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Médecine et astrologie dans les textes anciens

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Médecine et astrologie dans les textes anciens
Publié le:10/01/2010

Eléments d'une pensée jusqu'au XVIIIème siècle


 

 

L'Homme Zodiacal
L'Homme Zodiacal
XVème siècle
© Johannes de Ketham
Fasiculo de Medicina

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


  Il importe, avant de se pencher sur les rapports entre médecine et astrologie, de définir cette dernière. Cette définition est primordiale, car il semblerait qu'astronomie et astrologie soient intimement liées et peu dissociées dans les textes anciens[1] ; pourtant, la langue grecque établit une distinction entre l'astronomie[2] et l'astrologie[3]. Cette distinction est annoncée par Ptolémée dans le prologue de sa Tétrabible, puis fortement atténuée plus loin en traitant l'astronomie et l'astrologie comme les deux parties d'une même discipline qu'il appelle astronomías prognostikon[4].

 

Cette confusion sera toujours présente dans certains textes au Moyen Age et à la Renaissance[5]. Les Étymologies d'Isidore de Séville nous disent que l'astrologie est bipartite, composée d'une partie naturelle et d'une partie superstitieuse[6]. Dans ce texte, l'astrologie se distingue de l'astronomie, ne s'intéressant, dans sa partie naturelle, qu'à l'observation de certains astres à certains moments donnés. La partie superstitieuse s'en éloigne encore plus, ne servant qu'à la prédiction[7]. Tout comme Isidore cinq siècles avant lui, Hugues de saint Victor[8] distingue l'astrologie naturelle de l'astrologie superstitieuse[9]. Son Didascalicon reprend la division de l'astrologie proposée par Isidore et ajoute une critique envers les astrologues, considérant, comme le fit Pline l'Ancien[10], que leur savoir ne repose que sur le libre arbitre et l'interprétation personnelle[11].

Nous avons regroupé ci-dessous les caractéristiques de l'astronomie et de l'astrologie d'après Isidore de Séville et Hugues de saint Victor :

 


ASTRONOMIE


Révolution, lever, coucher, trajets et mouvements des étoiles.
Origines et raisons du nom des étoiles.

ASTROLOGIE

 

1° Naturelle

Trajets du soleil et de la lune.
Positions des étoiles à certains moments.
Rapports entre les complexions humaines et le bon agencement des astres.


2° Superstitieuse

Prédiction de l'avenir, des mœurs, des naissances et des morts.
Association des douze signes du zodiaque aux parties du corps et de l'âme.
Soumise au libre arbitre.

 

 


Le Didascalicon nous dit aussi que les considérations relatives à l'influence des astres sur les complexions du corps humain font partie de l'astrologie naturelle, étant similaire à un extrait du Air, eaux et lieux du corpus hippocratique où l'astronomie est considérée comme utile au médecin[12], lui permettant de déterminer avec précisions les changements de saisons, celles-ci influant sur la santé. Tout comme ce traité hippocratique, Galien a traité de l'influence des astres, en particulier de celle de la Lune[13], et délimitait les périodes de la grossesse selon les mouvements astraux[14], donnant à l'astronomie une utilité médicale.

Pline l'Ancien considérait que le médecin marseillais Crinas était un charlatan[15] car il joignait l'astrologie à la médecine, prescrivant les repas de ses patients selon les positions des astres[16]. Cette moquerie de Pline l'Ancien envers l'association de la médecine et de l'astrologie est certainement due au fait que Crinas devait s'appuyer sur l'astrologie divinatoire qu'il critique[17].

 

L'iconographie médiévale laisse une place importante à l'association médecine/astrologie : si l'on rencontre des représentations d'un homme zodiacal depuis l'Antiquité tardive, ce thème iconographique se répand surtout au XIVème siècle, devenant très utilisé aux XVème et XVIème siècles[18]. Dans ce type de représentations codifiées, le Bélier est associé à la tête, le Taureau au cou, aux épaules et aux oreilles, les deux Gémeaux aux deux bras, le Cancer à la poitrine, le Lion au cœur et à la partie supérieure du dos, la Vierge à l'abdomen, au foie et aux intestins, la Balance à la partie inférieure du dos, aux hanches et aux reins, le Scorpion aux parties génitales et au bassin, le Sagittaire aux cuisses et aux fessiers, le Capricorne aux genoux, aux os et à la peau, le Verseau aux chevilles, et les Poissons aux pieds. Le développement de ce thème iconographique peut notamment s'expliquer par l'intérêt apporté à l'association de ces deux disciplines dès le XIIIème siècle[19], et au XIVème siècle par Pietro d'Abano[20], professeur à l'Université de Padoue qui se serait défini lui-même comme artis medicine, philosophie et astrologie professor[21].

Aux XVème et XVIème siècles, l'astrologie est souvent associée à la médecine, comme on peut le constater d'après les Disputationes adversus astrologiam divinitatricem[22] (1493 - 1494) de Pic de la Mirandole[23] qui ne retient que l'association de l'astrologie naturelle à la médecine en se référant à Galien[24]. La partie médicale des Disputationes est certainement dirigée à l'encontre des médecins qui accordent une place importante à l'astrologie judiciaire, dont l'un des plus influents représentants[25] est Paracelse[26]. Marsile Ficin fit de même dans son De triplici vita en laissant une place importante à l'astrologie naturelle seule[27]. Il y établit une analogie entre le cosmos, le corps et l'âme, disant qu'au Monde[28], l'Univers est ce qu'il y a de plus tempéré (équilibré), que sur Terre c'est le corps humain, et que dans le corps, c'est l'âme[29]. Au XVIème siècle, le médecin Auger Ferrier[30] traite toujours des rapports entre médecine et astrologie, tant naturelle[31] que judiciaire[32]. Il faudra, semble-t-il, attendre le XVIIIème siècle pour que l'association médecine/astrologie soit finalement unanimement considérée comme purement inutile et superstitieuse[33].

 

 

Fabien Delouvé

Université Paris 8

 

 

NOTES

AVERTISSEMENT : Nous renvoyons à nos articles précédents pour les références bibliographiques complètes de celles qui ne sont que mentionnées ci-dessous.

 

 

[1] Voir par exemple SIMON, Gérard : Sciences et savoirs aux XVIe et XVIIe siècles. Édité par Septentrion – Presses Universitaires, collection Histoire des sciences, Villeneuve d'Ascq, 1996, p. 99 ; SÉGUIN, Marc ; VILLENEUVE, Benoît : Astronomie et astrophysique : Cinq grandes idées pour explorer et comprendre l'univers. Édité par De Boeck Université, Paris-Louvain, 2002, p. 69.

 

[2] Meteorología ou episteme ton ouranion.

 

[3] Apotelesmatiké ou genethlialogia. Les astrologues sont appelés genethlikoi, mathematikoi et chaldaioi

 

[4] Ces informations proviennent de LEJBOWICZ, Max : Chronologie des écrits anti-astrologiques de Nicole Oresme – Étude sur un cas de scepticisme dans la deuxième moitié du XIVeS. in QUILLET, Jeanine (éd.) : Autour de Nicole Oresme – Quelques aspects de son œuvre. Édité par Vrin, Paris, 1990, pp. 119 - 176, notes n° 28 et 29, p. 167.

 

[5] Nicole Oresme (c. 1320 - 1382), tout comme ses contemporains, ne semble pas apporter de distinction entre astronomie et astrologie naturelle (LEJBOWICZ, Max : Chronologie des écrits anti-astrologiques de Nicole Oresme, op. cit., p. 121).

 

[6] La partie superstitieuse de l'astronomie sera aussi nommée ultérieurement "judiciaire" (iudiicium).

 

[7] Étymologies, III, XXVII : Les différences entre l'astronomie et l'astrologie : Il y a une différence entre l'astronomie et l'astrologie. L'astronomie traite de la révolution, du lever, du coucher et du mouvement des étoiles, ainsi que des origines de leur nom. L'astrologie a une partie naturelle et une partie superstitieuse. La naturelle traite du trajet du soleil et de la lune, et des positions des étoiles à certains moments. La superstitieuse est celle dont s'occupent les astrologues, qui prédisent l'avenir dans les étoiles, qui attribuent les douze signes du ciel aux parties de l'âme et du corps, et qui tentent de prédire dans les astres les naissances et les mœurs des hommes (De differentia astronomiae et astrologiae : Inter Astronomiam autem et Astrologiam aliquid differt. Nam Astronomia caeli conversionem, ortus, obitus motusque siderum continet, vel qua ex causa ita vocentur. Astrologia vero partim naturalis, partim superstitiosa est. Naturalis, dum exequitur solis et lunae cursus, vel stellarum certas temporum stationes. Superstitiosa vero est illa quam mathematici sequuntur, qui in stellis auguriantur, quique etiam duodecim caeli signa per singula animae vel corporis membra disponunt, siderumque cursu nativitates hominum et mores praedicare conantur).

 

[8] 1096 - 1141.

 

[9] ALVERNY, Marie-Thérèse d' : Astrologues et théologiens au XIIe siècle in Mélanges offerts à M. - D. Chenu Maître en théologie. Édité par Vrin, collection Bibliothèque thomiste, volume XXXVII, Paris, 1967, pp. 31 - 50.

 

[10] 23 - 79.

 

[11] Buttimer, Charles Henry : Hugonis de Sancto Victore Didascalicon de Studio Legendi, a critical text, Studies in Medieval and Renaissance Latin X. The Catholic University Press, Washington, 1939, II, 10 : Il semble que l'astronomie diffère de l'astrologie, en ce que l'astronomie tire son nom de la règle [de fonctionnement] des astres, tandis que l'astrologie [tire le sien] d'un semblant de discours sur les astres. "Nomia", en effet, signifie "règle [de fonctionnement]", et "logos" signifie "discours". Ainsi, il semble que l'astronomie cherche à connaître les règles [relatives] aux révolutions des astres, à leurs situations, leurs orbites, leurs trajets, leurs levers et couchers, ainsi que la raison de leur dénomination. L'astrologie, elle, considère les astres en rapport avec l'observation de la naissance, de la mort et de tout autre évènement, observation en partie conforme à la nature, en partie à la superstition.. Elle est conforme à la nature quand elle considère les complexions des corps qui varient selon l'arrangement des astres, comme la santé, la maladie, la température, la sérénité, la fertilité et la stérilité. Elle est entachée de superstition lorsqu'elle regarde les évènements contingents et ceux qui dépendent du libre arbitre ; c'est de cette partie que s'occupent les astrologues (Astronomia et astrologia in hoc differre videntur, quod astronomia de lege astrorum nomen sumpsit, astrologia autem dicta est quasi sermo de astris disserens. nomia enim lex et logos sermo interpretatur. ita astronomia videtur esse quae de lege astrorum et conversione caeli disserit, regiones, circulos, cursus, ortus et occasus siderum, et cur unumquodque ita vocetur, investigans. astrologia autem quae astra considerat secundum nativitatis et mortis et quorumlibet aliorum eventuum observantiam, quae partim naturalis est, partim superstitiosa ; naturalis in complexionibus corporum, quae secundum superiorum contemperantiam variantur, ut sanitas, aegritudo, tempestas, serenitas, fertilitas et sterilitas ; superstitiosa, in contingentibus et his quae libero arbitrio subiacent, quam partem mathematici tractant).

 

[12] Marie-Dominique Couzinet emploie à cet effet la locution "théorie des climats" (COUZINET, Marie-Dominique : Histoire et méthode à la Renaissance - Une lecture de la Methodus de Jean Bodin. Éditions Vrin, collection Philologie et Mercure. Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre, Paris, 1996, p. 300). Cet extrait d'Air, eaux et lieux regroupe les sections 23 et 24, pp. 83 - 93 du second tome de la traduction de Littré, op. cit..

 

[13] De diebus decretoriis, III, 6, pp. 911 - 913 du neuvième tome de l'édition de Kühn, op. cit..

 

[14] DENOOZ, Laurence : Lexicologie comparée : le Περι των βρεφων grec et arabe in DENOOZ, Laurence ; LUFFIN, Xavier (éd.) : Autour de la géographie orientale ... et au-delà. Édité par Peeters, collection Lettres orientales, volume 11, Louvain - Paris, 2006, pp. 63 - 84, p. 67.

 

[15] SERBAT, Guy (dir.) : Opera disiecta – Travaux de linguistique générale, de langue et littérature latines. Textes réunis et présentés par Léon Nadjo. Éditions Peeters, collection Bibliothèque de l'Information Grammaticale, Louvain - Paris, 2001, p. 31.

 

[16] Histoire naturelle, XXIX, 5, 3.

 

[17] SERBAT, Guy (dir.) : Opera disiecta – Travaux de linguistique générale, de langue et littérature latines, op.cit., p. 31.

 

[18] Voir par exemple une représentation présente dans le Fasiculo de Medicina de Johannes de Khepa édité par Gregori, Venise, 1493, présentée en tête d'article.

 

[19] SIRAISI, Nancy G. : Medicine & the Italian Universities, 1250 - 1600. Édité par Brill, Leyden-Boston, 2001, p. 18.

 

[20] 1250 - 1316.

 

[21] GLORIA, Andrea (éd.) : Monumenti della Università di Padova (1222 - 1318), Venise-Padoue, 1884, pp. 77 - 78.

 

[22] Eric Weil (La philosophie de Pietro Pomponazzi – Pic de Mirandole et la critique de l'astrologie. Édité par Vrin, collection Problèmes et Controverses, Paris, 1985 [1979], p. 134) nous dit que ce texte fut certainement rédigé sous l'influence de Girolamo Savonarole (1452 - 1498) qui prêcha de façon véhémente contre l'Humanisme et l'astrologie.

 

[23] 1463 - 1494.

 

[24] PIC DE LA MIRANDOLE : Disputationes Joannis Pici Mirandule litterarum principis adversus astrologiam divinatricem quibus penitus subnervata corruit. Édité par Vallecchi, Florence, Tome I, 1946, livre III, chapitre 2, p. 86 et chapitre 16, p. 156.

 

[25] TEYSSOU, Roger : La médecine à la Renaissance – Et évolution des connaissances, de la pensée médicale du quatorzième au dix-neuvième siècle en Europe, op. cit., p. 39.

 

[26] 1493 - 1541.

 

[27]  WEIL, Eric : La philosophie de Pietro Pomponazzi – Pic de Mirandole et la critique de l'astrologie, op. cit., p. 133.

 

[28] C'est-à-dire dans l'ensemble de la Création.

 

[29] De triplici vita, II, 14, p. 106 de la traduction française, op.cit. : Il n'y a rien au monde mieux temperé que le Ciel,  il n'y a  rien sous le Ciel presque mieux temperé que le corps humain, et rien au corps humain mieux temperé que l'esprit ou corps étheré (Nihil in mundo temperatius est quam coelum, nihil sub coelo ferme temperatius est  quam corpus humanum, nihil in hoc corpore temperatius est quam spiritus).

Au début du XVIIème siècle, le médecin Anglais William Harvey (1578 - 1657) établira toujours une correspondance entre le corps humain et l'univers dans son Exercitatio Anatomica de Motu Cordis et Sanguinis in Animalibus où le cœur est comparé au Soleil : Le cœur des animaux est le fondement de leur vie, le souverain de toutes choses [en eux] le Soleil de leur microcosme, duquel tout mouvement dépend et à partir duquel toute vigueur et force procèdent (HARVEY, William : Exercitatio Anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus, Guilielmi Harvei Angli, Medici Regii, & Professoris Anatomia in Collegio Medicorum Londinensi. Édité à Francfort Par Guillaume Fitzer, 1628, dédicace, p. 3 : Cor animalium, fundamentum est vitae, princeps omnium,Microcosmi Sol, à quo omnis vegetatio dependet, vigor omnis & robur emanat. Voir aussi le huitième chapitre de ce traité [pp. 41 - 42] où cette comparaison est reprise).

 

[30] 1513 - 1588.

 

[31] Voir son Liber de Diebus decretoriis secundum Pythagoricam doctrinam et astronomicam obseruationem. Édité par Jean de Tournes, Lyon, 1549.

 

[32] Jugemens astronomicques sur les nativitéz par Auger Ferrier, médecin natif de Toulouze. Édité à Lyon, 1582.

 

[33] Voir par exemple DE FELICE, Fortunato Bartolomeo : Encyclopédie, ou Dictionnaire universel raisonné des connoissances humaines. Tome XXIV. Édité à Yverdon, 1773, entrée Influence ou Influx des Astres, pp. 542 - 559 ; HUFELAND, Christoph Wilhelm : L'art de prolonger la vie humaine. Traduit sur la seconde édition de l'allemand de Chr. Guillaume Hufeland [...]. Édité par Hignou et compagnie, Lausanne et Deroy, Paris, 1799, p. 134 ; RICHERAND, Anthelme : Des erreurs populaires relatives à la médecine. Seconde édition, revue, corrigée et augmentée. Édité par Caille et Ravier, Paris, 1812, p. 214 ; le Dictionnaire de médecine. Tome vingtième. Sub – Tut. Édité par Béchet Jeune, Paris, 1828, p. 369 ; le Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne de 1831 (édité par Béchet Jeune, Paris, tome premier, deuxième partie) qui nous parle de « chimères de l'astrologie » à la p. 693.

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