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De l'Antiquité au XVIIème siècle
La musicothérapie est l'un des effets visibles de l'association de la musique au corps humain. Si l'on se réfère à la table alphabétique du corpus hippocratique établie par Émile Littré[1], cette collection de textes n'apporte aucun élément quant à un aspect curatif de la musique. Seule est présente une anecdote relatant un pouvoir négatif de l'aulos : l'affection mentale d'un certain Nicanor se déclenchait lorsqu'après avoir bu il entendait une joueuse d'aulos ; cette affection se produisait uniquement la nuit, l'aulos n'ayant aucun effet sur lui le jour[2]. Il ne s'agit pas ici d'une guérison par la musique, mais au contraire d'une affection mentale causée par la musique, en particulier par celle de l'aulos.
Ce sont en fait d'autres sources ultérieures, datées des premiers siècles de notre ère, qui font mention de l'utilisation d'une musicothérapie au cours des périodes Archaïque, Classique et Hellénistique. Plutarque[3] nous dit dans son traité de musique que Terpandre guérît la peste des Lacédémoniens par la musique[4]. Dans sa Vie de Pythagore, Jamblique nous dit que le philosophe de Samos pratiquait le soir auprès de ses disciples la purification musicale des esprits agités, les aidant à trouver le sommeil, et les débarrassait au matin de leur torpeur nocturne[5]. Galien rapporte une réflexion de Posidonius[6] qui, en critiquant Chrysippe[7], raconte une histoire où Damon d'Athènes[8] calme par la musique de l'aulos des jeunes gens ivres rendus fou par ce même instrument[9] ; sur les conseils de Damon, le changement du phrygien au dorien par la joueuse d'aulos calma les jeunes gens ivres. Dans l'histoire de Nicanor, l'aulos peut déclencher des affections mentales ; il peut aussi énerver ou calmer dans l'anecdote rapportée par Galien. Bien que cette anecdote ne fasse pas mention d'un aspect curatif de la musique – ces jeunes gens sont juste ivres et non pas atteints d'une maladie particulière – sa présence dans un traité attribué à Galien nous indique que certains médecins pouvaient croire à l'époque de Galien en l'influence de la musique.
Athénée[10] nous dit que Théophraste, péripatéticien de l'époque hellénistique[11], utilisait aussi l'harmonie phrygienne[12], mais cette fois-ci pour guérir la sciatique[13]. Aulu-Gelle nous rapporte la même anecdote[14]. Cette croyance n'est pas partagée par tous les médecins, comme on peut le constater dans les Maladies chroniques du médecin Caelius Aurelianus[15], qui nous dit que certains médecins considèrent que des cantilènes jouées sur la tibia peuvent guérir le furor[16], c'est-à-dire la manie[17]. Caelius Aurelianus condamne cette opinion en disant que « le son de la cantilène remplit la tête », et peut même provoquer cette maladie[18]. Cette condamnation touche non seulement la tibia mais aussi un autre instrument à vent, la flûte (fistula) qui est rejetée comme moyen de guérison de la sciatique[19]. Ces rejets de Caelius Aurelianus nous indiquent que certains médecins utilisaient la musique comme traitement à des maladies de l'âme, ici la manie, et à des maladies physiques, ici la sciatique.
Une explication sur ces possibilités d'application de la musique à l'âme et au corps se trouve dans les Nuits attiques d'Aulu-Gelle qui pense que si la musique peut à la fois guérir les maladies de l'âme et les maladies physiques, c'est grâce à l'affinité (ou parenté[20]) entre l'âme et le corps par laquelle « les maladies et les remèdes de l'un et de l'autre peuvent être voisins[21] ». D'après le Timée de Platon[22], cette affinité repose sur la bile, élément fondamental du rapport de l'âme et du corps, du mental et du physique[23]. Platon précise qu'il regroupe sous le nom "bile"[24] l'ensemble des humeurs[25]. Ainsi, selon Platon, ce sont les humeurs qui permettent l'affinité entre l'âme et le corps :
« Et pareillement, en ce qui concerne les douleurs, une grande quantité des vices de l'âme vient du corps de pareille façon. En effet, lorsque les phlegmes acides et salés et tout ce qu'il y a d'humeurs amères et bilieuses errent de par le corps et n'arrivent pas à trouver un exutoire, et que, pelotonnées à l'intérieur, elles y subissent un brassage qui les amène à mêler leurs vapeurs au mouvement de l'âme, ces substances provoquent des maladies de l'âme qui prennent toutes sortes de forme, plus ou moins graves, plus ou moins nombreuses, et qui se portent vers les trois régions de l'âme[26]. »
Au Moyen Age, ce sont principalement les œuvres encyclopédiques qui fournissent des informations sur l'aspect curatif de la musique. Isidore de Séville nous dit que « la musique soulage la fatigue de n'importe quel labeur[27] », et que le médecin Asclépiade a réussi à guérir un patient de la phrénitis grâce à la symphonia[28]. Au XIIIème siècle, Gauthier (ou Gossuin) de Metz attribue à la musique de nombreuses vertus utiles au corps humain : elle peut restituer l'équilibre du corps, le soigner et l'empêcher de tomber malade. Aucun détail n'est présenté quant à cet aspect curatif des maladies physiques, de plus, ce texte ne donne qu'une indication très généraliste sur l'âme, nous disant juste que la musique est censée la délivrer de tout mal[29].
Apparaissant vraisemblablement au XIVème siècle, des anecdotes relatives à la guérison par la musique de la piqûre d'une araignée, la tarentule, sont présentées dans des textes[30]. Marsile Ficin nous dit que cette affection, provenant de la région des Pouilles[31], émane d'une piqûre de ce qu'il nomme une "phalange" et que son traducteur, Guy Lefèvre de la Boderie, nomme "tarentule", nous indiquant en tout cas qu'il s'agit d'une araignée. Cette piqûre amènerait ses victimes dans un état proche de la folie avant de les rendre inertes. Selon Marsile Ficin, la guérison s'obtient par l'audition d'un son, et non d'une mélodie, propre à chaque patient, le faisant transpirer et donc certainement évacuer le venin de l'animal, engendrant la guérison. D'après Marsile Ficin, le son entendu au cours de cette guérison aura, même plusieurs années après, toujours un effet particulier sur le patient, celui-ci se mettra alors à sauter et à danser[32]. Érasme rapporte le même type d'anecdote, y ajoutant que l'on trouve en Allemagne des épileptiques pouvant aussi être guéris par le chant, et précisant qu'il existe des mélodies-types propices à la guérison[33]. Cette anecdote semble assez exploitée au XVIème siècle, puisque l'on en trouve une référence dans le Livre du courtisan[34] de Castiglione, nous disant que la maladie est engendrée par une humeur, faisant certainement référence au venin. Au XVIIème siècle, Athanasius Kircher proposera une mélodie servant à guérir de la piqûre de la tarentule, s'éloignant ainsi du son guérisseur approprié à chaque patient mentionné par Marsile Ficin, correspondant donc plutôt aux mélodies-types mentionnées par Érasme.
Toujours traitée par la littérature médicale du XIXème siècle[35], la cure par la musique de la piqûre de la tarentule était selon Jacques Chailley encore pratiquée dans le sud de l'Italie au début des années 1960 et accompagnée d'un rituel s'achevant à l'autel d'une église en l'absence du clergé. Aucune mélodie particulière ne semble requise, mais les mélodies jouées doivent l'être « plus vite que d'habitude[36] ».
Le traitement par la musique de la mélancolie est décrit dans certains textes. Bien que l'aspect curatif de la musique ne soit pas développé dans son De triplici vita, Marsile Ficin nous y dit qu'elle lui permet de tempérer sa propre mélancolie[37]. Pontus de Tyard[38] rapporte une anecdote qui lui fut contée par un certain Monsieur de Vintimille qui, lors d'un séjour à Milan, assista à un festin somptueux qui comptait le luthiste Francesco de Milan parmi les convives. À la fin du repas, ce luthiste prend son instrument, et semble « rechercher une fantasie », c'est-à-dire qu'il improvise. Les conversations s'arrêtent aussitôt, tous les visages se tournent vers lui, écoutant sa « diuine façon de toucher, mourir les cordes sous ses dois, il transporte tous ceus qui l'escoutoient, en une si gracieuse melancolie », faisant changer les attitudes de chacun : l'un a la tête appuyée sur le coude, un autre est affalé « en une incurieuse contenance de ses membres ». Pontus de Tyard nous dit que les convives étaient privés de tout sentiment, si ce n'est l'ouïe, comme si l'âme « se fust retiree au bord des oreilles, pour jouir plus à son aise de si rauissante symphonie ». Ramenant ensuite les cordes de son instrument à la vie, l'âme et les sentiments des convives revinrent « au lieu d'ou il les auoit dérobez», chacun semblant revenir d'un transport extatique[39]. Si cette anecdote ne parle pas directement de guérison de patients atteints de mélancolie, elle nous montre que Francesco de Milan a réussi par la maîtrise de son instrument à rendre mélancolique chaque auditeur, puis à restituer leur état normal. Ce jeu improvisé dépourvu de rythme correspond à la nature de la mélancolie qui ne s'exprime pas par l'arithmétique, expliquant l'efficacité de cette musique sur les auditeurs.
S'appuyant certainement sur le trentième livre des Problèmes du Pseudo-Aristote, des traités relatifs à la mélancolie présentant la musique comme l'un des remèdes sont publiés aux XVIème et XVIIème siècles. Ainsi, est édité en 1586 par Timothy Bright, médecin exerçant à l'hôpital St. Bartholomew de Londres, A Treatise of Melancholy dans lequel la musique joue un rôle parmi les remèdes à la mélancolie. Selon Timothy Bright, ce sont certains éléments caractéristiques de la musique qui permettent le traitement de la mélancolie : une musique gaie, provoquant la joie est à prescrire aux mélancoliques ; ces airs sont souvent ceux qui « suivent une mesure impaire ». Ce propos est nuancé pour le mélancolique possédant des connaissances musicales qui aura alors besoin d'une « harmonie plus recherchée ». En tout cas, et cette remarque est valable pour tous les patients mélancoliques, une musique douce et triste sera nocive, servant plutôt à « guérir une colère violente, ou une gaîté désordonnée[40] ». Le volumineux The Anatomy of Melancholy rédigé par Robert Burton et édité en 1621 détaille dans la seconde section les remèdes à la mélancolie et consacre une partie à la musique[41], rapportant plusieurs anecdotes et effets curatifs attribués à la musique. Toutefois, seules des généralités concernant la musique sont tout présentées, disant que la musique rend la joie à celui qui est triste. Il ne dit que brièvement que la musique distrait des soucis et peut guérir la mélancolie[42], et considère que certains sont presque allés trop loin en attribuant une puissance extrême à la musique, nommant entre autres Marsile Ficin. Il considère que l'utilisation de la musique est avantageuse car son effet est immédiat. Citant de nombreux textes, tant récents qu'anciens, il poursuit en considérant que d'un point de vue médical, musique instrumentale et musique vocale forment une seule entité, les deux possédant les mêmes aptitudes d'action sur l'âme ; il précise, entre autres, que les chants de travail et les chants guerriers donnent du courage à ceux qui les entonnent et que le chant calme les enfants. Il mentionne ensuite des anecdotes antiques concernant la mise en mouvement d'objets inanimés et l'influence de la musique sur les animaux. Le reste de cette section consacrée à la musique rapporte des anecdotes généralistes sur la puissance de la musique issues de textes anciens (Homère, Censorinus, ...) et récents (Agrippa, Bodin, ...).
Nous avons ainsi pu constater que diverses analogies entre la musique et la médecine furent rapportées dans de nombreux textes de disciplines diverses de l'Antiquité à la Renaissance, et que la musique fut parfois considérée comme l'un des remèdes à certaines maladies, tant physiques que mentales.
Fabien Delouvé
Université Paris 8
NOTES
AVERTISSEMENT : Devant (ou pouvant) être lu à la suite de nos trois brefs articles sur la médecine antique, cet article fait référence dans ses notes à des textes déjà référencés dans nos trois écrits. Nous y renvoyons le lecteur pour les textes déjà cités et qui ne sont pas présentés ici dans leur intégralité.
[1] Tome X de l'op. cit., pp. 472 - 848.
[2] Épidémies, V, 81, pp. 250 - 251 du cinquième tome de l'édition de Littré : L'affection de Nicanor : quand il se lançait à boire, l'aulète l'effrayait ; entendait-il dans un festin les premiers sons de l'aulos ? Des terreurs l'obsédaient ; il disait pouvoir à peine se contenir, quand il était nuit ; mais, de jour, s'il entendait cet instrument, il n'éprouvait aucune émotion. Cela lui dura longtemps.
Jackie Pigeaud précise que l'on ne sait à quelle maladie il est ici fait référence (PIGEAUD, Jackie : Folie et cures de la folie chez les médecins de l'Antiquité Gréco-romaine – La manie, op. cit., p. 37).
[3] Ou le Pseudo-Plutarque étant donné que la parenté de Plutarque de ce traité de musique n'est pas consensuelle chez les hellénistes.
[4] PLUTARQUE : De la musique, section 42, 1146c - d : Il y a beaucoup de témoignages à citer encore qui montrent que le souci de la musique à caractère noble s'est affirmé dans les cités régies par les meilleures législations. On doit mentionner Terpandre apaisant la révolte chez les Spartiates et Thalétas de Crète qui, dit-on, se trouvant à Sparte sur l'ordre de la Pythie, guérit ses habitants de la peste qui y régnait et, selon Pratinas, en chassa le fléau (De la musique. Texte, traduction, commentaire, précédés d'une étude sur l'éducation musicale dans la Grèce antique par François Lasserre. Urs Graf-Verlag, Olten & Lausanne, 1954, p. 150).
[5] JAMBLIQUE : Vie de Pythagore. Introduction, traduction et notes par Luc Brisson et A. Ph. Segonds. Paris, les Belles Lettres, 1996, 15, p. 65 : Le soir, lorsque ses compagnons se préparaient au sommeil, il les débarrassait des soucis du jour et du tumulte et il purifiait leur esprit agité, leur donnant un sommeil paisible, plein de beaux rêves. Au matin, lorsqu'ils se levaient, il les débarrassait de leur torpeur nocturne, de leur faiblesse et de l'engourdissement de la nuit au moyen de certains chants et mélodies particuliers interprétés par un joueur de lyre.
[6] Stoïcien ayant vécu vers 135 av. J.-C. et 51 av. J.-C.
[7] Stoïcien né vers 280 av. J.-C. et mort en 206 av. J.-C.
[8] Vème siècle av. J.-C.
[9] La référence vient de Folie et cures de la folie de Jackie Pigeaud, p. 155 de l'op. cit. Le texte de Galien est le De Hippocratis et Platonicis placitis, V, 6, pp. 472 - 473 de l'édition de Kühn, op. cit., nous traduisons en nous basant sur celle de Phillip De Lacy, On the doctrines of Hippocrates and Plato. Herausgegeben von Phillip de Lacy. First part : Books I-IV. Édité par la Berlin-Brandeburgischen Akademie der Wissenschaften, collection Corpus Medicorum Graecorum, Berlin, 20052 (1978), p. 331 : Nous devrions prescrire pour certaines personnes un régime [basé sur] de[s] rythmes, des harmonies et des exercices de telle et telle nature, appropriés à telle et telle personne, comme Platon nous l'a appris. Nous devrions élever ceux qui sont sans énergie, lourds et sans entrain avec des rythmes et des harmonies agités qui mettent de force l'âme en mouvement, et avec des exercices du même type. Et nous devrions élever de la manière opposée ceux qui sont trop plein d'entrain et qui s'élancent frénétiquement. Pour quelle raison arriva-t-il, au nom du dieu – je devrais poser cette question aux successeurs de Chrysippe – que Damon le musicien en venant aux côtés d'une joueuse d'aulos qui jouait en phrygien auprès de jeunes hommes qui étaient soûls par du vin et qui agissaient mal, lui demanda de jouer en dorien, et que, immédiatement, les jeunes gens abandonnèrent leur comportement sauvage ? Manifestement, un air d'aulos n'enseigne rien qui puisse altérer les opinions de la faculté rationnelle [de ces jeunes gens]. Étant donné que la partie affective de l'âme est irrationnelle, ces jeunes gens furent énervés ou calmés grâce aux mouvements irrationnels, car la partie irrationnelle [de l'âme] peut être améliorée et endommagée par les choses irrationnelles, et la partie rationnelle [peut l'être] par le savoir et la connaissance.
[10] Rhéteur et grammairien grec (IIème - IIIème siècles) dont on connaît son Banquet des sophistes (Deipnosophistes).
[11] C. 372 av. J.-C. - 287 av. J.-C.
[12] Notons que Galien parle du phrygien (phrugion), faisant certainement référence au ton (tonos), tandis qu'Athénée nous parle d'harmonie phrygienne (phrugisti harmonia). Deux hypothèses peuvent être présentées quant à ces deux textes (celui de Galien et celui d'Athénée). La première est que ces auteurs, non-spécialistes de musique, confondaient les tons et les harmonies, l'un nous disant que le ton phrygien excitait, l'autre que c'était l'harmonie phrygienne. La deuxième hypothèse est l'association dans ces textes des mélodies phrygiennes (ton ou harmonie) par leur pouvoir : étant donné qu'elle est phrygienne, l'harmonie du même nom aura le même pouvoir d'excitation que le ton phrygien.
[13] Deipnosophistes, XIV, 18, 626f (nous suivons ici Jackie Pigeaud qui reconnaît la sciatique en la maladie nommée par Athénée) : Sur le fait que la musique peut guérir des maladies, Théophraste dit dans son traité Sur l'enthousiasme que des hommes atteints de sciatique furent libérés de la douleur [causée par cette maladie] si l'harmonie phrygienne était jouée à proximité de la partie affectée (traduction personnelle basée sur celle de C. D. Yonge in The Deipnosphists or Banquet of the Learned of Athenaeus. Litteraly translated by C. D. Yonge B. A. With an appendix of poetical fragments, rendered into English verse by various authors, and a general index. In three volumes. Volume III, London : Henry G. Bohn, York Street, Covent Garden, 1854, p. 995).
[14] Les nuits attiques, livre IV, 13 intitulé Que certains chants de tibia, joués d'une manière déterminée, peuvent guérir la sciatique : Beaucoup ont cru et publié qu'au moment le plus aigu des crises de sciatique, si un joueur de tibia joue sur un rythme doux, les souffrances diminuent, tel est ce que j'ai trouvé tout récemment dans un livre de Théophraste. Que des airs de tibia, joués habilement et mélodieusement, guérissent les morsures de vipère, un livre de Démocrite intitulé <de la Peste> le rapporte, dans lequel il est enseigné que beaucoup de maladies humaines ont été guéries par des airs de tibia. Tant est grande la parenté entre le corps et l'esprit humains, et par conséquent entre les affections et les remèdes de l'âme et du corps (op. cit., tome I - Livres I - IV, p. 212 : Quod incentiones quaedam tibiarum certo modo factae ischiacis mederi possunt : Creditum hoc a plerisque esse et memoriae mandatum, ischia cum maxime doleant, tum, si modulis lenibus tibicen incinat, minui dolores, ego nuperrime in libro Theophrasti scriptum inveni. Viperarum morsibus tibicinium scite modulateque adhibitum mederi refert etiam. Democriti liber, qui inscribitur Peri poimôn, in quo docet plurimis hominum morbidis medicinae fuisse incentiones tibiarum. Tanta prosus adfinitas est corporibus hominum mentibusque et propterea uitiis quoque aut medellis animorum et corporum).
[15] Certainement actif au Vème siècle de notre ère.
[16] Synonyme chez Caelius d'insania.
[17] La manie (mania) est selon Jackie Pigeaud (Folie et cures de la folie, op. cit., p. 7) une maladie chronique, avec altération de l'esprit sans fièvre (cette définition apportée par la médecine grecque serait difficile à dater). La manie se distingue la phrénitis qui est une maladie aiguë accompagnée de fièvre, et se distingue de la mélancolie.
[18] Maladies chroniques (Chronion), livre I, chapitre V, De furore sive insania, quam Graeci manian vocant : On désigne aussi le chant des tibiae selon leurs différentes mélodies : l'une d'elle, qu'ils appellent phrygienne, serait agréable et excitante pour ceux dont on reconnaît que la fureur [c'est-à-dire la manie] vient de la tristesse ; une autre [mélodie] incite à la retenue quand l'esprit est possédé, apporte de la fermeté, comme à la guerre, [est celle] qu'ils appellent dorienne ; elle convient à ceux qui sont atteints de rires ou de ricanements puérils ; mais le son de la cantilène remplit la tête, comme on le voit aussi clairement chez ceux qui se portent bien ; et assurément, comme la plupart le rappellent, il embrasse certains jusqu'à la fureur [c'est-à-dire la manie] état dans lequel souvent les prêtres semblent recevoir leur dieu (la traduction française est basée sur celle proposée par Jackie Pigeaud dans Folie et cures de la folie, op. cit, p. 154 : Utuntur etiam cantionibus tibiarum varia modulatione : quarum alteram phrygiam vocant, quae sit iucunda atque ; excitabilis eorum qui ex moestitudine in furore noscuntur : aliam diram, vel quae occupata mente pudorem suadeat, iniecto rigore, ut in bello, quam dorion appellant, in iis qui risu, vel puerilibus cachinnis afficiuntur, cum cantilenae sonus caput impleat, ut etiam recte valentibus apertissime videtur, vel certe, ut plerique ; accendat aliquos in furorem, quo saepe vaticinantes deum accepisse videntur [Caelii Aureliani Siccensis, medici vetusti, et in tractanda morborum curatione diligentissimi, secta methodici (...). Édité par Guillaume Rouillé, Lyon, 1567, p. 308]).
Nous pouvons constater que Caelius Aurelianus applique comme Galien et Athénée un caractère excitant aux mélodies phrygiennes (sans distinguer ici s'il s'agit d'une harmonia ou d'un tonus), et un caractère calmant aux mélodies doriennes.
[19] Ibid. V, I, p. 511 de l'op. cit. : D'autres [médecins] prescrivent la cantilène, comme le frère de Philistion le dit au livre 22 des Remèdes, écrivant qu'un certain flûtiste jouait de son instrument sur les parties souffrantes qui se mettaient à palpiter [en faisant] comme des bondissements, et la souffrance s'atténuait par cette palpitation. D'autres, enfin, rapportent que c'est Pythagore qui découvrit ce genre de traitement. Mais selon Soranus, tout homme qui croit que la force de la maladie peut être chassée par les mélodies et les cantilènes se trompe lourdement (Alii cantilenas adhibendas probaverunt, ut etiam Philistionis frater idem memorat libro xxii. De adiutoriis, scribens quendam fistulatorem loca dolentia decantasse, quae cum saltum sumerent palpitando, discusso dolore mitescerent. Alii denique hoc adjutorii genus Pithagoram memorant invenisse : sed Sorani iudicio videntur hi mentis vanitate jactari, qui modulis & cantilena passionis robur excludi posse crediderunt).
[20] Adfinitas.
[21] PIGEAUD, Jackie : Folie et cures de la folie, op. cit., p. 156.
[22] Timée, 72b - c.
[23] PIGEAUD, Jackie : La maladie de l'âme. Étude sur la relation de l'âme et du corps dans la tradition médico-philosophique antique, op. cit., p. 51.
[24] Cholé.
[25] Timée, 83b - c.
[26] Timée, 86e - 87c (Timée, Critias. Présentation et traduction par Luc Brisson. GF Flammarion, Paris, 1992, p. 211).
[27] Étymologies, III, 17 intitulé Ce que peut la musique : S'il est vrai que le chant stimule aussi les rameurs, la musique incite également l'esprit à supporter les tâches pénibles, et un chant mélodieux soulage la fatigue de n'importe quel labeur (Etymologium libri XX. Édité par Petrus Loslein, Venise, 1483, f. K6v, traduction d'Yves Chartier : Quid possit musica : Isiquidem et remiges cantus hortatur, ad tolerandos quoque labores musica animum mulcet, et singulorum operum fatigationem modulatio vocis solatur).
[28] IV, 13 : Asclépiade aussi, le médecin, rendit à sa santé première un phrénitique grâce à la symphonia (traduction de Jackie Pigeaud : Folie et cures de la folie, op. cit., p. 159 : De initio medicinae : Asclepiades quoque medicus phreneticum quendam per symphoniam pristinae sanitati restituit [nous ne nous interrogerons pas ici sur la nature de ce qu'est la symphonia évoquée ici, et renvoyons au texte de Jackie Pigeaud]).
[29] GAUTHIER DE METZ : L'image du monde de Maître Gossouin – Rédaction en prose. Texte du manuscrit de la Bibliothèque Nationale, Fonds français N° 574. Avec corrections d'après d'autres manuscrits. Notes et introduction par O. H. Prior, Docteur ès Lettres. Édité par Payot et Cie, Lausanne - Paris, 1913, pp. 82 - 83 : De ceste art de musique vient toute atemprance, et de ceste art s'avance fisique. Car, aussi comme musique acorde toutes choses qui se descorderent en eles et les ramaine a concordance, tout autresi se painne phisique de ramener a point nature qui se desnature et se desatempre en cors humain, quant aucune maladie l'encombre. Mais ele n'est mie du nombre des vii arz de philosophie. Ainz est i mestier qui se donne a cors d'oume saner, et de soi garder de maladie, tant comme il est en vie. Et pour ce n'est ele mie liberaus. Car ele sert de guerir cor humain qui aucunes foiz porroit bien perir. Et nulle riens n'est liberaus ne franche qui naist de terre. Et pour ce, science qui sert a cors humain pert sa franchise ; mais celes qui servent a l'ame desservent au monde liberal non. Car l'ame doit estre liberaus, si comme chose qui est de noble estre comme cele qui vient de Dieu et a Dieu s'en veult revenir. Et pour ce sont les arz liberaus. Car il font l'ame toute franche, et ensaignent quanque l'en doit faire proprement en chascune chose. Et ce est la droite reson pour quoi ele a non arz liberaus. Car ele fait l'ame liberaus, et de tout mal la delivre.
[30] André Martin dit que « le rapport entre musique et tarentule est mentionné depuis le XIVème siècle », mais ne donne aucune source (MARTIN, André : Les noires vallées du repentir – contribution à l'étude de la mentalité magico-religieuse en Italie méridionale. Photographies d'André Martin, textes de Michelle et André Martin, introduction de Danilo Dolci et et François Laplantine. Éditions Entente, Paris, 1975, p. 114) ; Gilbert Rouget dit que le Sertum papale de venenis de Guglielmo di Marra da Padova rédigé en 1362 serait le plus ancien document relatant ce qu'il nomme le tarentulisme (ROUGET, Gilbert : La musique et la transe – Esquisse d'une théorie générale des relations de la musique et de la possession. Préface de Michel Leiris. Édité par Gallimard, collection Bibliothèque des sciences humaines, Paris, 1980, p. 236) et en propose des extraits : « ... par le fait des mélodies et des chansons, leurs humeurs sont attirées de l'intérieur de leur corps vers l'extérieur, empêchant le venin [...] de pénétrer vers l'intérieur, avec la conséquence que les parties les plus importantes [de leur organisme] n'en souffrent pas de dommage, mais au contraire s'en trouvent plutôt soulagées. [...] ... les gens du peuple et les ignorants affirment qu'au moment où elle mord, la tarentule émet une musique et que lorsque le malade entend des mélodies ou des chansons conformes à la dite musique, il en tire un grand soulagement. Mais à mon avis, les choses sont tout autres.
[31] Sud-Est de l'Italie. Marsile Ficin la nomme par son ancien nom, Apulie, le nom plus récent de "Pouilles" est donné par son traducteur, Guy Lefèvre de la Boderie.
[32] FICIN, Marsile : Les trois livres de la vie, op. cit., p. 228 : Or qu'il n'y ayt au son, voire mesme certain, une puissance Phoebéenne et medecinale, il apparoist de ce que ceux qui sont en la Pouille, piquez du Phalange ou Tarantole, deviennent tous stupides et estourdis, et gisent demy morts, jusques à tant que chascun oye un certain son à luy propre et peculier. Car alors il saulte à ce son proprement, et de là émeut une sueur dont il reçoit garison. Et si apres dix ans de là il oyt encor un son semblable, incontinent il se sent esmeu à saulter et danser (Esse vero Phoebeam medicamque in sono et eo quidem certo potentiam ex eo patet, quod qui in Apulia tacti phalangio sunt, stupent omnes semianimesque iacent, donec certum quisque suumque sonum audiat. Tunc enim saltat ad sonum apte sudatque inde atque convalescit. Ac si post annos decem similem audiverit sonum, subito concitatur ad saltum).
[33] ÉRASME : Enarratio in psalmum XXXVIII (Commentaire au psaume 38) : La littérature antique a révélé l'existence de modes déterminés de la flûte qui atténuent les tourments des personnes atteintes de sciatique : c'est grâce à ce remède que le Thébain Isménias a, selon la tradition, porté secours à un très grand nombre de Béotiens ; c'est par leurs chants que Terpandre et Arion auraient délivré les gens de Lesbos et d'Ionie des maladies les plus graves. Encore de nos jours, En Italie, c'est une coutume d'assister, grâce à des mélodies déterminées, ceux qui ont été terrassés par une piqûre de tarentule qui est espèce d'araignée phalangite. De même, en Allemagne, des personnes atteintes d'épilepsie se relèvent et guérissent au moyen d'un chant. A ceux qui souffrent d'insomnies et qui sont prédisposés au délire, la musique procure le sommeil (texte provenant de BRABANT, Henri : Épidémies et médecins au temps d'Érasme in Colloquia Erasmiana Turonensia. Volume I. Douzième stage international d'études humanistes, Tours 1969. Édité par Vrin, collection De Pétrarque à Descartes, Paris, 1972, pp. 515 - 538, p. 528).
[34] CASTIGLIONE, Baldassar : Le livre du courtisan, I, 8 (anecdote rapportée par Cesare Gonzaga) : On dit en effet qu'en Pouille, on joue de nombreux instruments de musique tout autour de ceux qui ont été mordus par la tarentule, et que l'on essaie des sons variés, jusqu'à ce que l'humeur qui fait la maladie, par un certain accord qu'elle a avec un de ces sons, l'entende et soudainement se meuve et agite tellement le malade que, par cette agitation, il retrouve la santé (Le livre du courtisan. Présenté et traduit de l'italien d'après la version de Gabriel Chappuis [1580] par Alain Pons. GF Flammarion. Éditions Gérard Lebovici, Paris, 1987. Éditions Flammarion, 1991, p. 28 : Ché, come si dice che in Puglia circa gli atarantati, s'adoprano molti instrumenti di musica e con varii suoni si va investigando, fin che quello umore che fa la infirmità, per una certa convenienza ch'egli ha con alcuno di que' suoni, sentendolo, sùbito si move e tanto agita lo infermo, che per quella agitazion si riduce a sanità ... [le texte italien vient de Il Libro del Cortegiano, Quondam, Amedeo (a c. di), Longo, Nicola (a c. di), Garzanti, Milano, 1981]).
[35] NUÑEZ, Joseph : Étude médicale sur le venin de la tarentule d'après la méthode Hahnemann précédée d'un relevé historique du tarentulisme et du tarentisme et suivie de quelques indications thérapeuthiques et de notes cliniques. Édité par J.-B. Baillière, Paris, 1886, en particulier les pp. 104 - 117.
[36] CHAILLEY, Jacques : 40.000 ans de musique – L'homme à la découverte de la musique. Édité par L'Harmattan, Paris, 2000 (Plon, 1961), note de bas de page n°3 de la page 16.
[37] Livre I, 10, Comment il faut eviter l'humeur noire, ou melancholique, p. 48 de la traduction française, op. cit. : Mercure Trismegiste, Pythagore et Platon commandent de composer et rasserener l'ame discordante ou triste avec le son de la harpe, et le chant non moins constant que bien accordé, et ensemble de l'elever. Et David poëte sacré par son Psalterion et ses pseaumes delivroit Saul de sa manie. Et moy mesme (s'il est permis de comparer les plus petits aux plus grands) j'éprouve souvent à la maison combien vaut la douceur de la lyre et du chant contre l'amertume de la melancholie (Mercurius / Pythagoras / Plato iubent / dissonantem animum uel maerentem cithara cantuque tam constanti quam concinno componere simul atque erigere. Dauid autem poeta sacer psalterio psalmisque Saulem ab insania liberabat. Ego etiam si modo infima licet componere summis / quantum adversus atrae bilis amaritudinem dulcedo lyrae cantusque ualeat / domi frequenter experior).
Nous remarquons ici que Guy Le Fèvre de la Boderie emploie dans sa traduction de Ficin le terme "manie" pour celui de insania (folie, démence, délire poétique). Cette translittération du grec mania est traduite par Ficin dans d'autres textes par furor, conformément à l'emploi de Caelius Aurelianus, et figure bien en tant que synonyme de insania et furor dans le dictionnaire trilingue latin-grec-hébreu de l'allemand Sebastian Münster de 1530 (MÜNSTER, Sebastian : Dictionarium trilingue, in quo scilicet latinis vocabulis in ordinem alphabeticumdigestis respondent Graeca & Hebraica : Hebraicis adiecta sunt magistralia & Chaldaíca, opera & labore Sebastiani Munsteri congestum. Édité à Bâle par Henricus Petrus, 1530, pp. 93 et 113).
[38] 1531 - 1605.
[39] TYARD, Pontus de : Solitaire Second ou Prose de la musique. Édité par Ian de Tournes, Lyon, 1555, pp. 113 - 115 : Vous pourriez faire conte (Pasithee lui prenant la parolle) d'un grand nombre d'anciennes histoires sur ce suget : mais mal aisément en rencontrerez-vous une de plus viue preuue qu'est celle qui dernierement nous fut racontee, à ce mesme propos, par Monsieur de Vintimille (duquel la frequente memoire votre, Solitaire, descouure assez, combien vous est chere son amitié) qui seiournant à Milan, & n'espargnant, suiuant son naturel diligent en toute vertu, la peine de connoitre ce qui meritoit d'estre vù, fut apelé (comme tel personnage ne peut demeurer obscur, en lieu qu'il soit) à un festin somptueus & manifique, fait en faueur d'une plus illustre compagnie de la cité, et en maison de mesme estofe : ou entre autres plaisirs de rares choses assemblees pour le contentement de ces personnes choisies, se rencontra Francesco di Milan, homme que l'on tient auoir ateint le but (s'il se peut) de la perfeccion à bien toucher un Lut. Les tables leuees il en prent un, &, comme pour tater les acors, se met, pres d'un bout de la table, à rechercher une fantasie. Il n'ut esmu l'air de trois pinçades, qu'il ront les discours commencez entre les uns et les autres féties, & les ayant contreint tourner visage, la part ou il estoit, continue auec si rauissante industrie, que peu à peu faisant par une sienne diuine façon de toucher, mourir les cordes sous ses dois, il transporte tous ceus qui l'escoutoient, en une si gracieuse melancolie, qu l'un, apuiant sa teste en la main soutenue du coude : l'autre, estendu lachement en une incurieuse contenance de ses membres : qui, d'une bouche entr'ouuerte & des yeux plus qu'à demy desclos, se clouant (ust on jugé) aus cordes, & qui d'un menton tombé sur la poitrine, desguisant son visage de la plus triste taciturnité qu'on vit onques, demeuroient priuez de tout sentiment, ormis de l'ouïe, comme si l'ame ayant abandonné tous les sieges sensitifs, se fust retiree au bord des oreilles, pour jouir plus à son aise de si rauissante symphonie : et croy (disoit Monsieur de Vintimille) qu'encor y fussions nous, si lui mesmes, ne say je comment se rauissant, n'ust resuscité les cordes, & de peu à peu enuigourant d'une douce force son jeu, nous ust remis l'ame & les sentimens, au lieu d'ou il les auoit dérobez : non sans laisser autant d'estonnement à chacun de nous, que si nous fussions releuez d'un transport ectastiq de quelque diuine fureur.
Cette anecdote est présentée de manière quasiment identique par Étienne Binet (1569 - 1639) dans son ouvrage encyclopédique Essay des merveilles de nature et des plus nobles artifices pièce très necessaire, à tous ceux qui font profession d'éloquence (édité par Romain de Beauvais et Jean Osmont, Rouen, 1622, chapitre 53, La Musique, p. 503) : On fait dire au Luth tout ce qu'on veut, & fait-on des Auditeurs tout ce qu'on veut. Quand vn braue ioüeur en prend vn, & pour taster les chordes, & les accords, se met sur vn bout de table à rechercher vne fantasie ; il n' a si tost donné trois pinçades, & entamé l'air d'vn fredon, qu'il attire les yeux, & les aureilles de tout le monde ; s'il veut faire mourir les chordes sous ses doigts, il trasporte tous ces gens, & les charme d'vne gaye melancholie, si que l'vn laissant tomber son menton sur sa poitrine, l'autre sur sa main ; qui laschement s'estend de tout son long comme tiré par l'aureille ; l'autre à yeux tous ouuerts, ou à bouche entr'ouuertecomme s'il auoit cloüé son esprit sur les chordes, vous diriez que tous sont priuez de sentiment, hormis l'oüye, comme si l'ame ayant abandonné tous les sens, se fut retirée au bord des aureilles pour ioüir plus à son aise de si puissante harmonie, mais si changeant son ieu il resuscite ses chordes aussi tost il remet en vie tous les assistans, & leur remettant le cœur au ventre, & l'ame és sentimens, à qui elle auoit été volée, ramene tout le monde auec estonnement, & fait ce qu'il veut des hommes.
[40] BRIGHT, Timothy : Traité de la mélancolie. Texte traduit de l'anglais et présenté par Eliane Cuvelier. Éditions Jérôme Millon, Grenoble, 1996, chapitre XXXVII intitulé Traitement de la mélancolie :comment les mélancoliques doivent conduire les actions de l'esprit, des sens et du mouvement, pp. 243 - 244 : Après les objets visibles, les sons qui frappent l'ouïe sont ceux qui effraient le plus le mélancolique, particulièrement si, outre leur bruit désagréable, ils contiennent une signification effrayante. De même que les tableaux plaisants, les couleurs vives flattent l'œil mélancolique et, en proportion, satisfont le cœur, de même il faut généralement jouer aux oreilles des mélancoliques une musique gaie, particulièrement celle qui provoque la joie. Il en va le plus souvent ainsi des airs qui suivent une mesure impaire, et se reconnaissent facilement ; à moins que le mélancolique n'ait des connaissances musicales plus approfondies et ne requière une harmonie plus recherchée. Au contraire, la musique solennelle et douce, les airs tristes, les impromptus, la musique adaptée à des paroles, sont nocifs dans ce cas : ils servent plutôt à guérir une colère violente, ou une gaîté désordonnée, à ramener à la modération, qu'à attirer les esprits, stimuler le sang et affiner les humeurs, ce que la musique accomplit si l'harmonie en est sagement appliquée. L'effet que la raison obtient de façon plus évidente, la musique le produit comme par magie dans l'esprit des hommes (A Treatise of Melancholy. Édité à Londres par John V. Vindet, 1586, chapter XXXVII, The cure of melancholy, and howe melancholicke persons are to order them selues in actions of the minde, sense, and motion, pp. 240 - 241 : Next to visible thinges, the audible obiect most frighteth the melancolicke person, especialy besides the vnpleasantnes, if it carries also signification of terror : & here as pleasant pictures, and liuely colours delight the melancholicke eye, and in their measure satisfie the heart, so not onely cheerefull musicke in a generalitie, but such of that kindeas most reioyceth is to be founded in the melancholicke eares : of which kinde for the most part is such as carrieth an odde measure, and easie to be discerned, except the melancholicke haue skill in musicke, and require a deeper harmonie. That contrarilie, which is solemne, and still: as dumpes, and fancies, and sette musicke, are hurtfull in this case, and serue rather for a disordered rage, and intemperate mirth, to reclaime within mediocritie, then to allure the spirites, to stirre the bloud, and to attenuate the humours, which is (if the harmonie be wisely applyed) effectualie wrought by musicke. For that which reason worketh by a more euident way, that musicke as it were a magicall charme bringeth to passe in the mindes of men ...). Notons que ce passage contient un élément éclairant l'anecdote de Francesco de Milan rapportée par Pontus de Tyard, Timothy Bright disant que les impromptus, c'est-à-dire de la musique improvisée sert plutôt à ramener la modération.
[41] BURTON, Robert : Anatomie de la mélancolie. Traduction Bernard Hoeffner. Préface Jean Starobinski. Volume II - Deuxième partition, traitement de la mélancolie, Troisième partition, mélancolie amoureuse (section 1 et 2). Publié et traduit avec le concours du Centre National du Livre. Éditions José Corti, Paris, 2000, pp. 926 - 932.
[42] ... peut-être aussi l'esprit, comme l'avancent certains auteurs, constitué harmoniquement, vibre-t-il en entendant des airs de musique [...] outre ce magnifique pouvoir qu'à la musique de chasser nombre de maladies, c'est un remède souverain contre le désespoir et la mélancolie et elle parvient à expulser le démon lui-même (... or else the minde as some suppose, harmonically composed, is roused up at the tunes of musick. [...]... besides that excellent power it hath to expell many other diseases, it is a soveraigne remedy against Despaire and Melancholy, and will drive away the devil himselfe [le texte anglais vient de BURTON, Robert : The anatomy of melancholy. Édité par Henry Cripps, Oxford, 1638, p. 296 (nous avons utilisé cette cinquième réédition pour des raisons d'accessibilité au texte)]).