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Production de termes modaux dans des situations contrastées. \nQu'en est-il chez des enfants francophones d'âge scolaire quant à l'expression de la modalité?
L'étude du langage, en tant qu'activité discursive insérée dans l'ensemble des activités humaines, a suscité une attention particulière pour les différents paramètres de la situation de communication. Dans cet esprit, on s'est intéressé aux langues naturelles dont une propriété est de mettre à la disposition du locuteur un ensemble de marques qui permettent de repérer le discours dans la situation de communication. Ainsi, l'ancrage de l'énoncé dans la situation d'énonciation est repéré à travers les déictiques (marques de personne, marques de repérage spatial, marques temporelles -je, ici, maintenant - qui définissent la situation d'interlocution).
De même, dans la situation d'énonciation, le locuteur peut marquer une distance à l'égard de son dit et de son dire. En d'autres termes, il a la possibilité de modaliser son énoncé. La modalisation est marquée dans l'énonciation du locuteur qui dispose, pour cela, d'expressions linguistiques nombreuses et variées: les adverbes ou formes apparentées(peut-être - forcément - c'est obligé - c'est possible,...), les verbes modaux (pouvoir - devoir - falloir, ...), les verbes d'attitude propositionnelle (notamment croire - savoir - penser,...).
Depuis une vingtaine d'années se sont multipliées les études sur le fonctionnement et les moyens de l'expression de la modalité dans les langues (maternelles chez les enfants, secondes chez des adultes migrants). En ce sens, on peut distinguer deux grandes catégories d'études.
Celles qui s'intéressent aux stades précoces du développement de la modalité et de son fonctionnnement chez des sujets de moins de six ans. L'investigation porte essentiellement sur les verbes modaux et les verbes d'attitude propositionnelle. Ces termes semblent apparaître précocement dans le langage spontané de l'enfant (vers deux ans et demi). De l'ensemble des nombreuses recherches relatives à la compréhension des termes modaux, certains résultats peuvent paraître contradictoires. Néanmoins, un certain consensus se dégage quant au processus évolutif: les enfants passent d'une non-prise en compte du terme modal contenu dans l'énoncé à une prise en considération de ce terme et des présupposés qui le sous-tendent.
La seconde catégorie d'études regroupe les recherches qui centrent leur intérêt sur les étapes plus tardives de l'acquisition de la modalité chez des enfants de plus de six ans. Dans leur ensemble, les résultats suggèrent une compréhension tardive des termes modaux (au moins en ce qui concerne les verbes d'opinion et les verbes modaux): la maîtrise de l'interprétation de ces termes apparaîtrait vers l'âge de huit ans.
Quant à la production des termes modaux chez l'enfant de plus de six ans, les travaux sont rarissimes. Deux études réalisées auprès de sujets anglophones s'accordent cependant sur le fait que les verbes d'attitude propositionnelle sont peu produits mais ont tendance à être utilisés plus fréquemment avec l'âge. Il est, malgré tout, difficile de déterminer des points communs ou divergents sur les autres aspects de l'expression de la modalité. En effet, les analyses de l'une des études (Perkins, 1983) se fondent sur la référence des occurrences des marques modales: aucune information n'est donnée quant à la fréquence d'énoncés comportant l'une ou l'autre de ces marques par rapport à l'ensemble des productions verbales recueillies. Les analyses de l'autre étude (Green, 1984) s'appuient sur les occurrences des expressions modales rapportées au nombre d'énoncés produits par les sujets.
Se pose alors la question de savoir ce qu'il en est de la réalité de la production de termes modaux chez des enfants de plus de six ans. C'est à cela qu'est consacrée l'étude présentée ici. Dans un but essentiellement descriptif, il s'agit d'une phase empirique de recueil de données chez des enfants francophones impliqués dans des situations de communication.
Le choix de l'âge de nos sujets (de six à douze ans) s'appuie sur deux points relevés dans plusieurs recherches:
1)- Les expressions modales semblent se diversifier au-delà de l'âge de six ans, certaines devenant plus fréquentes aux dépens d'autres.
2)- Le maniement des expressions modales est considéré comme étant suffisamment maîtrisé à l'âge de douze ans, même s'il existe un affinement des interprétations modales chez des sujets plus âgés.
Des situations de communication sont aménagées selon des contextes expérimentaux qui ont en commun d'être de nature à induire l'utilisation de termes modaux, relatifs aux concepts du possible et du nécessaire. Ces situations se différencient quant à l'extension de l'ensemble des possibles: l'une présente un ensemble discret et restreint de possibles - l'autre réfère à un ensemble illimité et continu de possibles, la variable interaction sociale étant neutralisée.
Le matériel utilisé dans cette étude ("La boîte" inspirée des travaux de Piéraut-le Bonniec, 1974, p.175-189 et "Les cubes" en référence aux travaux de Piaget, 1981, p. 15-23) donne lieu à des productions verbales que l'on peut référer à trois contextes:
1)- un contexte de certitude.
2)- un contexte d'incertitude où les possibles sont discrets et en nombre limité, désigné par incertitude relative.
3)- un contexte d'incertitude où les possibles sont continus et en nombre illimité, désigné par incertitude maximale.
La procédure expérimentale consiste à proposer chacune des situations1 à des dyades d'enfants selon un appariement en âge, l'idée étant qu'un contexte dyadique est susceptible de favoriser les productions verbales 2 .
La population expérimentale est constituée de 112 enfants francophones, âgés de six à douze ans et répartis en sept groupes d'âge à raison de 16 enfants, soit huit dyades par groupe d'âge. On recueille ainsi les productions verbales de chaque dyade, donnant lieu à 56 protocoles pour chacune des situations.
On relève dans chaque protocole:
a)- les occurrences d'énoncés.
b)- les occurrences de trois types d'expression de la modalité.
- les verbes modaux "pouvoir", "devoir", falloir".
- les adverbes modaux "peut-être", obligatoirement",...
-les verbes d'attitude propositionnelle "savoir", "croire", "penser".
On considère qu'un énoncé est modalisé lorsqu'il contient au moins l'une des trois formes modales considérées3. Sur l'ensemble des protocoles recueillis, l'analyse indique un effet du contexte situationnel:
- les situations de certitude s'apparentent aux situation d'incertitude maximale où les termes modaux sont produits avec une fréquence de .29.
- ces situations se différencient des contextes d'incertitude relative où la fréquence d'énoncés modalisés est nettement plus élevée: .44.
Afin de déterminer un éventuel effet de l'âge quant à cet effet du contexte sur la production de modaux, on répartit les dyades en deux groupes distincts selon que la fréquence d'énoncés modalisés est au moins égale ou supérieure à la fréquence moyenne (qui est calculée sur l'ensemble des classes d'âge). D'un point de vue développemental, les faibles fréquences de production sont rencontrées plus souvent à six ans dans les contextes de certitude, à six et sept ans dans les contextes d'incertitude relative. En revanche, dans les contextes d'incertitude maximale, les données ne permettent pas de déterminer un effet de l'âge sur la fréquence de production d'énoncés modalisés, les 56 dyades se répartissant également de part et d'autre de la fréquence moyenne.
Un second ensemble de résultats tient compte de deux catégories:
- les modaux explicites "qui portent une trace explicite de l'énonciateur" (Roulet, 1993), regroupant les verbes d'attitude propositionnelle.
- les modaux implicites "dépourvus d'une telle trace" (ib.) ou ambigus (Green, 1984), regroupant verbes et adverbes modaux.
Les données montrent que, sur l'ensemble de la population expérimentale, les modaux implicites 4 sont plus fréquents dans les contextes d'incertitude relative que dans les autres contextes (resp.: .31 et .22). Quant à la modalisation explicite, elle est globalement peu utilisée dans les contextes de certitude et d'incertitude maximale bien que légèrement plus marquée dans ce dernier (.08 vs .05). Les contextes d'incertitude relative accusent une nette différence par rapport aux précédents, la fréquence de modaux explicites y étant plus élevée (.13).
En résumé, sur l'ensemble des protocoles, les situations d'incertitude relative induisent chez les sujets une fréquence de production de marqueurs modaux plus importante tant en ce qui concerne les modaux implicites qu'explicites de la modalité.
D'un point de vue développemental, on constate un effet de l'âge. Une fréquence élevée de modaux implicites se rencontre dans de nombreuses dyades de plus de neuf ans dans les contextes d'incertitude relative. Aux mêmes âges, en revanche, très peu de dyades produisent une fréquence élevée de modaux explicites dans les contextes d'incertitude relative et maximale. Ainsi, au-delà de neuf ans, dans les situations expérimentales utilisées dans cette étude, les enfants auraient tendance à modaliser leurs énoncés avec des termes modaux implicites plutôt qu'avec des marques linguistiques exprimant, de façon explicite, la modalité.
La production des marqueurs modaux retenus dans cette étude semble liée aux caractéristiques des situations de communication dans lesquelles sont impliqués les enfants. De plus, certaines de ces situations donnent lieu à un effet différencié de la fréquence d'utilisation de ces termes tel que, globalement, les enfants de plus de neuf ans se distinguent des plus jeunes. C'est également à partir de cet âge qu'apparaissent des expressions autres que les termes ici considérés pour signifier des possibles (ex.: On a le choix - Il y a deux solutions - Toutes les formes sont possibles - Si on déplace d'un millimètre, c'est petit et différent - Il y a une infinité de solutions).
Ces quelques résultats, détaillés par ailleurs (Day, 1996a), suggèrent l'existence, pour le moins chez des enfants d'âge scolaire, d'une capacité à tenir compte de certaines composantes des contextes situationnels qui se traduit dans l'utilisation différenciée de moyens linguistiques.
Je terminerai en ajoutant que nous avons montré, chez les mêmes enfants, l'existence d'une organisation sémantique relativement stable chez les sujets de plus de neuf ans, dans des tâches de compréhension (Day, 1994; 1995; 1996b). Sans vouloir assimiler des résultats obtenus dans des situations de compréhension et de production, il n'en reste pas moins que ces deux composantes de l'activité langagière ne sont sans doute pas indépendantes. On peut ainsi penser que si la compréhension de marqueurs modaux est maîtrisée vers l'âge de neuf ans, il n'est pas alors étonnant d'en trouver des traces lors de situations de production.
Sans pour autant que cela soit conscient et contrôlable sur le plan cognitif, ces résultats laissent à penser qu'il s'agit d'un processus très général d'ajustement ou d'adaptation à la situation de discours qui s'appuie, du moins en partie, sur des informations contextuelles et linguistiques 5.
Day, C. (1994). Evolution de la représentation mentale de la modalité: aspects pragmatiques du fonctionnement de marqueurs modaux français (le cas de "pouvoir" et "devoir"). Archives de Psychologie, 62, 247-274.
Day, C. (1995). Comprehension of modal markers in French. IV th European Congress of Psychology, Athens (Greece).
Day, C. (1996a). Production de termes modaux chez des enfants francophones âgés de six à douze ans. Interaction et cognitions, 1, 579-615.
Day, C. (1996b). Understanding of the French modal verbs "pouvoir" and "devoir" in school children and in adults. Cahiers de Psychologie Cognitive, 15, 535-553.
Green, M. (1984). Cognitive stages differencies in types of speaker uncertainty markers. Language and Speech, Vol. 27, 4, 323-331.
Piaget, J. (1981). Le possible et le nécessaire, vol. I: l'évolution des possibles chez l'enfant. Paris: P.U.F.
Perkins, M.R. (1983). Modal expressions in English. London: F. Pinter.
Piéraut-Le Bonniec, G. (1974). Le raisonnement modal. Etude génétique. Paris: Mouton.
Roulet, E. (1993). Des formes et des emplois des modalisateurs de proposition dans l'interaction verbale. in: N. Dittmar & A. Reich (Eds). Modality in language acquisition-Modalité et acquisition des langues. Berlin-New York: de Gruyter, 27-40.
Claudine DAY
1 La situation "La boîte" a été présentée comme première épreuve à la moitié des enfants, la situation "Les cubes" comme première épreuve à l'autre moitié des enfants qui constituent notre population expérimentale.
2 En fait, les situations de communication comprennent trois personnes: un adulte qui est l'expérimentateur, deux enfants formant une dyade et jouant le rôle d'interlocuteur par rapport à l'adulte. L'étude consiste à analyser les productions verbales des enfants comme une activité commune, activité langagière vis-à-vis de l'interlocuteur adulte.
3 Cela permet d'homogénéiser les données dans la mesure où certains enfants utilisent deux termes modaux dans un même énoncé.
4 Au sein de cette catégorie et dans chacune des situations expérimentales, on observe une répartition semblable: les verbes modaux sont beaucoup plus fréquents que les adverbes modaux: resp.: .82 et .18.
5 Ce texte rend compte d'une communication orale donnée à l'Université de Haute Normandie lors du Colloque "Attention, contrôle cognitif" organisé les 5 et 6 avril 1996.