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« Soldats, songez que du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent »
Napoléon Bonaparte
Expédition militaire et scientifique française menée en Egypte de 1798 à 1801, d’abord par Napoléon Bonaparte. Elle a plusieurs buts militaires et scientifiques mais le premier objectif est de couper la route des Indes à l’Angleterre, afin de la priver de ses principales ressources venues de sa lointaine colonie.
Au retour de la campagne d’Italie, Napoléon Bonaparte connaît en France une gloire immense. Au-delà des Alpes, avec une armée de va-nu-pieds, il a remporté victoire sur victoire. Très vite il comprend que son prestige ne va pas durer s’il reste à écumer les salons parisiens du Directoire. Il doit trouver un nouveau champ de bataille qui pourra le servir le moment venu.
Fasciné par l’Orient et ses mystères, poussé par Talleyrand, peu à peu naît dans l’esprit de Napoléon, le projet d’aller en Egypte pour s’opposer à l’Angleterre et lui couper la route des Indes. De plus, l’Empire Ottoman a confié cette province à un groupe de guerriers, les mamelouks, qui règnent presque sans partage sur l’Egypte et échappent à son contrôle. La Sublime porte est de plus en plus fragile dans cette partie de l’Empire. La France pourrait alors jouer sur les deux tableaux. D’une part, couper à l’Angleterre un approvisionnement qui lui est devenu indispensable et d’autre part apparaître aux yeux du Sultan Ottoman comme un pacificateur du territoire.
Dans sa jeunesse, Napoléon s’est très tôt passionné pour l’Orient et ses mystères. Pendant un temps, jeune officier, il avait même envisagé de se mettre au service de l’Empire Ottoman.
A Paris la mode est à l’Egypte et à tout l’imaginaire qu’elle véhicule. On sait que tout est à découvrir là-bas et cela plaît énormément à Bonaparte qui surfe sur la vague selon laquelle la France se doit d’aller de l’autre côté de la Méditerranée, afin d’y transmettre les Lumières. En effet, pour Bonaparte l’Egypte ne doit pas être seulement une campagne militaire supplémentaire. Il y voit la possibilité d’apparaître aussi comme le chef d’une expédition scientifique de grande envergure. Ce sont près de 170 savants et artistes qui vont ainsi l’accompagner dans son périple.
Le directoire accepte alors cette expédition qui a le mérite de s’attaquer à l’Angleterre sans la combattre de front et de délacer le champ de bataille ailleurs qu’en Europe. De plus, secrètement le régime est ravi de voir s’éloigner ce jeune général chez qui pourraient naître un jour des ambitions politiques.
Avant de partir, Bonaparte prépare comme jamais cette expédition. Il lit le Coran, annote le « Voyage en Egypte et en Syrie » de Volney et commande les cartes les plus précises de cette partie de l’Afrique.
Au départ de Toulon, ce sont 14 vaisseaux de ligne, 16 frégates et 72 corvettes et autres chaloupes canonnières qui embarquent. Le 19 mai 1798, la flotte lève l’ancre pour Malte.
L’Île est alors prise sans grande résistance. Bonaparte y laisse plus de 2 000 hommes et reprend la direction de l’Egypte. Il fait alors distribuer sur tous les bâtiments la déclaration suivante :
« Soldats, vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont incalculables. […] Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; leur premier article de foi est celui-ci “ Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète“. Ne les contredisez pas ; agissez avec eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens ; ayez des égards pour leurs muftis et leurs imans, comme vous en avez eus pour les rabbins et les évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit l’Alcoran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus-Christ. Les peuples chez lesquels nous allons traitent les femmes différemment que nous ; mais dans tous les pays, celui qui viole est un monstre. Le pillage n’enrichit qu’un petit nombre d’hommes ; il nous déshonore, il détruit nos ressources, il nous rend ennemis des peuples qu’il est de notre intérêt d’avoir pour amis. La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons à chaque pas des souvenirs dignes d’exciter l’émulation des Français ».
Bonaparte.
Le 1er juillet, les Français débarquent près d’Alexandrie. Le 2 la ville tombe. A la tête de 30 000 hommes, Bonaparte se met tout de suite en route pour le Caire. Durant tout ce périple jusqu’à la capitale égyptienne, les hommes sont très éprouvés, la chaleur et surtout la soif ne les épargnent pas.
Avant la bataille, les Français comptent 18 000 hommes avec 40 canons. Les troupes de Mourad Bey comptent 10 000 cavaliers, un peu moins de 30 000 janissaires (fantassins ottomans), ainsi qu’une cinquantaine de pièces d’artilleries placées dans un camp retranché à Embabech.
Bonaparte apprend que l’artillerie ennemie est quasiment immobile et le restera. Il décide de faire immédiatement déplacer ses troupes afin de les préserver des tirs de canons ottomans. Ainsi, les Français auront « seulement » affaire aux cavaliers.
Constatant le mouvement des troupes françaises, Mourad Bey décide de passer immédiatement à l’attaque et lance 8 000 mamelouks contre la division Desaix puis contre la division Reynier. Bonaparte vient alors se placer entre les troupes de Reynier et le Nil. Ainsi il prend à revers la cavalerie ennemie.
Rapidement, Mourad Bey perd la majorité de ses soldats. Une partie tente de rejoindre la base arrière mais est pris en tenaille par les différents carrés français (Reynier, Dugua, Desaix et Bonaparte). Seuls un peu moins de 3 000 mamelouks parviennent à échapper aux Français et arrivent à leur camp d’Embabech. A cet instant, toute la partie gauche de l’armée française se rue sur Embabech.
Les Français prennent 50 pièces d’artillerie, 400 chameaux, des richesses de toutes sortes et des vivres. Bonaparte n’aura perdu qu’une trentaine d’hommes alors que 20 000 mamelouks ne sortiront pas vivants des combats.
La victoire de Bonaparte lui ouvre la route du Caire, il y entre le 24 juillet. Immédiatement le jeune général lance des travaux dans la ville et s’emploie à faire de cette victoire le point de départ de recherches archéologiques, scientifiques qu’il souhaitait. Mais cette belle victoire est bien vite oubliée.
Avant de prendre la route pour le Caire, Bonaparte donna à l’amiral Brueys l’instruction de ne pas rester dans la rade d’Aboukir qu’il jugeait peu sûre. Mais avec le risque de quitter trop tôt l’Egypte et son souhait de ravitailler sa flotte, Brueys perdit beaucoup trop de temps. Nelson se présenta par surprise devant la rade et fît tonner les 740 canons de ses vaisseaux. Grâce à sa grande maîtrise des mouvements, Nelson contraint les navires français les plus faibles à supporter quasiment tout le feu anglais. S’ajoutant à cela l’incompréhension entre Villeneuve et Bruyes, la défaite est inévitable. Sur 14 vaisseaux, 11 furent perdus.
Les anglais anéantissent la flotte française dans la rade d’Aboukir. Toute retraite devient impossible. Bonaparte se retrouvait alors prisonnier de sa victoire terrestre sans aucun repli maritime possible. Sa seule solution, continuer sur sa lancée et s’enfoncer dans le pays afin de s’y établir solidement.
Privé de sa flotte, Napoléon Bonaparte n’a pas dit pour autant son dernier mot. Il est dans l’obligation de la conquête. Pour cela, il administre, décrète, organise. Il ordonne une attitude irréprochable à ses hommes. Les Français se doivent de respecter la propriété, les mœurs, la religion. Ses méthodes et ses discours plaisent aux orientaux, il assiste même à de nombreuses fêtes locales. Habile communicant, il cite le Coran.
Parallèlement, Bonaparte fonde l’Institut d’Egypte et place à sa tête le mathématicien Gaspard Monge. Ainsi, il fait de cette expédition un véritable enjeu culturel et scientifique. Mais il n’y a pas de frontière entre le volet militaire et le volet scientifique. A l’image du général Caffarelli, proche de Bonaparte, qui fut non seulement chargé de recruter les savants mais aussi présidera la section des Sciences économiques de l’Institut.
Avec l’ensemble de ces hommes de sciences et ces artistes se créent les prémices de l’égyptologie actuelle. Les recensements sont considérables dans le domaine architectural (on dénombre les temples, les nécropoles) dans le domaine artistique. Les Français se penchent sur les savoirs-faires, sur les connaissances en astronomie. Les chimistes de l’expédition travaillent sur le natron, les naturalistes décrivent les paysages et les animaux qu’ils découvrent.
Tous ces hommes ont la plupart moins de 30 ans, leur enthousiasme n’a d’égal que leurs talents. Encouragés par un Bonaparte assoiffé de découvertes et de gloire, toutes ces avancées feront l’objet d’une compilation au sein d’un ouvrage remarquable, « La description de l’Egypte ou Recueil des observations et recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition française ». Ce recueil, qui ne paraitra qu’en 1810, passera presque inaperçu. Malgré tout, il restera comme une référence quasiment incontournable pour les futurs égyptologues.
En 1822, lorsque Champollion résout le mystère des hiéroglyphes, le savant français n’a pas en sa possession la fameuse Pierre de Rosette. Butin de guerre, cette dernière est en Angleterre. Qu’importe, c’est bien un soldat français, le lieutenant Pierre François Xavier Bouchard qui découvre la Pierre et l’apporte au général Menou.
Seule la capacité de travail de Champollion alliée à une intelligence hors du commun lui permettront de découvrir ses secrets vieux de dizaines de siècles. Travaillant à partir de « La description de l’Egypte », Champollion va peu à peu, année après année déchiffrer le texte ancien. Ce n’est que le 14 septembre 1822 que s’écriant « je tiens l’affaire », il permettra au monde de lire les hiéroglyphes.
Pour autant, la France reste en guerre. L’empire Ottoman prend alors conscience d’avoir sur son sol les soldats français. Alerté par l’Angleterre et la Russie, le Sultan déclare la guerre à la France en septembre 1798. Bonaparte décide de reprendre l’offensive et pousse ses troupes vers la Syrie afin de favoriser le soulèvement des chrétiens d’Orient et de s’ouvrir la route de Constantinople voire peut être même la route des Indes.
Mais ce ne sont pas les fusils ni les sabres ottomans qui ralentissent les Français, mais la Peste. A Jaffa, sentant ses hommes vacillés, Bonaparte se rend lui-même au chevet des malades et touche les soldats infectés, il les console et les encourage. L’armée repart galvanisée.
Fin mars 1799, les Français préparent le siège de Saint-Jean-d’Acre. De nombreux assauts restent inutiles jusqu’en mai. Il renonce et lève le siège. Malgré les renforts de Kléber et la bravoure de Murat, les Français doivent se résoudre à regagner l’Egypte. Bien leur en prend car l’Egypte qu’ils retrouvent n’est plus la province pacifiée qu’ils ont quitté.
Bonaparte réprime très durement la révolte de l’Ange-El-Mohdy et reprend la presqu’île d’Aboukir que Marmont n’avait pas réussi à maîtriser. 3 000 janissaires meurent dans les combats et 12 000 se noient dans la rade. La stratégie de Bonaparte est cruelle mais victorieuse.
Au retour du combat, Kléber tombe dans les bras de Bonaparte et s’exclame « Général, vous êtes grand comme le monde ! » Mais Bonaparte a déjà la tête en France.
Recevant plusieurs lettres de son frère Joseph qui l’alerte sur la situation en Europe, Napoléon Bonaparte doit se résoudre à quitter la terre d’Egypte. Pour autant, il ne souhaite pas voir anéantir les efforts que lui et ses hommes ont réalisé depuis des mois. Il transmet alors le commandement général de l’armée d’Orient à Kléber, valeureux soldat aimé de ses hommes. Le 23 août 1799 Bonaparte met discrètement les voiles pour la France.
Malgré la confiance que lui fit Bonaparte, Kléber est déçu de l’attitude de son supérieur et rapidement le ressentiment se transmet à l’ensemble des troupes françaises.
La nouvelle de l’arrivée du Grand Vizir à la tête d’une armée en Syrie poussa les Français à des négociations. Contraint et forcé, Desaix signa alors la convention d’El-Arish le 28 janvier 1800. Les Anglais en profitèrent pour imposer leurs conditions et permirent la traversée de la Méditerranée aux bâtiments français. Mais l’Angleterre dénonça la convention du 28 janvier 1800, ce qui rendit tout son courage à Kléber.Reprenant l’offensive les Français reprennent l’Egypte et incorporent dans leurs rangs des Grecs, des Syriens et des Nubiens. Mais le 14 juin 1800 Kléber tombe sous le coup de poignard d’un fanatique musulman, le jour même où Desaix expire lui aussi à la bataille de Marengo.
Par ancienneté, c’est Menou qui prend la direction de l’armée d’Orient. Mais il n’a ni l’étoffe d’un général ni les qualités d’un administrateur. Jalousé et ayant très peu d’autorité, Menou tient Le Caire jusqu’au 2 septembre 1801. En effet, les Anglais ont vite compris que cet homme ne ferait pas le poids face à leurs offensives. Un an plus tard les Anglais à leur tour cèdent l’Egypte au Sultan. Ainsi se termine l’une des épopées qui marqua le plus Bonaparte et qui lui laissa aussi le plus de regrets.
Il serait très difficile de faire un bilan exhaustif de l’expédition d’Egypte. Certes au final, cette campagne est un véritable échec sur le plan militaire et n’aura même pas le mérite de mettre en place une quelconque stratégie pour l’avenir de l’influence française dans cette région.
C’est évidemment sur le plan scientifique que l’entreprise de Bonaparte est la plus fructueuse ; c’est d’ailleurs certainement la part de l’aventure dont il restera le plus fier. Les Français posent les bases de l’égyptologie. Outre, la découverte de la Pierre de Rosette, c’est tout un peuple et une histoire disparus qui, petit à petit, refont surface et vont émerveiller le monde.
Rentrant précipitamment en France, Bonaparte quitte les habits du général révolutionnaire pour prendre ceux du futur maître de l’Europe, du législateur, de l’administrateur, du souverain, de l’ogre aussi… Son destin est en marche.
Le 15 octobre 1815, à la vue de l’Île de Sainte-Hélène, Napoléon Ier, Empereur déchu lança à son entourage : « J’aurais mieux fait de rester en Egypte, je serais à présent Empereur de tout l’Orient ». Preuve que la terre des pharaons continua de le hanter jusqu’à la fin.
Bonaparte et l’Egypte éd. Favre, 2005, Frédéric Künzi
Les plus belles victoires de Napoléon, éd. Atlas, 2003, Patrick Facon, Renée Grimaud, François Pernot