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La Dame rouge du Cavillon, la Dame d’Elche et la Vierge dorée d’Amiens
Ce chercheur avait déterré un an plus tôt le squelette d’une femme ornée d’une coiffe de coquillages, alors que cette grotte de la commune de Vintimille avait déjà été vidée de 6 mètres d’épaisseur de sédiments. Il accumulait ici les témoignages matériels laissés par nos ancêtres directs, les Hommes anatomiquement modernes, qui vivaient face à la mer aux Balzi Rossi (image 1). Le caractère exceptionnel de ces découvertes vient de leur contenu culturel que l’on ne cesse d’interroger. Il s’agit des preuves matérielles concernant le rituel d’inhumation d’une population baptisée de Grimaldi en référence au hameau.
Le corps défunt revêtu de ses parures a été couvert d’un
enduit rouge de rouille, et 28 000 ans plus tard cette part d’étrangeté fait toujours sensation car elle a quelque chose qui fascine (image 2). On imagine facilement ce corps reposant quelque temps à l’entrée de la grotte captant la lumière du soleil et de la lune (2).Une fois admis que l’on puisse parler de cette impression éprouvée par le contemplateur, on se trouve obligé de porter un jugement d’ordre esthétique. La composition se trouve dans la catégorie du beau car elle projette l’image d’une réalité, qui propose une autre fonction due à cet ocre métallique qui met en évidence la surface du corps comme le font nombre d’autres activités artistiques contemporaines, celle d’en imposer au spectateur. L’image du mort ainsi installée rend compte de l’absence. Et l’on peut par cet éloignement chanter le disparu ou l’évoquer perpétuellement. S’appuyant sur cette constatation d’une femme parée que l’on invoque, il est possible de ré -assembler d’autres images qui accumulent ce message pour en présenter une histoire qui nous mène à la Vierge dorée d’Amiens.
La dame rouge du Cavillon. Les sept grottes nichées dans les flancs de la falaise des Balzi Rossi ont livré en tout seize squelettes plus ou moins complets qui font de Grimaldi une des nécropoles préhistoriques les plus riches d’enseignement sur les rites funéraires au tout début du Paléolithique supérieur (entre -37 000 et -18 000 ans). Les témoignages laissés sous forme d’outils de pierre nous indiquent que ces grottes servaient d’abris aux chasseurs de générations en générations, si bien qu’une certaine aura attachée aux lieux (locus consecratus) a été la raison
probable du choix pour conserver ces sujets remarquables (image 3). Une connexion physique, mais aussi imaginaire, était ainsi établie un peu à la façon dont on cherche encore de nos jours à se rapprocher des saints dans les églises catholiques (image 4).Vingt ans après la Dame du Cavillon*, les squelettes d’un homme et de deux enfants ont été trouvés dans la grotte voisine de Barma Grande. Les corps étaient accompagnés d’un ensemble composé de coquillages perforés, de vertèbres de poissons, de canines de cerf et de pendentifs en os, le tout couvert d’ocre rouge. Il semble inéluctable d’examiner les fonctions possibles des parures et de l’ocre. Si la parure est censée embellir et attirer, elle affiche le statut et signale la plupart du temps une appartenance.
Ces inhumations ne concernent pas que des adultes de grande taille (entre 1.80 et 1.88m) mais aussi des adolescents et des très jeunes sujets. Pour cela, il a était suggéré que les premières sociétés européennes d’hommes modernes étaient gouvernées par des statuts hérités et non mérités. Les grottes ont donc servi de mausolées avant d’être réoccupés pour la vie quotidienne, comme le prouvent les sédiments qui ont protégé la tombe.
La Dame d’Elche.

Personne n’a pu véritablement déchiffrer les écritures des peuples ibères qui ont occupé l’Espagne dès l’Age de la pierre polie. On eut cependant le sentiment de dévoiler ce que les inscriptions n’ont pas réussi à nous transmettre lorsque fut découvert en août 1897 le buste de la Dame d’Elche (-500 à -400 av. J.-C.).
Le visage de la Dame, d’un art funéraire classique et par là un peu triste, fait ressortir la richesse de la coiffe et l’exubérance des bijoux (3). Les colliers avec les perles et les rouelles d’oreilles aux petites chaines ont leurs modèles à Ephèse et cependant résument pour nous l’esthétique ibère. L’agrément suscité fait que l’on ne saisit pas si elle était princesse ou prêtresse. Les récentes découvertes ont permis aux archéologues de reconnaître la fonction funéraire du creux aménagé au dos du buste pour recevoir les cendres du défunt. L’extrême raffinement de la
sculpture de cette dame vient tout d’abord du choix d’un calcaire orangé qui devait donner la couleur du teint de celle que l’on a baptisée la « déesse ibère » ou la « reine maure ». La pierre a été couverte d’un mortier de plâtre pour recevoir les couleurs de tuniques superposées. Un fragment de feuille d’or conduit à penser que les bijoux étaient couverts de feuilles d’or, la tunique à même la peau était bleue, la mantille et la grande cape rougeâtre. La décoration singulière devient ici une marque d’identité et une distinction ethnique (image 5).L’acropole Ibère de la colline La Alcudia (Elche, Espagne) était, dans l’Antiquité, enserrée par une rivière qui a creusé alors un fossé naturel. L’agriculture a ensuite rogné au fil des temps le podium et ainsi mis au jour le buste de la Dame. Les fouilles entreprises ensuite ont montré que le gisement, dont le sommet est de l’époque wisigothe, trouve ses racines à l’Age du Bronze. Des sculptures ont été découvertes dans le réemploi de la fin du IIIème siècle et l’on a mis au jour de nombreuses céramiques ornées ainsi que les restes d’un temple ibérique. La basilique paléochrétienne du Vème siècle, dont on ne possède que les traces, a donc été construite sur un sol qui a accumulé des messages qui restent encore mystérieux.
La Vierge dorée d’Amiens est un exemple de l’esthétique du Moyen Age pendant lequel est apparu en occident le culte de Marie, mère nourricière. Toutes les Notre-Dame gothiques reproduisent celle qui, selon la légende, fut couronnée Reine des Cieux par son fils Jésus. L’image de la femme devient, comme ce fut le cas de Béatrice pour Dante, symbole de la connaissance spirituelle.
Le culte de la Vierge apparaît alors sous deux aspects principaux qui se trouvent orner l’extérieur de la cathédrale d’Amiens. Le premier est celui d’une figure grave, elle date du commencement du XIIIème siècle. Il s’agit de l’image de la Vierge mère de Dieu (éclairée de bleu la semaine avant Noël). On l’aperçoit au centre de la porte du porche à droite de la façade lorsqu’on lui fait face. Elle nous regarde sans expression et étend la main en signe de grâce octroyée (image 6). Cette manière a évolué au cours du siècle pour se détacher de la troublante vérité de « l’intemporel » de l’art roman et fournir une représentation plus réaliste qui reproduit le mouvement. La deuxième manière de représenter la Vierge est celle de la Vierge dorée, parce que peinte en or dès l’origine. La beauté de la sculpture trouve sa grâce divine dans le sourire adressé par la mère occupée de l’Enfant (image 7). La statue est au centre de la porte du transept qui s’ouvre sur le cœur de la ville (image 8). L’effet de lumière du bleu et du doré dont on peint les ciels des enluminures donne à la Vierge son état céleste.
Le temps est celui des grands édifices qui rassemblent la population. L’église, avec ses sculptures et peintures comme moyen de transcendance vers l’intelligible, est devenue vers le milieu du XIIème siècle une construction communale. Ainsi les cathédrales gothiques se sont emparées du ciel pour en faire un domaine où chacun peut se situer dans l’espace et le temps.
Le motif de la Dame ornée rouge et or trouve sa grâce ou sa beauté depuis la préhistoire à l’aide d’accessoires. Les parures de la Dame rouge du Cavillon métamorphosent le souvenir logé en un lieu imposant. Il ne s’agit pas de décorer avec une petite touche finale ni d’embellir en ajoutant un ornement superflu mais de changer le regard. Cette forme de dévotion réarrange l’absence pour procurer une sorte de satisfaction, une pratique que l’on retrouve dans la période archaïque de la sculpture grecque. Les Kouroi portent des cheveux longs tressés ou ornés de perles à la mode crétoise et montrent le défunt comme le type idéal de la masculinité supposé avoir des pouvoirs magiques.
Les Kouroi des plus anciennes sources connues (vers le VIIe siècle av. J.-C.) avaient deux utilisations : ils étaient donnés aux temples comme offrandes ou étaient placés dans les cimetières pour marquer la tombe de citoyens importants. L’art a inventé la statue qui guette l’au-delà des vivants et maintien le lien avec les défunts. Ce qui nous invite à penser que la dame d’Elche de la protohistoire, parée des plus riches ornements, intercède tout en conservant les restes du défunt ce qui répond au pourquoi des parures, en quelque sorte. La réunion des deux Dames, celle du Cavillon et celle d’Elche, donne l’occasion de mieux saisir comment, à partir de restes humains normalement voués à la disparition, se sont élaborés des concepts culturels qui se rejoignent. Plus près de nous et de façon comparable, la sculpture gothique a inventé un portique de rêveries au creux duquel se loge la Vierge afin de susciter le profond respect et la vénération. La Vierge dorée, madone et reine couronnée a la tête auréolée de pierreries et de cannelures gironnées bleues et rouges, intercède entre le monde des vivants et le monde céleste. L’important est d’entretenir les liens.
Les dispositifs esthétiques extraordinaires des trois exemples choisis donnent de la puissance. Adorner implique de rehausser par la beauté même de l’ornement. La qualité exceptionnelle devient alors quelque chose d’essentiel qui procure des pouvoirs spéciaux. Cet effet a été recherché dès la préhistoire par l’homme qui a sélectionné les coquillages et les couleurs pour la Dame du Cavillon aux Balzi Rossi. La Dame d’Elche et la Vierge dorée en sont les remémorances (4).
En conclusion, les peurs justifiées de l’homme de la préhistoire face à la puissance de la mort expliquent à elles seules le cérémonial de l’inhumation de la Dame rouge dans la grotte du Cavillon aux Balzi Rossi. Ce placement aurait été « ornement » dans le sens du placement en l’honneur qui donne encore de nos jours une présence à l’esprit de la Dame rouge. Ceci parce que l’installation dans la grotte du Cavillon a mis en scène la Dame rouge et constitue de cette façon un arrangement qui a sa propre dynamique. L’écho de la grotte, abris maintes fois occupé par l’homme, et sa résonnance face aux mirages de la mer sont des qualités fascinantes qui produisent l’emplacement où les esprits retrouvent la puissance de l’ancestralité.
*le squelette de la Dame du Cavillon a été pour un temps considéré comme étant celui d'un homme baptisé "Homme de Menton".
1-E. Rivière 1903 Les parures aux coquillages. Bull. et mémoires. De la Soc. d’anthropologie de Paris (4) 199-201.
2-L’ocre est un antibactérien qui ralenti la décomposition des corps (BBC Radio 4 series « Origins ») http://redochre.thecayo.com/description1/
3-L’antiquité a célébré la primauté de la nature à travers le symbole de la Déesse. D’une façon comparable, Dali et Picasso ont choisi la « tête barbue » pour personnifier la créativité de l’homme artiste (image 9).
4-Remémorance est un mot utilisé par André Gide dans « Les cahiers d’André Walter » : Angelet Ch. 1973 La néologie d'André Gide. Cahiers de l’Association internationale des études françaises 25 :77-90.
Pierre François PUECH et Bernard PUECH