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Un patchwork de couleurs et de rythmes, tantôt des cadences effrénées de danses, tantôt un effleurement d'ailes de papillons
"Il y a 200 ans Robert Schumann naissait le 8 juin, Bon anniversaire, Robert. "
L’adresse internet que voici http://www.youtube.com/watch? met en contact direct avec l’interprétation de Sviatoslav Richter qui est présentée en deux parties : la première, d’une durée de 9’43, comporte l’introduction jusqu’à la section 10; la seconde partie, d’une durée de 4’49, comporte les sections 11 et 12. Le minutage dans la description de l’œuvre correspond à cette interprétation de Richter.
L’avantage de l’écoute par l’intermédiaire du serveur Youtube est qu’il est aisé de réécouter immédiatement certains passages en pointant le curseur de la souris sur l’indicateur de déroulement de la musique et en le reculant quelque peu. Il est ainsi possible d'écouter et de réécouter les portées musicales en juxtaposant la fenêtre de la video Youtube (réduite au seul curseur) et la fenêtre du présent commentaire.
Les sections sont de différentes longueurs, de différentes tonalités et présentent des rythmes très particuliers. Le compositeur semble même s’amuser à juxtaposer parfois dans une même section plusieurs rythmes, modes et tonalités qui, parfois, se heurtent et se bousculent.
Schumann a trouvé son inspiration pour l’écriture de plusieurs sections de son œuvre dans la musique de Franz Schubert :
Les sections 5 et 11, des ‘polonaises’, sont proches des ‘Quatre Polonaises’ op. 75 de Schubert.
Les sections 2, 3, 7, 8, 9 et 10, des valses, sont « si schubertiennes que Schumann réussit à faire passer la huitième pour une page inédite de Schubert auprès de son ami et partenaire à quatre mains, Topken. Les valses 7 et 8 ressemblent très fort aux ‘Valses nobles’ op. 77, D 969 de Schubert. (Extrait du programme de « Concert invisible »)
Pour aider l’auditeur à reconnaître aisément « Papillons », après une courte introduction de 6 mesures, des doubles notes exécutent une sorte d’hyperbole. Le dessin de ces notes apparaît clairement sur la portée supérieure que voici :
La succession de plusieurs de ces hyperboles fait même penser, avec de l’imagination et avec un peu d’audace, au faîte du toit de l’Opéra de Sidney. Cette comparaison, fort saugrenue, n’a pas comme objectif de vous faire comprendre ce passage musical. Il ne vise qu’à nous aider à mémoriser ce passage, une sorte de signe distinctif, pour nous permettre de reconnaître plus rapidement cette œuvre de Schumann.
Robert Schumann base le livret de son œuvre sur les deux derniers chapitres du roman de Jean Paul Richter : Flegeljahre (l’âge ingrat) : L’action se déroule lors d’un bal masqué. Au cours de cette soirée, trois personnages évoluent : Walt et Vult échangent leurs déguisements pour séduire Wina.
Schumann a exprimé musicalement des réflexions évoquées par les comparses du roman : « Walt, le poète, commente : « L’extérieur n’est jamais qu’un habit ». Sa cavalière Wina regarderait l’histoire des hommes comme un bal masqué un peu plus long. Walt, de nouveau lui, voit la salle de bal comme un ciel nordique plein d’aurores boréales, et qui enfanterait sans cesse des visions, bousculé par des zigzags de créatures entrechoquées ». Ces dernières allusions figurent dans l’œuvre très étudiées de Jacques Chailley ‘Au delà des notes’ consacrée au ‘Carnaval’ de Schumann et de ses liens avec ‘Papillons’. L’auteur poursuit : « Ce qui compte, c’est avant tout l’atmosphère qui se dégage en un style fait de zigzags, d’avancées soudaines, suivies de brusques retours et de ruptures inattendues – ce style que Schumann admirait tant qu’il s’est efforcé, ainsi qu’il l’a déclaré lui-même, d’en recréer en musique l’équivalent perpétuel ».
L’attitude des deux frères a inspiré Schumann pour le développement, dans plusieurs de ses œuvres, du thème romantique de la coexistence de deux aspects dans une personnalité, avec les connotations de hantise du double, de l’incertitude dans la connaissance de soi et de la difficulté de combiner en soi ces deux facettes de façon harmonieuse. Ce thème s’exprimera même dans la vie professionnelle de Schumann. Lorsqu’il enseigna au Conservatoire de Musique de Leipzig, il édita une revue célèbre et signa des articles de critique musicale tantôt du nom de Florestan lorsqu’il s’emporte et y met de la fougue et tantôt du nom d’Eusébius lorsqu’il éprouve des élans intérieurs et poétiques.
Ces deux derniers personnages seront d’ailleurs illustrés musicalement avec force dans le ‘Carnaval’ op 9, œuvre légèrement postérieure à ‘Papillons’ op.2.
Reste à nous interroger sur la signification du nom que Schumann a donné à son œuvre alors que son développement musical est marqué principalement par les changements successifs des rythmes des danses de cette soirée de bal. L’explication qui me paraît la plus justifiée provient de la description, dans le roman, des premiers pas de danse que Walt accorde à Wina. Le cavalier «effleure de sa main le dos de Wina comme il aurait fait d’ailes de papillons ».
Plus tard, lors de la fin d’une danse de Wina avec Vult, entre des jeux de mains furtifs, des croisements de figures et le va et vient des pas, Vult laissa échapper quelques intonations polonaises, simples souffles, papillons perdus, chassés par le vent d’une île lointaine vers la mer ». Ces références aux textes mêmes du roman qui a servi de base à l’œuvre musicale me paraissent également concorder avec une impression qui m’est revenue fréquemment et qui me faisait imaginer, lors de certains moments très doux de l’œuvre, au vol de papillons, soit lors de leurs envols lorsqu’ils prennent de la hauteur (les hyperboles), soit à des moments où on les devine, butinant de fleurs en fleurs, lors de virevoltes très habilement suggérées (écouter les premières secondes de la deuxième partie de l’interprétation de Sviatoslav Richter (onzième section), commentées également ci-dessous). (Les extraits entre guillemets dans le précédent paragraphe proviennent du texte même de Jean Paul Richter, traduit de l’Allemand par Marcel Beaufils et paraissant en annexe de l’étude déjà citée de Jacques Chailley. Editions Alphonse Leduc.)
A la première minute, 25e secondes, un rythme martelé conduit la danse pendant 40 secondes. Décidément, les bals de cette époque n’ont rien à envier à nos soirées endiablées actuelles !
A la deuxième minute, 5 secondes, une section (la 4e) est chantonnée avec chaque fois une envolée dont sa dernière note est répétée dans les aiguës.
La sixième section (à la minute 4’23) met en scène l’échange des masques et des déguisements. Elle est plus longue (1’07) que les précédentes. Comme plusieurs autres sections, son début est saccadé mais la suite présente des moments très mélodieux et par exemple à la minute 4, seconde 38.
La section 7 (5’30) est très courte. Son rythme est donné par des notes aiguës. Elle est indiquée comme étant la scène des aveux. Et c’est Vult qui reçoit la déclaration d’amour que Wina voulait en fait adresser à Walt. Le ton est à la confidence… avec une très grande tendresse.
La section 8 (5’ 59 ) met en scène la colère du frère trompé. On peut dire que sa réaction est rapide et vive. Elle s’exprime par un début saccadé sur le tempo de valse que voici :
Mais des moments plus apaisés interviennent à nouveau comme si quelqu’un essayait de calmer le jeu.
La section n° 9 (7’ 9) est interprétée par certains critiques musicaux comme celle de la révélation de la supercherie sur un tempo Prestissimo (très rapide) qui est suivie, comme en se bousculant, par…
…La section n ° 10 (7’48) qui évoque « le départ précipité de Wina et de Vult.
Les premières mesures sont vives avec le tempo 3/8 (Vivo).
Elles sont suivies, à la minute 7’56, par des descentes pompeuses et martelées selon le tempo ¾ (Piu lento)
Très vite après, à la minute 8’15, et à nouveau en ut majeur, débute un beau mouvement de valse (reconnaissable à son rythme en 3 temps) et dont la mélodie dessine une belle envolée (tiens ! de nouveau une hyperbole) ample et chantante. A la minute 9’20, quelques notes plus irritées ne parviennent pas à interrompre la magie de cette valse qui prend le temps de se conclure en douceur.
Onzième section : Scène finale : Wina et Vult restent introuvables et Walt quitte le bal sans avoir pu refaire l’échange des déguisements.
La onzième section (dans l’interprétation de Sviatoslav Richter présentée par YouTube en deux parties, cette section débute la deuxième partie (voir lien dans le cadre Site Internet ci contre).
Cette onzième section est la plus longue de l’œuvre (2’14). Son rythme est celui d’une danse polonaise : tempo à 3 temps (du moins à partir du XVIIIe siècle) dont les notes se répartissent comme suit dans une mesure:
Cette onzième section débute sur un rythme saccadé de 2 mesures, se poursuit par une mélodie ‘virevoltante’ illustrée par la mesure 1 et 2 sur la portée ci-dessous. Et à partir de la mesure suivante, l’esquisse d’une sonnerie de cor de chasse (mesures 4 à 7). L’ensemble de la section présente des parties avec des rythmes très différents : plusieurs rythmes heurtés contrastant avec d’autres vraiment très doux.
« Section n° 12, Finale en ré majeur.
Cette section qui commence à la minute 2’15, débute de façon plus appuyée par la sonnerie de cor de chasse dont voici la partition des 9 premières mesures :
Vers la minute 2’36, quelques mesures en rythme binaire (2/4) viennent glisser une réponse ironique :
Vers la minute 3’ 07, on entend un beau duo réalisé par la superposition (voir ci-dessous) de cette sonnerie de cor (sur la portée inférieure) et des hyperboles du tout début de l’œuvre (sur la portée supérieure) :
Ce morceau aux allures de sonnerie de cor de chasse est en fait « une mélodie populaire lourdement scandée intitulée ‘Grossvatertanz’. Une autre mélodie pleine d’ironie lui fait une vive réplique » (ne peut-on même pas dire : une mélodie pleine de cynisme ?) « Puis la musique s’éloigne peu à peu en un très long decrescendo. Les rumeurs de la nuit de carnaval s’éteignent, le carillon de la tour sonne six heures nous dit Schumann » (Un ‘la’ grave très audible (3’35): une sorte de coup de bourdon. Puis 12 mesures avec 6 fois la note ‘la’ dans les aiguës). On devine la déception et la profonde tristesse de Walt qui attend toute la nuit… sans que Wina ne revienne. Une dernière phrase mélodique puis une Coda très exceptionnelle : « des notes du dernier accord de 7e, longuement tenues, s’évanouissent l’une après l’autre comme des bulles qui crèvent. Trois notes piquées dans le grave... et tout est fini » (Extrait du programme de Concert invisible : info@leconcertinvisible.com). Un autre critique musical dit : « un accord final arpégé (dont les notes sont jouées l’une après l’autre) qui se dissout ensuite par la perte successive de sept de ses notes, pour ne laisser que la résonance du ‘La’ » (La revue Crescendo en son numéro 85). Tout cela avec une douceur infinie à tel point qu’il faut vraiment tendre l’oreille (ou augmenter le volume de l’appareil d’écoute) pour en percevoir toute la finesse.
Voici les 4 dernières mesures de la partition :
Le nom poétique de l’op. 2 ‘Papillons’ ne correspond donc pas du tout à la scène du flirt dévoyé que le piano décrit de façon romancée sur fond des rythmes très bousculés d’un bal masqué. Dans l’op. 9, ‘Carnaval’, quant à lui, c’est bien sur une musique de carnaval que le piano présente les premiers amours du compositeur pour Clara Wiecke. Il entrelace des moments très tendres avec le passage de différents groupes d’un cortège qui mettent en scène bon nombre de ses contemporains. Tout cela avec beaucoup de couleurs et avec des atmosphères très disparates.
La fougue juvénile avec laquelle Schumann a composé les 12 sections de ‘Papillons’ nous promet du plaisir pour l’écoute de ‘Carnaval’. Robert Schumann aura fait de ces deux œuvres une fine ‘broderie’, travaillant ainsi à une sorte de (mé)tissage de deux patchwork mélangeant avec exubérance des couleurs et des rythmes très variés, tantôt des cadences martelées de valses ou de polonaises, tantôt un effleurement d’ailes de papillon.