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Portraits de Balzac par ses contemporains

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Portraits de Balzac par ses contemporains
Publié le:20/06/2010

Analyse thématique


 Lorsqu'on évoque un grand personnage ayant vécu antérieurement à l'invention de l'enregistrement du son et de l'image, on peut regretter de ne pas disposer de documents audiovisuels pour l'observer dans son contexte. S'agissant de Balzac, qui ne souhaiterait pas pouvoir disposer de la machine à remonter le temps de H. G. Wells ?. Quel trésor ce serait de disposer d'un entretien de Balzac avec Bernard Pivot lors d'une émission d'apostrophe propulsée en 1840 ?

 

Fort heureusement nous disposons néanmoins de nombreux témoignages écrits, de lettres, de dessins, caricatures et peintures de Balzac à différents âges et aussi d'un des premiers daguerréotype, seule photographie de Balzac prise en 1842, permettant de se faire une idée plus précise de sa physionomie.

 

Cet article est une invitation à remonter le temps. Nous avons rassemblé un grand nombre de descriptions de Balzac faites par ses contemporains : amis, relations d'affaires ou simple compagnon de voyage. Tous ces textes sont magnifiquement écrits, parce qu'ils sont inspirés par un sujet hors du commun, mais aussi parce qu'ils sont écrits par des hommes et des femmes représentants l'élite littéraire et intellectuelle de l'époque. Tous ces textes sont extraits de correspondances, journaux intimes, biographies, articles de presses et mémoires, en privilégiant toujours les témoignages authentiques de contemporains.

 

Cette compilation en permettant une étude synthétique et un rapprochement aisé des textes, donne encore plus de vraisemblance aux témoignages et permet d'affiner l'image de Balzac, du moins celle qu'il reflétait dans les yeux de ses contemporains.

 

Si l'on compare les diverses descriptions faites à différentes époques par des auteurs n'ayant pas forcément de liens entre eux, on constate que les mêmes termes et les mêmes expressions sont souvent employées. Ainsi, Théophile Gautier se souvient de sa première rencontre avec Balzac dont il dira qu'il avait " des yeux de souverain, de voyant, de dompteur...", expression également utilisée par Césare Cantu en 1837 " ...œil de dompteur de fauves.... " (Gautier ne publiera son texte qu'en 1859).  Quant à l'éditeur de Balzac, Edmont Werdet il dit " Balzac m'aurait enlevé jusqu'à mon dernier écu lorsque son œil noir, brûlant, fascinateur, plein de fluide magnétique, se fixait sur moi ". L'  œil de dompteur n'est pas qualifié, mais il est décrit dans ses effets ! Les exemples de ce type abondent.

 

Balzac est un monde à lui seul, et comme il l'écrivait à la duchesse d'Abrantès : , " Je renferme dans mes cinq pieds deux pouces toutes les incohérences, tous les contrastes possibles ", sa personnalité est faite de contrastes étonnants que l'on retrouvera dans les descriptions.

 

 

Pour ne pas alourdir le texte nous avons placé les références bibliographiques en fin d’article, elles sont signalées dans le texte par un chiffre entre parenthèse.

 

1 - Balzac Géant de la littérature

 

Si du point de vue littéraire Balzac est un géant, il n'en est pas de même concernant sa taille.

Le certificat du secrétaire général de la préfecture de la Seine, porte comme unique indication du signalement de l'intéressé qu'il mesure : " Un mètre 655 millimètres ".(1)

 

2 - Autoportrait

 

Commençons cette série par un autoportrait de Balzac à 26 ans.

Nous dérogeons à la règle chronologique que nous avons adoptés pour la présentation de ces textes car la description que Balzac fait de lui-même sera éclairante pour tous les autres portraits qui vont suivre.

 

1825 - Lettre de Balzac adressée à la duchesse d'Abrantès

 

" Je puis vous assurer, madame, que, si j'ai une qualité, c'est je crois celle que vous me verrez le plus souvent refuser, celle que tous ceux qui croient me connaître me dénient, c'est l'énergie...

...Je vous dirai que vous ne pouvez rien conclure de moi, contre moi, que j'ai le caractère le  plus singulier que je connaisse. Je m'étudie moi-même comme je pourrais le faire pour un autre. Je renferme dans mes cinq pieds deux pouces toutes les incohérences, tous les contrastes possibles, et ceux qui me croiront vain, prodigue, entêté, léger, sans suite dans les idées, fat, négligent, paresseux, inappliqué, sans réflexion, sans aucune constance, bavard, sans tact, mal-appris, impoli, quinteux, inégal d'humeur, auront tout autant raison que ceux qui pourraient dire que je suis économe, modeste, courageux, tenace, énergique, négligé, travailleur, constant, taciturne, plein de finesse, poli, toujours gai. Celui qui dira que je suis poltron n'aura pas plus tort que celui qui dira que je suis extrêmement brave, enfin savant ou ignorant, plein de talents ou inepte ; rien de m'étonne plus de moi-même. Je finis par croire que je ne suis qu'un instrument dont les circonstances jouent.

Ce kaléidoscope-là vient-il de ce que le hasard jette dans l'âme de ceux qui prétendent vouloir peindre toutes les affections et le cœur humain, toutes ces affections mêmes afin qu'ils puissent par la force de leur imagination ressentir ce qu'ils peignent et l'observation ne serait-elle qu'une sorte de mémoire propre à aider cette mobile imagination. Je commence à le croire. "(2)

 

3 - Balzac à 8 ans

 

Fiche d'inscription de Balzac au collège de Vendôme :

" Honoré Balzac, âgé de huit ans cinq mois [sic] a eu la petite vérole, sans infirmités ; caractère sanguin, s'échauffant facilement, sujet à quelques fièvres de chaleur. Entré au Pensionnat le 22 juin 1807. S'adresser à M. Balzac, son père, à Tours. " (3)

 

4 - Balzac à 20 ans.

 

Jules de Pétigny, châtelain de Clénor, près de Blois, qui fut membre libre de l'Académie des Inscriptions, nous a laissés de Balzac à vingt ans, un portrait piquant.

" Balzac avait dès lors une spécialité de laideur remarquable, magré ses petits yeux étincelants d'esprit. Une taille grosse et courte,d'épais cheveux noirs en désordre,une figure osseuse,une grande bouche, des dents ébréchées et sa mise ne l'éloignait pas moins que sa figure de l'homme de bonne forture ". (4)

 

Balzac jeune
Balzac jeune
Portrait de Balzac vers 1825, Sépia attribué à Achille Devéria
Chantilly, Coll. Lovenjoul.

 

Henry Monnier et Balzac se rencontrent pour la première fois au café de la Minerve, en présence de Raisson et de Pierre-Joseph Rousseau.

" Je vis entrer, raconte Monnier, un homme jeune encore, mais d'un embonpoint déjà très apparent, l'œil vif, la figure ronde et souriante, les mains dans les poches, la démarche nonchalente, l'air d'un moine ou d'un paysan. " (4 bis)

 

5 - Balzac à 29 ans

 

En 1828 Balzac trouve dans un épisode de la guerre des Chouans le sujet d'un roman, mais comme à son habitude il aime se documenter sur place, " Balzac poussait si loin le mérite de la vérité et de l'exactitude , qu'il ne dépeignit jamais un pays sans l'avoir visité, qu'il ne craignait pas de faire un voyage pour voir une ville, une rue, un lieu quelconque où il pouvait placer les scènes de son drame " Propos attribué au bibliophile Jacob, cité dans " Balzac " par Eugène de Mirecourt -Librairie des contemporains, 1869, troisième édition, page 33. Il fait appel à un ami de son père, le général baron de Pommereul qui habite Fougères. Sidonie de Pommereul épouse du général François de Pommereul, décrit l'arrivée de Balzac. C'est, à notre avis, l'une des plus belles descriptions de Balzac, par sa fraîcheur, sa spontanéité et sa vraisemblance.

" C'était un tout petit homme, avec une grosse taille qu'un vêtement mal fait rendait encore plus grossier ; ses mains étaient magnifiques ; il avait un bien vilain chapeau (qu'on alla remplacer aussitôt, non sans peine, à cause de la grosseur de sa tête, chez l'unique chapelier de Fougères) ; mais aussitôt qu'il se découvrit, toute le reste s'effaça. Je ne regardai plus que sa tête...Vous ne pouvez pas comprendre ce front et ces yeux-là, vous qui ne les avez jamais vus : un grand front où il y avait comme un reflet de lampe et des yeux bruns remplis d'or qui exprimaient tout avec autant de netteté que la parole. Il avait un gros nez carré, une bouche énorme qui riait toujours malgré ses vilaines dents. Il portait la moustache épaisse et ses cheveux très long rejetés en arrière. À cette époque, surtout quand il nous arriva, il était plutôt maigre et nous parut affamé. Il dévorait, le pauvre garçon.Que vous dirais-je ? Il y avait dans tout son ensemble, dans ses gestes, dans sa manière de parler, de se tenir, tant de confiance, tant de bonté, tant de naïveté, tant de franchise, qu'il était impossible de le connaître sans l'aimer...une bonne humeur tellement exubérante qu'elle en devenait contagieuse. En dépit des malheurs qu'il venait de subir, il n'avait pas été un quart d'heure au milieu de nous, nous ne lui avions pas encore montré sa chambre, et déjà il nous avait fait rire aux larmes, le général et moi. " (5)

 

 

6 - Balzac à 30 ans

 

Éprouvée par de grands revers de fortune, Mme Récamier s'était réfugiée à l'Abbaye-aux-Bois, où les religieuses abritaient, dans un corps de logis séparé du couvent, les dames de qualité qui voulaient y chercher une demi-retraite.Son salon était fréquenté par toutes les célébrités de l'époque :  Chateaubriand, Lamartine, Benjamin Constand. Mme d'Abrantès y introduisit Balzac.

" Regardez avec soin ce jeune homme à l'œil charbonné, à la chevelure de jais ; regardez son nez, sa bouche surtout, lorsqu'un souvenir malin vient en relever les coins ; voyez-vous une sorte de dédain, ou de malice, dominer dans son regard où cependant il y a de la bonté pour ses amis ? Ce jeune homme, c'est Monsieur de Balzac. Il n'a que trente ans, mais déjà bien des volumes sont sortis de sa plume ". (6)

 

7 - Tel qu'on le voyait dans les années 30

 

Témoignages de Hans Christian Andersen, de Georges Sand, de Mme de Bassanville, de Gavarni et d'Alfred de Vigny rassemblés et commentés par André Billy.

 

Dans ce texte André Billy cite des descriptions d'après nature rédigées par quelques-uns des plus grands écrivains de l'époque, il y ajoute quelques portraits de son cru, décrivant Balzac en tenu de ville et en soirée.

" Regardons l'homme qu'il est devenu depuis qu'il a connu le succès et qu'il est entré dans le cycle infernal de ses prodigalités légendaires.

Il a pris de la corpulence. Le père Pion, tailleur à Saché, avait gardé ses mesures : carrure 21 ; dos  52-78 ; grosseur du haut 104 ; ceinture 104 ; manche-coude 50-76 ; entre-jambe 68...Sur le corps que cela représente, jetons en pensée la tenue de travail, le froc blanc qu'il avait emprunté à Napoléon et que serrait à la taille une chaîne d'or ou une cordelière de soie et où il se vantait ; lui si négligé dans sa tenue, de n'avoir jamais fait une tache d'encre : " Car, disait-il, le vrai littérateur doit être propre dans son travail. "

Ces yeux extraordinaires empêchaient de remarquer ce que les traits pouvaient présenter de vulgaire et d'irrégulier.

L'expression habituelle de la figure était une sorte d'hilarité puissante, de joie rabelaisienne et monacale, qui vous faisait penser à un frère Jean des Entommeures habité par un esprit supérieur.

Les mains étaient d'une beauté rare, de vraies mains de prélat., blanches, petites et potelées, aux ongles roses et brillants. Il en avait la coquetterie et souriait de satisfaction quand on les regardait. Il y attachait un sens de race et d'aristocratie. Il avait même une prévention contre ceux dont les extrémités manquaient de finesse.

Regardons-le maintenant à la ville habillé par son tailleur et ami Buisson dont il fera le fournisseur de Charles Grandet, du marquis de Vandenesse et de Rastignac.

Un paletot brun foncé boutonné jusqu'au menton et généralement couvert de poussière, un pantalon noir qui ne lui descendait que jusqu'à la cheville, laissant apercevoir d'ignobles bas bleus ou noirs, de gros souliers lacés à la va-vite et souvent crottés comme le pantalon - le Paris de Luis-Philippe était boueux et Balzac y faisait à pied ses promenades d'exploration, - une corde de mérinos vert et rouge servant de cravate, une barbe de plusieurs jours, de longs cheveux flottant en désordre sur les épaules, sur la tête un feutre de vrai castor, mais usagé, de forme basse et à larges bords, les mains nues.

En soirée : habit bleu barbeau à boutons d'or ciselés ; pantalon noir à sous-pieds, gilet blanc en piqué anglais sur lequel brillait une mince chaîne d'or, bas de soie noire, à jours, souliers vernis, linge très fin, d'une blancher irréprochable, gants beurre frais.

Le contraste du Balzac de la journée et de celui du soir ressort nettement du souvenir qu'avait gardé de l'un et de l'autre le poète danois Andersen : " Chez la comtesse Bocarmé, je rencontrai pour la première fois Balzac...Balzac m'apparut dans ce salon comme un élégant à la mode, les dents blanches entre les lèvres rouges, le front haut et l'air génial...Quelque temps après, traversant la cour du Louvre, je croisai un homme dont l'allure, l'aspect et la taille me semblèrent être ceux de Balzac, mais le passant était vêtu d'habits usés presque misérables, ses bottines n'étaient pas cirées et son pantalon était tout crotté, son chabeau cabossé et pelé. Il me sourit ; surpris, je ne m'arrêtai pas. Pourtant, la ressemblance était trop frappante, je me retournai et couru après lui : " Vous êtes bien, n'est-ce pas, Monsieur de Balzac ? " Il rit, montrant ses dents blanches...Il me serra la main (la sienne était douce et fine), salua et continua son chemin. " Mme de Bassanville donne dans ses " Salons d'autrefois " une note toute semblable lorsqu'elle nous présent en lui " un gros garçon, assez laid et sale au possible ".

Naïveté, puérilité, bonté, ces trois mots reviennent sous la plume de tous les contemporains.

Georges Sand : " Puéril et puissant, toujours envieux d'un bibelot et jamais jaloux d'une gloire, sincère jusqu'à la modestie, vantard jusqu'à la hâblerie, confiant en lui-même et dans les autres, très expansif, très bon et très fou, avec un sanctuaire de raison intérieure où il rentrait pour tout dominer dans son œuvre, cynique dans la chasteté, ivre en buvant de l'eau, intempérant de travail et sobre d'autres passions, positif et romanesque avec un égal excès, crédule et sceptique, plein de contrastes et de mystères..."

Le portrait tracé par Vigny est moins flatteur : " C'était (à l'époque de la réimpression de Cinq-Mars, rue des Marais) un jeune homme très sale, très maigre et très bavard, s'embrouillant dans tout ce qu'il disait et écumant en parlant parce que toutes ses dents d'en haut manquaient à sa bouche trop humide. Il y a six ans environ (vers 1844) j'étais allé entendre à la Chambre des députés la discussion sur la loi de la propriété littéraire. Une voix, venue du fond de la tribune où j'étais, me dit : " Eh bien, Monsieur de Vigny, les poètes seront donc toujours, comme l'a dit votre Chatterton, des parias intelligents ? " Je me retourne et je vois que ces paroles sortent d'une bouche dont les dents étaient les perles les mieux rangées du monde - les dents blanches qu'a vues Andersen ? - d'une poitrine forte, d'un corps très gros et très gras, d'une tête joufflue et toute rouge... ".

Dans le portrait qu'a griffonné Gavarni, la malveillance est flagrante : " Indécrottable, ouvrant de grands yeux à tout ce qu'on lui disait, en même temps naïf et étonneur des gens par des connaissances qu'il n'avait pas ; voyant un tas de bois dans la rue et vous disant ; il y a cinq minutes qu'il y a une contravention de tant, et ce n'était pas vrai ! Sale, malpropre, portant des gilets blancs ridicules, achetant quai Lepelletier, dans des allées, des chapeaux de maçon avec un fond de lustrine bleu...Mangeant d'une façon terrible, comme un porc, bête et ignare dans la vie privée. " (7)

 

Dans ce même ouvrage (7) d'André Billy, page 187, on trouve rapporté le témoignage de Charles Weiss, bibliothècaire, littérateur et bibliographe  français, ami d'enfance de Charles Nodier.

Journal de Charles Weiss en date des 2 et 4 octobre 1833 :

" J'ai eu le plaisir de voir M. de Balzac. Il est arrivé hier de Suisse et j'ai déjeuné avec lui chez Mignon. M. de Balzac est un homme de trente-quatre ans, taille moyenne ; il a de l'embonpoint, la face large et blanche, presque carrée, des cheveux noirs et dans toute sa personne quelque chose de coquet, mais de bon goût ; il parle bien, sans prétention et sans suite. De la révolution où son père, ami de Danton et membre de la fameuse Commune de Paris, a joué un rôle qu'il s'est abstenu de juger, il a passé sans transition à l'esprit actuel de la littérature, qui n'est plus un art, mais un métier ; puis, des anecdotes pour appuyer son opinion, quelques-unes de neuves, d'autres connues par les journaux ; mais c'est de lui que M. de Balzac parle le mieux et avec le plus de plaisir. À seize ans, il vivait à Paris sans faire de dettes, avec un revenu de 400 francs ; maintenant, il a une maison montée, une bonne cuisinière et un valet de chambre qui l'éveille à une heure du matin. Avec une tasse de café qu'il prend en se levant, il va jusqu'à cinq heures sans manger, travaillant jusqu'à dix-huit heures par jour. Il aime les bénédictins, il est bénédictin lui-même. Cependant, il a de l'ambition, il veut influer sur son siècle, il aspire à la royauté littéraire, il sera député, etc., etc...Il aime la pureté du style et il corrige sans cesse ses ouvrages jusqu'à la quatrième édition. Les premières ne sont pour lui que des mises au net. En politique, M. de Balzac se dit légitimiste et parle comme un libéral. J'en conclus qu'il ne sait pas trop bien lui-même ce qu'il pense. Il a foi dans l'avenir. Il est content d'être au monde à une époque aussi fertile en événements... "

 

En 1837 Balzac, se rend à Milan, autant pour se changer les idées que pour fuir ses créanciers, toute l'aristocratie milanaise et les salons littéraires les plus fermés lui ouvrent leurs portes. Chez l'écrivain Alexandre Manzoni, il rencontre l'historien Césare Cantu qui nous a laissé un portrait peu flatteur : " Grand corps, grand nez, vaste front, cou de taureau entouré d'une espèce de ruban qui figurait une cravate, œil de dompteur de fauves, épaisse chevelure abritée par un grand chapeau mou, tête puissante remplie d'idées extraordinaires, avide d'argent, perdu de dettes, plein de lui-même, il voulait paraître excentrique en tout pour faire parler de lui. "  (8)

 

8 - Balzac vers 1830 ?

 

" Je le vois enfin, ce nouvel astre de gloire éclose : gros garçon, œil vif, gilet blanc, tournure d'herboriste, mise de boucher, air de doreur, ensemble prestigieux. C'est l'homme du commerce littéraire par excellence. " (9)

 

9 - Balzac vu par Lamartine

 

 

Balzac (à 33 ans) invité chez Delphine de Girardin.

" Balzac était debout devant la cheminée du marbre du salon. Il n'était pas grand, bien que le rayonnement de son visage et la mobilité de sa stature empêchassent de s'apercevoir de sa taille ; mais cette taille ondoyait comme sa pensée. Entre le sol et lui il semblait y avoir de la marge ; tantôt il se baissait jusqu'à terre comme pour ramasser une gerbe d'idées, tantôt il se redressait sur la pointe des pieds pour suivre le vol de sa pensée jusqu'à l'infini. Il ne s'interrompit pas plus d'une minute pour moi : il était emporté par sa conversation avec monsieur et madame de Girardin. Il me jeta un regard vif, pressé, gracieux, d'une extrême bienveillance. Je m'approchai de lui pour lui serrer la main ; je vis que nous nous comprenions sans phrase, et tout fut dit entre nous. Il était lancé ; il n'avait pas le temps de s'arrêter. Je m'assis, et il continua son monologue comme si ma présence l'eût ranimé au lieu de l'interrompre... Il était gros, épais, carré par la base et les épaules ; le cou, la poitrine, le corps, les cuisses, les membres puissants ; beaucoup de l'ampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur. Son âme portait tout cela légèrement, gaîment, comme une enveloppe souple, et nullement comme un fardeau. Son poids semblait lui donner de la force, et non lui en retirer. Ses bras courts gesticulaient avec aisance ; il causait comme un orateur parle. Sa voix était retentissante de l'énergie un peu sauvage de ses poumons, mais elle n'avait ni rudesse, ni ironie, ni colère. Ses jambes, sur lesquelles il se dandinait un peu, portaient lestement son buste ; ses mains grasses et larges exprimaient en s'agitant toute sa pensée. Cette parlante figure, dont on ne pouvait détacher ses regards, vous charmait et vous fascinait. Les cheveux flottaient sur le cou en grandes boucles, les yeux noirs perçaient comme des dards émoussés par la bienveillance ; ils entraient en confidence dans les vôtres ; les joues étaient pleines, roses, d'un teint fortement coloré : le nez bien modelé, quoique un peu long ; les lèvres découpées avec grâce, mais amples, relevées par les coins ;  les dents inégales, ébréchées, noircies, la tête souvent penchée de côté sur le cou et se relevant avec fierté en s'animant dans le discours. Le trait dominant du visage, était, plus même que l'intelligence, la bonté communicative. Il vous ravissait l'esprit quand il parlait ; même en se taisant, il vous ravissait le cœur. Aucune passion de haine ou d'envie n'aurait pu être exprimée par cette physionomie : il lui aurait été impossible de n'être pas bon. Mais ce n'était pas une bonté d'indifférence ou d'insouciance, c'était une bonté aimante, charmante, intelligente, qui inspirait la reconnaissance et la confidence et vous défiait de ne pas l'aimer. Je l'aimais déjà quand nous nous mîmes à table, dit Lamartine. Il me sembla que je le connaissais depuis mon enfance ; il me rappelait ces aimables curés de campagne de l'ancien régime, avec quelques boucles de cheveux sur le cou et toute la charité joviale du christianisme sur les lèvres. Un enfantillage réjoui, c'était le caractère de cette figure ; une âme en vacances quand il laissait la plume pour s'oublier avec ses amis ; il était impossible de n'être pas gai avec lui. Sa sérénité enfantine regardait le monde de si haut qu'il ne lui paraissait plus qu'un badinage, une bulle de savon causée par la fantaisie d'un enfant. " (10)

 

Madame de Girardin chez laquelle se déroule cette scène écrira plus tard dans son roman la Canne de M. de Balzac " Tancrède aperçut alors au front de cette sorte de massue, des turquoises, de l'or, des ciselures merveilleuses ; et derrière tout cela deux grands yeux noirs,  plus brillants que les pierreries "  (11)

 

 

10 - Balzac en 1835

 

Le 20 mai 1835 Balzac, muni d'une recommandation de Mme de Castries, se rend chez le prince Clément de Metternich, chancelier d'Autriche. La princesse Mélanie, troisième femme du chancelier, note dans son journal :

" Balzac me fait l'effet d'un homme simple et bon, exception faite de son costume qui est fantastique. Il est petit et corpulent, mais ses yeux et sa physionomie annoncent beaucoup d'esprit. " (12)

 

 

11 - Portrait par Eugène de Mirecourt

 

" Figurez-vous un petit homme gros, gras, trapu, large des épaules, assez mal ajusté d'ordinaire, avec une tête ornée de cheveux grisonnants, longs, plats et mal peignés ; une face de moine, large, rubiconde, joviale ; une bouche grande, riante sous une paire de moustaches ; des traits dont l'ensemble offrait quelque chose de commun, n'était l'œil qui, quoique petit, avait une finesse et une variété extraordinaires. On le disait très séduisant auprès des femmes ". (13)

 

 

12 - Balzac dépeint par Théodore de Bainville (date incertaine)

 

" Tête lumineuse, puissante et chevelue, éclairée par toutes les flammes de la bravoure et du génie. " (14)

 

 

13 - Par Théophile Gautier

 

1835 - Balzac à 36 ans, Théophile Gautier le rencontre pour la première fois, il raconte :

 

" Ce froc, rejeté en arrière, laissait à découvert son cou de taureau, rond et lisse comme une colonne et d'une blancheur qui contrastait avec le coloris accentué de la face. Son sang fouettait ses joues pleines d'une pourpre vivace et rougissait chaudement ses lèvres épaisses et rieuses. De légères moustaches et une mouche en accentuaient le contour sinueux sans le cacher. Le nez, carré du bout, partagé en deux, aux narines bien ouvertes, avait un caractère particulier. Un nez flaireur, un nez de chien de chasse, semblable à celui de Vidocq. Aussi, posant pour son buste, le recommandait-il à David d'Angers : " Prenez garde à mon nez ! Mon nez, c 'est un monde ! " Le front était beau, vaste, noble, sensiblement plus blanc que le reste du masque, sans autre pli qu'un sillon vertical à la racine du nez ; les protubérances de la mémoire des lieux formaient une saillie très prononcée au-dessus des arcades sourcilières ; les cheveux abondants, drus et noirs, se rebroussaient en arrière comme une crinière de lion. Quant aux yeux, il n'en exista jamais de pareils, dit Gautier. Ils avaient une vie, une lumière, un magnétisme inconcevables. Malgré les veilles, la sclérotique en était pure et bleuâtre et enchâssait deux diamants noirs qu'éclairaient par instants de riches reflets d'or : " C'étaient des yeux à faire baisser la prunelle aux aigles, à lire à travers les murs et les poitrines, à foudroyer une bête fauve furieuse, des yeux de souverain, de voyant, de dompteur. " (15)

 

 

14 - Balzac en 1836

 

Dans une lettre, que Roger pierrot date de juin 1836, une jeune fille proche des Visconti, Sophie Koslowska, écrit à son père, diplomate russe :

" Tu me demandes qu'est-ce que c'est que cette passion de M. de Balzac pour Madame Visconti ? Ce n'est autre chose que, comme Madame Visconti est remplie d'esprit, d'imagination et d'idées fraîches et neuves. M. de Balzac qui est aussi un homme supérieur, goûte la conversation de Madame Visconti, et, comme il a beaucoup écrit et écrit encore, il lui emprunte souvent de ces idées originales qui sont si fréquentes chez elle, et leur conversation est toujours excessivement iintéressante et amusante. Voilà la belle passion expliquée. M. de Balzac ne peut pas être appelé un bel homme, parce qu'il est petit, gras, rond, trapu ; de larges épaules bien carrées, une grosse tête, un nez comme de la gomme élastique, carré au bout, une très jolie bouche, mais presque sans dents, les cheveux noirs de jais, raides et mêlés de blanc. Mais, il y a, dans ses yeux bruns, un feu, une expression si fort que, sans le vouloir, vous êtes obligé de convenir qu'il y a peu de têtes aussi belles. Il est bon, bon à mâcher pour ceux qu'il aime, terrible pour ceux qu'il n'aime pas et sans pitié pour les grands ridicules.[...] Il a une volonté et un courage de fer ; il s'oublie lui-même pour ses amis. [...] Il joint à la grandeur et à la noblesse du lion la douceur d'un enfant. " (16)

 

 

15 - Balzac magnétiseur

 

Edmond Werdet, par un contrat du 2 juin 1836, devient l'unique libraire éditeur de Balzac. Il racontera ses souvenirs sur Balzac dans un très intéressant ouvrage (17).

" Balzac m'aurait enlevé jusqu'à mon dernier écu lorsque son œil noir, brûlant, fascinateur, plein de fluide magnétique, se fixait sur moi ".

 

 

16 - Passeport de Balzac en 1837

 

À Milan, le consul général, le baron Etienne Denois, délivre un passeport à " M. de Balzac, Honoré, propriétaire ". Signalement : " Taille  1 m 68, cheveux noirs, yeux noirs, front haut, nez épaté, visage plein " (18)

 

 

17 - " Du feu dans les yeux " Portrait  par Vladimir Moukhanoff (1841)

 

Vladimir Alexéiévitch Moukhanoff (secrétaire à l'ambassade de Russie à partir de 1842) note dans son journal : " Le soir chez les Kozlovsky, il y a eu quelques personnes, et entre autres monsieur de Balzak [sic]. Il est petit, un peu gros, et a beaucoup de feu dans les yeux. Le fameux romancier est légitimiste. La plus grande plaie de la France, selon lui, est le morcellement de la propriété ; il est allé au point de dire que bientôt il sera difficile de trouver du lait à Paris, car la propriété finira par se subdiviser en parties beaucoup trop petites. C'est évidemment de l'exagération ; mais l'écrivain a parlé avec beaucoup de raison du mal que la révolution de 1830 a fait à la France. Il s'occupe à faire un livre sur ce sujet et croit qu'il n'y ait [sic] de salut pour la France que dans un changement complet ; il voudrait un prince légitime sur le trône avec un pouvoir fort, vigoureux, qui réside en lui-même et non dans les Chambres, dont il faudrait faire le quatrième pouvoir, c'est-à-dire les annuler, ou au moins diminuer considérablement leur influence. Balzak se propose toujours d'aller en Russie ; ses travaux littéraires l'ont empêché jusqu'à présent de réaliser ce projet. Il croyait que les majorats existaient chez nous. "(19) 

 

 

18 - 1842

 

La première fois que la baronne Luise von Bornstedt (femme de lettres allemande), voit Balzac, elle est frappée par son aspect léonin

" Il était d'une apparence plus petite que grande, corpulent, planté sur des jambes fines et des pieds élégants et bien formés ; la tête semblait d'une grosseur extraordinaire ; de longs cheveux bruns et brillants, parsemés de fils d'argent, pendaient de chaque côté : le front était bas, les joues pleines, presque pendantes, et, au-dessus d'un nez lourd et grossier, deux yeux à la fois merveilleusement doux et spirituels formaient un tel contraste que toute conception que l'on se faisait du célèbre romancier s'en trouvait anéantie. " (20)

 

 

19 - Balzac par lui-même (1842) :

 

Balzac a beaucoup livré de sa vie dans ses œuvres, il y a décrit entre autres, ses ambitions politiques (Alber Savarus) , ses conceptions financières (César Birotteau, les Petits bourgeois). Il donne ses traits et sa tournure  à Albert Savarus en idéalisant un peu :

 

" Une tête superbe : cheveux noirs, mélangés déjà de quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les saint Pierre et les saint Paul de nos tableaux, à boucles touffues et luisantes, des cheveux durs comme des crins, un cou blanc et rond comme celui d'une femme, un front magnifique séparé par ce sillon puissant que les grands projets, les grandes pensées, les fortes méditations inscrivent au front des grands hommes ; un teint olivâtre marbré de taches rouges, un nez carré, des yeux de feu, puis les joues creusées, marquées de deux rides longues pleines de souffrances, une bouche à sourire sarde et un petit menton mince et trop court ; la patte d'oie aux tempes, les yeux caves, roulant sous des arcades sourcilières comme deux globes ardents ; mais, malgré tous ces indices de passions violentes, un air calme, profondément résigné, la voix d'une douceur pénétrante, et qui m'a surpris au Palais par sa facilité, la vraie voix de l'orateur, tantôt pure et rusée, tantôt insinuante, et tonnant quand il le faut, puis se pliant au sarcasme et devenant alors incisive. Monsieur Albert Savaron est de moyenne taille, ni gras ni maigre. Enfin il a des mains de prélat. " (21)

Si l'on prend pour modèle le tableau de Boulanger ou le daguerréotype pris par Louis-Auguste Bisson en 1842 (l'année de la publication d'Albert Savarus en feuilleton dans Le Siècle), on peut extraire du texte ci-dessus, une description très ressemblante :

" De taille moyenne avec des mains de prélat, des cheveux noirs à boucles touffues, un nez carré, des yeux de feu, un front magnifique séparé par ce sillon puissant que les grands projets, les grandes pensées, les fortes méditations inscrivent au front des grands hommes. "

 

C'est encore lui qu'il a peint sous les traits de David Séchard, au début d'illusions perdues :

" David avait les formes que donne la nature aux êtres destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de toutes ses formes. Son visage, brun de ton, coloré, gras, supporté par un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux noirs, ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau : mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure du nez carré, fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout, le feu continu d'un unique amour, la sagacité du penseur, l'ardente mélancolie d'un esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon en en pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des jouissances tout idéales en y portant les clartés de l'analyse. Si l'on devinait dans cette face les éclairs du génie qui s'élance, on voyait aussi les cendres auprès du volcan ;  l'espérance s'y éteignait dans un profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut de fortune maintiennent tant d'esprits supérieurs." (22)

 

 

Voici un autre portrait de lui-même qu'il a tracé dans Séraphita (Première édition en 1835) :

" Wilfrid était un homme de trente-six ans. Quoique largement développées, ses proportions ne manquaient pas d'harmonie. Sa taille était médiocre, comme celle de presque tous les hommes qui sont élevés au-dessus des autres ; sa poitrine et ses épaules étaient larges, et son col était court comme celui des hommes dont le coeur doit être rapproché de la tête ; ses cheveux étaient noirs, épais et fins ; ses yeux, d'un jaune brun, possédaient un éclat solaire qui annonçait avec quelle avidité sa nature aspirait la lumière. Si ses traits mâles et bouleversés péchaient par l'absence du calme intérieur que communique une vie sans orages, ils annonçaient les ressources inépuisables de sens fougueux et les appétits de l'instinct : de même que ses mouvements indiquaient la perfection de l'appareil physique, la flexibilité des sens et la fidélité de leur jeu. Cet homme pouvait lutter avec le sauvage, entendre comme lui le pas des ennemis dans le lointain des forêts, en flairer la senteur dans les airs, et voir à l'horizon le signal d'un ami. Son sommeil était léger comme celui de toutes les créatures qui ne veulent se laisser surprendre. Son corps se mettait promptement en harmonie avec le climat des pays où le conduisait sa vie à tempêtes. L'art et la science eussent admiré dans cette organisation une sorte de modèle humain ; en lui tout s'équilibrait : l'action et le coeur, l'intelligence et la volonté. Au premier abord, il semblait devoir être classé parmi les êtres purement instinctifs qui se livrent aveuglément aux besoins matériels ; mais dès le matin de la vie, il s'était élancé dans le monde social avec lequel ses sentiments l'avaient commis ; l'étude avait agrandi son intelligence, la méditation avait aiguisé sa pensée, les sciences avaient élargi son entendement. Il avait étudié les lois humaines, le jeu des intérêts mis en présence par les passions, et paraissait s'être familiarisé de bonne heure avec les abstractions sur lesquelles reposent les Sociétés. Il avait pâli sur les livres qui sont les actions humaines mortes, puis il avait veillé dans les capitales européennes au milieu des fêtes, il s'était éveillé dans plus d'un lit, il avait dormi peut-être sur le champ de bataille pendant la nuit qui précède le combat et pendant celle qui suit la victoire ; peut-être sa jeunesse orageuse l'avait-elle jeté sur le tillac d'un corsaire à travers les pays les plus contrastants du globe ; il connaissait ainsi les actions humaines vivantes. Il savait donc le présent et le passé ; l'histoire double, celle d'autrefois, celle d'aujourd'hui. Beaucoup d'hommes ont été, comme Wilfrid, également puissants par la Main, par le Coeur et par la Tête ; comme lui, la plupart ont abusé de leur triple pouvoir. Mais si cet homme tenait encore par son enveloppe à la partie limoneuse de l'humanité, certes, il appartenait également à la sphère où la force est intelligente. Malgré les voiles dans lesquels s'enveloppait son âme, il se rencontrait en lui ces indicibles symptômes visibles à l'oeil des êtres purs, à celui des enfants dont l'innocence n'a reçu le souffle d'aucune passion mauvaise, à celui du vieillard qui a reconquis la sienne ; ces marques dénonçaient un Caïn auquel il restait une espérance, et qui semblait chercher quelque absolution au bout de la terre. Minna soupçonnait le forçat de la gloire en cet homme, et Séraphîta le connaissait ; toutes deux l'admiraient et le plaignaient. D'où leur venait cette prescience ? Rien à la fois de plus simple et de plus extraordinaire. Dès que l'homme veut pénétrer dans les secrets de la nature, où rien n'est secret, où il s'agit seulement de voir, il s'aperçoit que le simple y produit le merveilleux. " (23)

 

 

20 - 1843

 

Balzac projette de se rendre chez Madame Hanska. Le 14 juillet 1843, il se déplace à l'ambassade de Russie pour faire viser son passeport. Il est reçu par le secrétaire d'ambassade, Victor Balabine, qui écrira dans son Journal :

" Faites entrer, dis-je au garçon de bureau. Aussitôt m'apparut un petit homme gros, gras, figure de panetier, tournure de savetier, envergure de tonnelier, allure de bonnetier, mine de cabaretier, et voilà ! il n'a pas le sou, donc il va en Russie ; il va en Russie, donc il n'a pas le sou." (24)

 

 

21 - En 1843 à Berlin

 

Balzac rencontre la duchesse de Dino, nièce de Talleyrand, elle note dans son journal :

 

" Nous possédons ici l'agréable Balzac qui revient de Russie.[...] Il est lourd et commun. Je l'avais déjà vu en France, il m'avait laissé une impression désagréable qui s'est fortifiée. " (25)

 

 

22 - À Berne en 1846

 

Balzac est l'hôte de l'ambassadeur de Russie, le baron Paul de Krüdener. Juliette, la fille du baron, notera dans son journal :

 

" Qui aurait pu jamais s'attendre à rencontrer Balzac à Berne ? Balzac voyage avec une Madame Hanska, une Polonaise pleine de grâce, de cordialité et séduisante au possible malgré un embonpoint oriental. Cette dame est accompagnée de sa fille et de son futur gendre, et c'est ainsi que ce quatuor se transporte d'un pays à l'autre de la manière la plus agréable ". Assis à côté de Juliette de Krüdener, Balzac évoque avec éloquence ses impressions de voyage, le paysage du Simplon, celui du lac d'Orta.

" Sa figure en s'animant ma parut moins désagréable, reconnaît la jeune fille, car, en premier, tout son ensemble offre plutôt un aspect repoussant. Sa taille est d'une petite moyenne et son embonpoint (qui est surtout saillant dans deux parties différentes : sa figure et son ventre) lui donnerait un aspect grotesque si sa physionomie sombre et pensive ne changeait le cours des idées. Son front ne m'a pas paru très grand, mais, entre les deux sourcils, il a un trait assez profondément marqué que j'ai observé chez presque toutes les personnes chez qui la pensée travaille. Ses cheveux sont d'une couleur et d'une coupe étranges, retombant sur son front et sur le col de son habit en grandes mèches grisâtres, très irrégulières et qui sont coupées droites comme des cheveux de femme. Des sourcils assez épais ombragent des yeux enfoncés mais excessivement expressifs : du reste son regard est plutôt pensif qu'observateur, car on ne croirait pas que cet homme, en apparence si tranquille, si calme, si indifférent à tout ce qui l'entoure, soit ce peintre admirable qui excelle dans le genre le plus subtil d'observation et de petits détails. Son nez est accentué et sa bouche, un peu déformée par l'absence de plusieurs dents, est surmontée de moustaches fort pittoresques. Son costume est aussi boutonné que sa personne et il n'a pas quitté de toute la soirée ses gants blancs qui contrastaient avec le reste de sa personne qui est plus originale qu'élégante ". (26)

 

 

23 - 1848

 

Balzac reçoit, rue Fortunée, le jeune écrivain bohème Jules-François Champfleury.

 

«On a parlé d’élever un monument à M. de Balzac ; belle idée, difficile et qu’il ne faut pas abandonner. Le plus officiel est le buste commandé par le ministère pour le musée de Versailles. Le premier venu ne peut pas toucher à la tête de M. de Balzac ; il courrait le risque de faire un de ces bustes médiocres, de même qu’il a tant écrit d’articles inutiles sur l’auter de la Comédie Humaine, depuis sa mort.

M. de Balzac était beau.

Contrairement aux gens qui ne savent pas retrouver l’homme de leurs lectures quand ils rencontrent pour la première fois un grand génie, je fus surpris de la beauté de M. de Balzac, quand il me fit appeler et qu’il voulut bien me donner des conseils.

Mais, à l’âge de quarante-neuf-ans, M. de Balzac devait être peint plutôt que sculpté. Son œil vif et noir, ses cheveux puissants mélangés de blanc, les tons violents de jaune pur et de rouge qui se succédaient crûment sur ses joues, des poils de barbe singuliers lui donnaient un air de sanglier joyeux…Il riait souvent et bruyamment, son ventre bondissait de joie et, derrière ses lèvres pleines de sang rouge, se montraient quelques rares dents, solides comme des crocs. » (27)

 

En mai 1848, M. Ledru-Rollin fit publier dans les journaux une note officielle par laquelle il invitait les gens de lettres à se rendre à tel jour dans une salle de l’Institut. Le thème de la discussion  était « Le livre d’art »

 

 « M. de Balzac entre tout d’un coup et toute l’assemblée se retourne vers le gros homme qui portait des gants et un habit vert ce jour-là. Il regarda rapidemment tous ceux qui se trouvaient présents, me reconnut, et vint s’asseoir auprès de moi. » (28)

 

L’un des orateurs sème le tumulte dans l’assemblée en lançant une diatribe sur le livre d’art.

 

« M. de Balzac riait beaucoup du tumulte ; il s’amusait comme un enfant du bruit, et son ventre dansait dans son pantalon à plis. » (28)

 

 

 

24 - Les derniers jours de Balzac (1850)

 

Il gardera jusqu'aux derniers jours l'intensité du regard qui a frappé tous ses contemporains.

 

Quelques jours avant sa mort Balzac reçoit la visite d'Auguste Vacquerie.

 

"Auguste Vacquerie qui vint le voir fut effrayé de sa pâleur, de son amaigrissement, mais surpris de l'intensité de son regard où se réfugiait toute la vie. -  Je garde, dit-il, le souvenir de ces deux grands yeux noirs interrogateurs. "  (29)

 

Le 20 Juin 1850, Balzac, alité et dans un état d'extrême faiblesse, dicte à Eve Hanska une lettre adressée à son ami Théophile Gautier. Au bas de cette lettre, Balzac, à grand peine, griffonne de sa main quelques mots à peine déchiffrables et sans doute les derniers rédigés de sa main. Ces mots annoncent, par un raccourci émouvant, le terme de son voyage :

" Je ne puis ni lire ni écrire "

 

 

Références bibliographiques et notes

 

(1) " Balzac "  Henri Troyat, Edition J'ai lu - 1997, page 61

(2) Lettre datée de juillet 1825, Roger Pierrot, " correspondance de Balzac ", Garnier - 1960, volume 1, page 267.

(3) Livre d'entrée et de sortie des élèves du collège de Vendôme, Bibliothèque de -Vendôme. Cité par Roger Pierrot dans " Honoré de Balzac " Fayard - 1994, page 23

(4) "Le génie de Balzac du point de vue psychiatrique génie et folie" par le Docteur Georges Raviart  Paris Masson et Cie, 1954,  page 14

(4 bis) " Vie de Balzac " André Billy, volume 1 - Flammarion, 1944, page 61.

(5) André Bellessort Balzac et son œuvre Librairie académique Perrin - 1946, page 67.

(6) Propos attribués à Mme d'Abrantès, cité par André Maurois " Prométhée ou la vie de Balzac ", Flammarion - 1974, page 211.

(7) " Vie de Balzac " André Billy, volume 1 - Flammarion, 1944, page 121 et suivantes.

(8) " Balzac à Milan " Henry Prior, la Revue de Paris, 1er août 1925, p. 611-612.

(9) " Journal intime " Antoine Fontaney (Les Presse françaises,1925) cité par Henri Troyat dans " Balzac ", page 146

(10) " Balzac et son œuvre " André Bellesort, Librairie académique Perrin -1946, page 101

(11) " La canne de  M. de Balzac " Mme de Girardin , collection Gallia n° 31, J.M. Dent et fils Paris, non daté - page 54

(12) " Balzac " Henri Troyat, Edition J'ai lu - 1997, page 289

(13) " Portait intime de Balzac, sa vie, son humeur et son caractère " Edmond Werdet, E. Dentu, Paris  1869, page 356.

(14) " Madame Hanska le dernier amour de Balzac. ", Albert Arrault - Arrault et Cie, Tours 1949,  Page 179.

(15) " Honoré de Balzac " Théophile Gautier, L'Arche du Livre - 1973, page 6 (Reprint des Editions Poulet-Malassis de 1859).

(16)  " Balzac " Henri Troyat, Edition J'ai lu - 1997, page 321.

(17) " Portait intime de Balzac, sa vie, son humeur et son caractère " Edmond Werdet, E. Dentu - Paris 1859, page 178.

(18) " Balzac " Henri Troyat, Edition J'ai lu - 1997, page 346

(19) " calendrier de la vie de Balzac ", Jean-AQ Ducourneau et Roger Pierrot dans " L'année Balzacienne 1973 " ; Garnier

(20)  " Balzac " Henri Troyat, Edition J'ai lu - 1997, page 424

(21) Albert Savarus Etudes de mœurs, Scènes de la vie privée P. 421 Œuvres complètes de M. de Balzac, chez Furne, Dubochet et Cie, Hetzel et Paulin, dans l'édition communément appelée " Furne " , la seule entièrement contrôlée par l'auteur et la seule lue par ses contemporains

(22)  Illusions perdues - première partie, page 21, Œuvres complètes de M. de Balzac, chez Furne (précité).

(23) Séraphita Etudes philosophiques (volume 16 page 269) Œuvres complètes de M. de Balzac, chez Furne (précité).

(24) « Balzac » Henri Troyat, Edition J’ai lu – 1997, page 428

(25) « Balzac » Henri Troyat, Edition J’ai lu – 1997, page 434

(26) Baronne Juliette de Krüdener, Journal des année 1842-1849 publié par Francis Ley.  Cité par Henri Troyat, Balzac, pages 463-464

(27) « Grandes figures d’hier et d’aujourd’hui, Balzac, Gérard de Nerval, Wagner, Courbet » par Champfleury, Poulet-Malassis, Paris 1861, page 82.

(28) « Grandes figures d’hier et d’aujourd’hui, Balzac, Gérard de Nerval, Wagner, Courbet » par Champfleury, Poulet-Malassis, Paris 1861, page 69.

(29)  "Madame Hanska le dernier amour de Balzac", Albert Arrault - Arrault et Cie, Tours 1949, page 199.

 

 

"Les portraits de Balzac. Essai de répertoire iconographique", l'Année balzacienne 1963, Paris, Garnier Frères, 1963, pages 361-390. (Tous les portraits retenus dans cette étude sont ceux dont les auteurs ont vraisemblablement connu leur modèle, ce qui porte à la fin du Second Empire la date des derniers portraits cités.)

 

"Les portraits de Balzac connus et inconnus", Maison de Balzac, février-avril 1971, Paris, catalogue d'exposition. (Non paginé, ill. Catalogue rédigé par Christian Galantaris ; préface par Patric Boussel.).

 

"Balzac et ses portraits", Christian Galantaris, Magazine littéraire n° 120, Paris, 1977, pages 24-26.