus de ceux de tous les généraux de son temps triomphe sans grande peine du roi de Léon, prince faible en comparaison de son frère, et que son extrême jeunesse rend encore étranger à l'art de la guerre.
Lors de la bataille de Golpejera, Rodrigo conseille d’attaquer à l’aube un ennemi qui a fêté une petite victoire remportée la veille. Ils dorment ou festoient encore, ne s’attendant pas à une attaque de toute l’armée ennemie à pareille heure le lendemain d’une bataille [13]. Alphonse, fugitif, court se réfugier dans l'église de Carrion, où il tombe entre les mains du vainqueur. Sancho II le contraint à abdiquer la couronne, et à se retirer dans un triste exil à Tolède, ville alors au pouvoir des Maures. Sancho devient alors roi de León à sa place.
Avec son autre frère, Garcie roi de Galice, Don Sanche obtient la victoire encore plus rapidement. Même si lors d’une bataille il se voit au pouvoir de ses ennemis. Garcie, le laissant à la garde de quelques-uns des siens, vole à la poursuite des fuyards. Cependant le Cid, avec ses troupes encore fraîches, attaque l'ennemi du côté où est gardé le roi de Castille. Il dissipe l’adversaire, délivre le prince, et, le mettant à leur tête, court à la rencontre de Garcie. Celui-ci revenant sur ses pas quand il apprend la nouvelle tournure du combat, ne se laisse point abattre. Il fond sur les Castillans. Mais en dépit de tous ses efforts, il se voit arracher une victoire qu'il avait tenue, et il est forcé de se mettre à la discrétion de son rival, qui lui ravit le trône et la liberté, et l'enferme dans la forteresse de Luna.
Le règne de Sancho II sur la Castille, le León et la Galice est des plus courts. La même année, le roi, avec l'aide de Díaz de Vivar, fait le siège de la ville de Zamora. Il meurt, selon les chansons de geste, assassiné par un traître.
Dès le commencement du règne, le fidèle Campeador du roi Sancho ne cherche pas à flatter le nouveau monarque [13], qu’il considère comme un fratricide. En 1072, Rodrigo Díaz de Vivar guerroie depuis bien des années principalement contre Alphonse VI. La mort de Sancho, lâchement assassiné à Zamora, indigne la noblesse et le peuple. Rodrigo prend part, après cet assassinat, à la délibération des seigneurs castillans qui donnent pour successeur au malheureux roi, son frère Alphonse VI. Pour eux Sancho a été victime d’un complot organisé par son frère Alfonso et sa soeur Urraca. Mais ils ne bronchent pas. Seul Rodrigue ose exiger du nouveau roi le serment de n'avoir pas trempé dans le meurtre de Sancho. C’est la Jura de Santa Gadea, qui correspond à une ancienne coutume wisigothe. A l'autel où Alphonse va être couronné, Rodrigue lui fait prononcer ce serment, en y ajoutant des malédictions contre les parjures.
Toutefois cette présentation des faits n’est pas étayée par des documents d’archives. Comme cette version anti-Alfonso n’apparaît que dans un texte littéraire de 1268, certes repris par de nombreuses sources postérieures à cette date, l’on peut vraiment en douter [14]. L’histoire et la généalogie ne peuvent s’écrire qu’à partir de documents d’époque, des sources primaires authentifiées, le reste n’est que du roman parfois exploité par la propagande politique. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater que l’Espagne franquiste émet un timbre caricaturant un roi de Castille à une époque où les rapports sont tendus entre d’une part le père de Juan Carlos et les monarchistes libéraux et d’autre part le Caudillo Francisco Franco.
D’ailleurs les relations entre Alfonso VI et Rodrigo Díaz de Vivar ne sont pas toujours mauvaises. Certes le nouveau roi l'a remplacé dans ses fonctions officielles par le comte García Ordoñez de Nájera, mais Rodrigo est nommé juge pour plusieurs procès ou procureur. Le roi arrange son mariage, le 19 juillet 1074, avec leur cousine issue de germain doña Jimena Diaz de Oviedo (1054-1115), arrière-petite-fille d’Alfonso V de León [15]. Celle-ci n’est pas la nièce d’Alphonse VI, comme nous le verrons dans la troisième partie de cette étude sur Rodrigo Díaz de Vivar. En tous les cas, qu’elle soit nièce ou cousine du roi, cette union avec une jeune fille issue de familles princières montre aussi que Díaz de Vivar n’est en rien un gentillâtre [16]ou un aventurier comme le prétendent certains historiens depuis des siècles. Les ancêtres du Cid ne sont plus des inconnus depuis plusieurs recherches sérieuses faites par des universitaires espagnols.
Rodrigue, allié à la famille royale par sa femme accompagne le roi dans ses voyages. Toutefois l’on peut se demander quelle sorte de roi est Alphonse VI ? Quand il charge Díaz de Vivar de recouvrer pour lui les tributs (ou parias) dus par le roi de Genade etAbbad III, le roi maure de la taïfa de Séville, ne tend-il pas un piège pour l’éliminer ? Envoyé pour récupérer ces parias à Séville en 1079, Rodrigo Díaz de Vivar est attaqué par les Grenadins et des chevaliers chrétiens. Il défait l'émir Abdalallah ben Bologhin, roi de Grenade, et ses alliés à la bataille de Cabra [17]. Or, parmi les prisonniers, Vivar constate que les chrétiens sont des nobles castillans et que leur chef est le comte García Ordóñez, l’alférez du roi Alfonso VI. Il est là pour aider le roi maure de Grenade à tuer Díaz de Vivar. Le but est de se faire à la fois des alliés chez les musulmans et de se débarrasser par la même occasion d’un serviteur gênant.
En 1080, les Maures d'Aragon, profitant de l'absence du roi, saccagent la forteresse de Gormaz, à Soria. A cette nouvelle, Rodrigo Díaz de Vivar, à l’époque convalescent, marche aussitôt contre eux avec son armée. Il leur ravit tout leur butin, et, se portant sur Tolède, il fait 7.000 prisonniers, qu'il emmène en Castille avec toutes leurs richesses. Or, la taïfa de Tolède est un royaume allié du roi Alphonse VI, qui nous l’avons vu l’a accueilli après sa défaite en 1072. Le roi prétexte que cette expédition n’était pas autorisée et que Rodrigo a volé une partie des tributs dus par le roi maure du taïfa de Séville. Il parle de son ira regia et le chasse de sa cour et de son royaume le 8 mai 1080.
Rodrigo Díaz de Vivar quitte Burgos avec sa famille pour Barcelone et offre ses services à Raimond-Bérenger II de Barcelone et son fils. Ils refusent. Rodrigo emmène avec lui 200 ou 300 chevaliers selon les sources [18]. La Chronique de Castille, texte écrit à la fin du XIII siècle, et traduit en galicien nous confirme qu’il n’est pas parti de la cour rejeté de tous : E leuaua consigo dozientos caualleros fijos dalgo. Les hidalgos parcourent l'Espagne en quête d'honneur, de gloire et de butin.
Ne pouvant servir un prince chrétien, ils vont à Saragosse, où al-Muqtadir, un Banu Hud, règne sur 65.000 km². C’est un grand mathématicien, qui protège les artistes, les poètes et les philosophes. Son royaume est sans cesse menacé par ses voisins chrétiens ou les querelles entre factions musulmanes.
Al-Andalus est divisée en taïfas et en Afrique du Nord une secte fondamentaliste, les Almoravides, rêvent de massacrer les infidèles et des musulmans européens à leurs yeux corrompus.
Certains historiens jugent Rodrigo opportuniste, mais comme l’écrivent Michel Kaplan, Patrick Boucheron, Christophe Picard, dans Le Moyen Âge, XIe- XVe siècle, Vivar symbolise l’état d’esprit particulier des habitants de la frontière nord d’al-Andalus souvent transfuges de part et d’autre. D’ailleurs le roi Alfonso VI lui-même est allé se réfugier pendant son exil dans la taïfa de Tolède et il est marié à la fille du roi de Séville. Ne nous laissons pas influencer par la légende. Quand elle lui fait dire : Nous gagnons notre pain en combattant les Maures, elle oublie de parler de ses adversaires chrétiens qu’il affronte presque aussi souvent que les musulmans [19]. Vivar n’est qu’un grand Condottieri, la gloire et la vertu en plus.
Al-Muqtadir tombe très gravement malade et meurt en 1081. Son fils, al-Mutamán lui succède. En 1082, ce roi musulman confie ses troupes à Rodrigo Díaz de Vivar. Il lui demande d’attaquer son frère al-Mundir, ancien gouverneur de Larida (= Lleida, Lérida), dont il a fait sa taïfa. Son cadet s’est allié à la mort de leur père avec le comte Berenguer Ramón II de Barcelone et le roi d'Aragon Sancho Ramirez.
Les chevaliers du Campeador sauvent les châteaux de Monzón et Tamarite. Lors de la bataille d'Almenar Rodrigo bat les troupes de la taïfa de Larida, du royaume d’Aragon, du puissant comté de Barcelone et des comtés de Cerdagne et de Berga. Il fait prisonnier le comte Berenguer Ramón II de Barcelone. Ses guerriers musulmans l’acclament en criant sidi ! (??? = seigneur dans le dialecte des Arabes d’al-Andalus, déformation de l’arabe littéral sayyid).
Son surnom de Cid Campeador est né à la fois de ses exploits chez les chrétiens lors un tournoi et de sa victoire sur une coalition de chrétiens et de Maures renégats attaquant un royaume musulman.
En 1084, Rodrigo Díaz de Vivar organise un raid dans le sud-est de la taïfa de Saragosse. Al-Mundir, seigneur de Larida (= Lleida, Lérida), Tortosa et Denia, comprend le danger et demande de l’aide au roi d'Aragon Sancho Ramirez. Le Cid, comme à son habitude, les défait le 14 août 1084 lors de la bataille d'Olocau del Rey. Il ne relâche ses prisonniers aragonais que contre de très fortes rançons.
Le 25 mai 1085, le roi Alphonse VI conquiert la taïfa de Tolède. En 1086 il met le siége devant Saragosse, où règne Áhmad al-Mustaín II, successeur de al-Mutamán. Rodrigo Díaz de Vivar est à son service. Il repousse les troupes du roi de León, Alphonse VI [20], mais le fait à contrecœur.
A cette époque, l’intolérance religieuse de certains chrétiens et les ambitions territoriales ou bien encore les exigences financières d’Alphonse VI rendent la situation intenable aux princes espagnols musulmans qui règnent sur les taïfas du sud et de l’est du pays. Une cathédrale est construite à Tolède sur l’emplacement d’une mosquée. Quand au début de l’année1086, Alphonse envoie un juif du nom de Ben Salib pour demander le tribut au roi de Séville, cela provoque l’invasion de l’Espagne. Que s’est-il réellement passé ? Nous savons juste que l’envoyé du roi est tué et le roi de la taïfa fait appel aux Almoravides, venus des confins sahariens du Maroc pour mener le combat.
Au début du mois d’août 1086, une armée almoravide envahit le royaume de León. Alphonse VI essaie de les repousser et c’est la défaite de Sagrajas. Selon des sources médiévales, les chrétiens perdent 59.000 hommes sur 60.000. Ces chiffres sont très exagérés. Toutefois le résultat est là : les armées des royaumes de León et d’Aragon sont anéanties.
Cette défaite oblige Alphonse VI à se réconcilier avec Rodrigo Díaz de Vivar. Elle oblige aussi le roi Áhmad Al-Mustaín II à ne plus confier la défense de sa taïfa à des chrétiens. L’arrivée des Almoravides dans la péninsule met fin à des alliances devenues habituelles sur la frontière entre des seigneurs de religion différentes. Youssef Ibn Tachfin est à la fois redouté des chrétiens et des musulmans. C’est un homme du désert, de l’Adrar de Mauritanie [20], appelant au al-jihad fi sabil Allah (= combat sacré dans le chemin d'Allah). Lui et ses proches veulent par une djihad permanente rétablir un islam zélé et puritain dans les taïfas [21]. 3.000 de ses guerriers sont des Sénégalais fraîchement convertis à l’islam, comme d’ailleurs les Almoravides [22]. Ce sont ces noirs qui emportent la victoire face aux infidèles (= non fidèles à la religion du livre Révélé, le Coran). Selon certaines sources l’armée de Youssef Ibn Tachfin compte 100.000 hommes. Ce chiffre est certes là encore très certainement supérieur à la réalité, mais ses hommes sont beaucoup plus nombreux que les chrétiens. Il peut compter sur des guerriers de toutes les taïfas - Badajoz, Málaga, Grenade et Séville - du Maroc, du Sahara, de la partie orientale de l’Algérie, sans oublier des guerriers noirs convertis à l’islam.
Quand cinq rois maures ravagent la province de Rioja, Rodrigo marche à leur rencontre, suivi de ses chevaliers et de ses vassaux. Il remporte une victoire complète, et leur impose un tribut au nom du roi de Castille. Rappelé à la cour, il reçoit en présence d'Alphonse des députés maures, qui le qualifient, en le saluant, avec beaucoup de déférence, du titre de Cid. Alphonse VI charge le Cid Campeador de défendre et conquérir ce que les Espagnols appellent el Levante (= l’est de la péninsule ibérique, entre la Catalogne et la côte Andalouse). Le roi lui donne les terres de Dueñas, San Esteban de Gormaz, Langa de Duero et Briviesca. Il le comble des plus hautes faveurs, et, entre autre, lui assure la propriété entière et exempte de contributions de tout le territoire qu'il gagnerait sur les Maures.
Appelé au siège de Tolède, toujours en 1086, Rodrigo Díaz de Vivar contribue par ses exploits et sa présence qui encouragent les chrétiens à la prise de cette ville.
Durant le premier semestre 1087, Rodrigo vit à la cour du roi de León et de Castille, à Burgos.
Pendant l’été de la même année, il lève une armée de 7.000 hommes, pour la plupart musulmans, et se joint à Áhmad al-Mustaín II. De Saragosse, ils prennent la route de Valence pour secourir le roi officiel al-Qadir attaqué par les armées conjuguées du roi al-Mundir et du comte Raimond-Bérenger II de Barcelone. Le héros réussit à leur faire lever le siège. Mais ses ennemis reprennent l’offensive et s’emparent du château-fort de Murviedro (= l’actuelle ville de Sagunto). Le Cid Campeador doit aller demander des renforts au roi Alphonse VI et lui parler de ses projets au Levante. Il veut prendre Valence et chasser al-Mundir de la taifa de Larida (= Lleida, Lérida).
Valence étant assiégée par Raimond-Bérenger II de Barcelone, le Cid Campeador signe un accord avec al-Mundir et fait la paix avec le comte de Barcelone. Rodrigo Díaz de Vivar peut alors toucher les parias que par le passé la ville et sa région versaient au comte de Barcelone ou au roi de León et de Castille. Il le fait officiellement au nom d’Alphonse VI.
A Burgos les bourgeois répètent parait-il sans cesse à propos du Cid Campeador : Ah quel bon vassal, si seulement il avait un bon seigneur ! [23]. En effet, dès 1088, un nouveau désaccord se produit entre le héros castillan et son roi. Alphonse VI conquiert Aledo et de là menace les taïfas de Murcie, de Grenade et de Séville. Alors les royaumes musulmans redemandent au roi Youssef Ibn Tachfin son aide. Avec une puissante armée, composée de ses Almoravides et des forces des rois ses tributaires, Youssef va mettre le siège devant la forteresse d’Aledo pendant l'été 1088. Alphonse, qui rassemble des troupes à Tolède pour marcher contre lui, mande à Rodrigo de joindre son armée à la sienne, et lui ordonne de l'attendre à Beliana, aujourd'hui Villena, par où doivent passer les Castillans. Díaz de Vivar ne vient pas au secours de la garnison et préfère aller menacer Grenade. Les ennemis du Cid Campeador, saisissant une occasion si propice à leur haine, se répandent aussitôt en plaintes et en accusations. Elles sont si puissantes auprès d'Alphonse, que, non content de l'exiler de nouveau, il s'empare de tous ses biens, et jette notamment en prison sa femme et ses enfants [24]. Comme l’écrit Peter Pierson dans son livre, The history of Spain, Alphonse VI est un grand roi, mais avecle Cid Campeador il se comporte comme une scoundrel (= canaille, fripouille... ) [25]. Cela est toutefois un peu exagéré car nous ne connaissons la nature réelle de leurs rapports que par très peu de documents. Et même un héros en n’allant pas secourir son dirigeant s’expose à des sanctions graves.
Toutefois le Cid Campeador apparaît comme le modèle de la fidélité vassalique, car il s’interdit de porter les armes contre un suzerain injuste [2]. En 1089, Rodrigo Díaz décide de mener à bien son projet de création d’une principauté au Levante, mais dans un but personnel, même s’il dit encore, mais de plus en plus rarement, agir pour le compte du roi Alphonse VI.
Aller à la première partie I. LES ANCETRES DU CID
Aller à la troisième : III. VALENCE, JIMENA.
1. The Encyclopedia Americana, Grolier Incorporated, Grolier, 2000, p.713 ou Spain: the root and the flower : an interpretation of Spain and the Spanish people, John A. Crow, Édition 3, University of California Press, 2005, p.89 ou The Houghton Mifflin dictionary of biography, Houghton Mifflin, Houghton Mifflin Harcourt, 2003, p.325 ou Le modèle aristocratique français et espagnol dans l'œuvre romanesque de Lesage: l'histoire de Gil Blas de Santillane, un cas exemplaire, Volume 102 de Biblioteca della ricerca. Cultura straniera, Frédéric Mancier, Presses Paris Sorbonne, 2001, p.149.
2. Le modèle aristocratique français et espagnol dans l'œuvre romanesque de Lesage: l'histoire de Gil Blas de Santillane, un cas exemplaire, Volume 102 de Biblioteca della ricerca. Cultura straniera, Frédéric Mancier, Presses Paris Sorbonne, 2001, p.149.
3. L'art de vérifier les dates, Maur François Dantine, David Bailie Warden, Saint-Allais (Nicolas Viton, M. de), Maur François Dantine, Charles Clémencet, Ursin Durand, François Clément, Valade, 1821, v.2, p.502.
4. Des marchands entre deux mondes: pratiques et représentations en Espagne et en Amérique, XVe-XVIIIe siècles, Béatrice Perez, Sonia V. Rose, Jean-Pierre Clément, Paris Sorbonne, 2007, p.240.
5. Key figures in medieval Europe: an encyclopedia, Partie 115, Richard Kenneth Emmerson, Sandra Clayton-Emmerson, CRC Press, 2006, p.172.
6. L'Espagne des trois religions: grandeur et décadence de la convivencia, Religions et spiritualité, David Bensoussan, L'Harmattan, 2007, p.83.
7. Charles Julian Bishko (1980), Fernando I and the Origins of the Leonese-Castilian Alliance with Cluny, Studies in Medieval Spanish Frontier History (London: Variorum Reprints), 65. Originally published in Cuadernos de Historia de España, 47 (1968) : 31–135, and 48 (1969) : 30–116.
8. Outre le Poème du Cid et les quelques cent vers d’une Chanson de Roncevaux, le Poème des Enfances de Rodrigue constitue l’unique témoignage d’une geste espagnole. Georges Martin, Les juges de Castille. Mentalités et discours historique dans l’Espagne médiévale, Paris: Annexes des Cahiers de Linguistique, Hispanique Médiévale, vol. 6, 1992, p. 471. Voir surtout à ce sujet une excellent étude : La constuctiorn d'une mémoire familiale mythique : le Cid et les lignages ascendants de la noblesse castillane dans la "Chronique de Castille", Toulouse : France (2000).
9. Texte composé vers 1200 : Per Abbat le escriuio enel mes de mayo, / En era de mill e.C.C xL.v años . el el romanz ” (v. 3732-3733; Ramón Menedez Pidal (éd.), Cantar de Mio Cid. Texto, Gramática y Vocabulario, 3 vol., 5ème éd., Madrid: Espasa Calpe S.A., 1980, vol. 3, p. 1016). Voir surtout à ce sujet une excellent étude : La constuctiorn d'une mémoire familiale mythique : le Cid et les lignages ascendants de la noblesse castillane dans la "Chronique de Castille", Toulouse : France (2000).
10. Alberto Montaner Frutos, El Cid. La historia de Camino del Cid, Burgos, 2002.
11. A.D. Deyermond, Epic poetry…, 1969, p.263.
12. La vie du Cid, Manuel José Quintana, traducteur Octave Portret, F. Baudry imprimeur du roi 1837.
13. Biographie universelle, ancienne et moderne: ou, Histoire, par ordre alphabétique, de la vie publique et privée de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes, Joseph Fr. Michaud, A. T. Desplaces1854, v.8, p.293.
14. Martínez Diez, Gonzalo, El Cid Histórico, Barcelona: Editorial Planeta.
15. Medieval Iberia: an encyclopedia, Volume 8 de Routledge encyclopedias of the Middle Ages, E. Michael Gerli, Samuel G. Armistead, Taylor & Francis, 2003, p. 280.
16. Petit gentilhomme de noblesse douteuse, qu’on méprise et qui n’a aucun mérite, selon François Bluche, Dictionnaire du Grand Siècle, Fayard 2005, p.724.
17. The Reader's Companion to Military History, Robert Cowley, Geoffrey Parker, Éditeur Houghton Mifflin Harcourt, 2001, p.153.
18. The Encyclopaedia Britannica: a dictionary of arts, sciences, and general literature, Volume 5, Thomas Spencer Baynes, A. & C. Black, 1833, p.773.
19. The buried mirror: reflections on Spain and the New World, Carlos Fuentes, Houghton Mifflin Harcourt, 1999, p.61.
20. Histoire de l'Afrique du Nord, Ch.-André Julien, Publié par Payot, 1966. pP 77.
21. A knight at the movies: medieval history on film, John Aberth, Routledge, 2003, p.71.
2. The history of Spain; The Greenwood histories of the modern nations, The Histories of the Modern Nations, Series, Peter Pierson, Greenwood Publishing Group, 1999, p.35.
23. Medieval Iberia: readings from Christian, Muslim, and Jewish sources, The Middle Ages series, Olivia Remie Constable, University of Pennsylvania Press, 1997, p.111.
24. La vie du Cid, Manuel José Quintana, F. Baudry, imprimeur du roi, 1837.
25. The history of Spain; The Greenwood histories of the modern nations, The Histories of the Modern Nations, Series, Peter Pierson, Greenwood Publishing Group, 1999, p.34.