



pour 18 votes
Les icônes dans l'océan de l'Histoire
Il y a un peu moins de deux siècles (de 1815 à 1821) Napoléon Bonaparte, désormais devenu le meilleur ennemi de l'Angleterre, apprenait la vie de captif à Longwood en compagnie d'une cour récupérée. Cet ancien de toutes les guerres n'était pas totalement démuni car, entouré d'objets souvenirs comme l'argenterie et les services de Sèvres utilisés jadis aux Tuileries, il dictait des versions de l'Histoire "afin que les lecteurs choisissent selon leur goût et se créassent dans l'avenir des Napoléons à leur guise" (Mémoires d'outre tombe Chateaubriand).
Cette mémoire tissée a stimulé l'imagination et dirige toujours nos pensées vers l'île de Sainte-Hélène où se trouve désormais un monde empli d'images. L'Empereur a ainsi donné corps à de nouveaux rêves, fidèle à ce qu'il avait expérimenté de la communication lors de la Campagne d'Italie. La volonté de former l'opinion et d'offrir des objets de mémoire a été une constante du régime napoléonien. Les gens pensent généralement que cette propagande est le fait d'un ordre dictatorial qui s'impose alors que Napoléon ne s'est jamais détaché des idées forgées par la Révolution française. Pour résumer, Chateaubriand a écrit que "monté sur le trône, il y fit asseoir le peuple avec lui". L'ornementation de la porcelaine illustre cette communication organisée au fil des circonstances historiques pour que la nation entière participe à l'épopée.
La porcelaine symbole du pouvoir. Dès sa fondation, en 1756, la manufacture de porcelaine de Sèvres a produit des services de table pour l'usage exclusif de la Cour. Une réalisation des plus notables est le Service Louis XVI (1783) dont les motifs de décor ont une signification politique et culturelle. C'est généralement le cas, comme on le constate pour le Service arabesque d'inspiration "Etrusque" orné de motifs repris de l'antiquité romaine à la demande de Marie-Antoinette qui utilise alors des artistes comme Hubert Robert (dit "Robert des ruines" pour ses paysages emplis de ruines antiques).
Les illustrations sont à la gloire du roi et du pays et les objets manufacturés contribuent par leur magnificence à servir l'économie française. Il en est de même durant le Consulat et l'Empire et, à première vue, la porcelaine de Sèvres offre alors de grandes similarités avec celle de l'ancien régime. Certaines particularités donnent, cependant, l'occasion de saisir les fondements d'une modernité qui s'installe à partir de la Révolution. L'esprit révolutionnaire ayant jugé l'art de l'ancien régime comme un art "corrompu".
Il a donc fallu purger cet art et introduire plus de rigueur dans le style. Les motifs sont désormais choisis pour leur rapport avec l'histoire du moment et deviennent politiquement engagés. Sous l'Empire, A.-L. Millin dans son "Introduction à la connaissance des vases peints" (1811) a loué la façon dont l'antiquité glorifiait ses héros guerriers à travers l'ornementation, en accord avec la façon dont Napoléon utilise alors la porcelaine de Sèvres. Il apprécie la Rome ancienne qui s'est approprié les vases grecs après la défaite de Philippe de Macédoine comme Napoléon le fait avec les vases grecs de Rome. L'Empereur perpétue une tradition et prend le relais de l'antiquité. Le chef du clan familial des Bonaparte ajoute à cette empreinte la mise en place d'une ornementation domestique pour la nouvelle société qui s'installe. La bourgeoisie, qui prône ordre et raison, trouve dans la porcelaine la matière propre à exprimer sa bonne éducation. Elle repousse les excès de mièvrerie du style "rococo" et adopte en réaction le néo-classicisme de Jacques Louis David (1748-1825) qui incarne une veine dépouillée de ce style dont la sobriété du coloris produit un relief vigoureux.
L'industrie de la porcelaine anglaise. Alors que la France réorganise avec plus d'égalité la vie quotidienne de l'aristocratie et de la bourgeoisie, l'Angleterre fonde sa puissance sur une économie "de consommation". De nouveaux produits apparaissent sur le marché afin de satisfaire une demande qui évolue sans cesse "suivant les caprices de l'imagination". Selon McKendrick, ce désir perpétuel serait alimenté par la naissance de phénomènes culturels particuliers (McKendrik N. et al. 1982 The Birth of a Consumer Society: The Commercialization of Eighteenth-Century England, Bloomington: Indiana University Press, 346 pages). Ce fait n'est pas nouveau au siècle, on a ainsi pu observer dans les Flandres du XVIIème siècle qu'il y avait autant de peintres de métier que de boulangers, ceci parce que les commerçants et les aristcrates étaient alors tous de véritables collectionneurs de peintures (www.bozar.be (dossier "Da Van Dyck a Belloto"). Ce qui est nouveau, en Angleterre au XVIIIème siècle, c'est la démocratisation de la consommation de biens qui sont produits industriellement. McKendrick avance l'idée d'une émulation qui n'est plus freinée par la morale et qui est notamment attisée par les désirs féminins: The impulse of desire was the steam in the economic machine.
L'exemple est donné par la manufacture de Josiah Wedgwood qui, pour la consommation du thé, répond à une demande latente de produits raffinés. La réalisation de services de porcelaine avec une ornementation qui soit dans l'air du temps s'impose et bâti la fortune de Josiah Wedgwood (1730-1795) qui ne cesse de s'accroître. Issu d'une dynastie de potiers, Wedgwood s'impose dès 1759 grâce à la production d'une céramique dure qui se prête à l'application mécanique de décorations. Il élargi de cette façon sa clientèle et son service à thé de couleur crème obtient en 1765 les faveurs de la reine Charlotte (épouse de Georges III). Les progrès techniques sont accompagnés d'une évolution de la marque de fabrique apposée afin de bien définir ces objets recherchés (image n°1). Le succès de cette faÏence fine lui permet d'ouvrir en 1768 une puissante manufacture, Etruria, pour exploiter son invention des "jaspes".
Les "jaspes" de Wedgwood sont des poteries de grès, dures et imperméables qui diffèrent des porcelaines car elles sont opaques et mates. Ces pièces sont suffisamment dures pour ne pas être rayées par l'acier. A cette qualité, les "jaspes" ajoutent un décor qui reproduit avec bonheur les objets antiques. Décorés de figures peintes avec un émail spécial, les vases nommés "basaltes" (quand ils sont de couleur noire) imitent les vases grecs à figures rouges. La matière naturellement blanche est teintée secondairement de façon uniforme. Ces objets de couleur peuvent être décorés de reliefs blancs à l'antique pour produire des bustes, des vases, plaques, vaisselle, portraits en médaillon, intailles et camées (image n°2).
S'attacher à ce qui est immortel

En France, l'art officiel néo-classique "Directoire" rend visible une identité nationale qui se construit aux Tuileries et Bonaparte inaugure le 7 novembre 1800 le Musée des Antiques constitué pour l'essentiel du butin des campagnes d'Italie. En 1802, pendant les négociations de paix, le premier Consul visite en compagnie de Charles Fox (futur ministre des Affaires étrangères anglaises) l'Exposition Industrielle au Louvre. On se réjouit de la prospérité des produits manufacturés: soierie, ébénisterie, horlogerie, orfèvrerie ou céramique. John Flaxman y admire les trésors de la manufacture de Sèvres mais déteste sa rencontre avec le grand ordre classique de David si éloigné de la fièvre des affaires. La paix favorise alors le commerce et quelques années plus tard, en 1806, le Tout Paris ne parle que de la décoration, guidée par Joséphine, du nouvel hôtel de Beauharnais rue de Lille. A propos de l'intérêt de ces nouveaux icônes, une brochure explique que "ces découvertes tendent à rapprocher d'avantage de toutes les classes du peuple les choses nécessaires à ses besoins, et à les lui fournir de meilleure qualité et à moindre prix...". Le style Empire interprète librement l'antique et ajoute au néo-classique l'influence de l'Egypte ancienne en lieu de pèlerinage de l'Expédition. Ainsi l'objet de porcelaine est comme une mémoire immédiate qui donne à voir le monde autrement.
L'Empire s'affirme par un discours simple et clair compréhensible par tous et la répétition de ses emblèmes permet une intrusion dans la vie privée. C'est le cas, par exemple, de l'abeille des rois mérovingiens qui remplace la fleur de lys royale. Cette image sacrée a pour fonction de donner aux combats de Napoléon une dimension historique et collective, à l'image d'un essaim de ruche. L'Empire, héritier de l'Antiquité, diffuse les signes de victoire: la feuille de laurier, la palme, le bouclier, le trophée militaire. Le style rassemble donc les symboles du pouvoir et de la gloire, si-bien qu'au départ de Napoléon, la Restauration l'adopte en faisant simplement évoluer les couleurs qui deviennent plus délicates avec le jaune, le blanc et le violet. Les images de l'Empereur forment désormais un fil conducteur qui traverse les vicissitudes de l'époque. Un fait significatif de ce phénomène est donné par la galette des rois. Si l'histoire de cette galette débute à l'époque romaine, le rite de ce gâteau qui comporte une fève, et qui a régalé les sujets du roi de France jusqu'à Louis XVI avant d'être vendu par les révolutionnaires sous le nom de gâteau de l'égalité, persiste de nos jours avec divers sujets de porcelaine parmi lesquels se trouvent des "fèves" à l'effigie de Napoléon. On peut élire un roi du festin...qu'il soit républicain, bonapartiste ou éventuellement royaliste, et fournir ainsi l'opportunité d'ajouter aux réalités de l'existence celles des plaisirs de l'imagination (image n°4).
Pierre-François PUECH et Bernard PUECH