Que serait-il arrivé si.... ?
On appelle « uchronie » un récit se déroulant dans un univers dont l’histoire a, à un moment donné, dévié par rapport à la nôtre : par exemple, l’Allemagne a gagné la Seconde Guerre mondiale, ou bien Napoléon a remporté la bataille de Waterloo.
Ce thème revient régulièrement à la mode : en 2004, un roman de Philip Roth, le Complot contre l’Amérique, imagine ce qui serait advenu si Charles Lindbergh (le célèbre aviateur qui s’est, de fait, rapproché idéologiquement du nazisme à la fin des années 1930), avait été élu aux États-Unis à la place de Franklin D. Roosevelt, à l’issue d’un hypothétique combat électoral en 1940.
Plus qu’un thème, l’uchronie constitue un genre littéraire autonome dont on discute parfois pour savoir s’il convient ou non de le rattacher à la science-fiction. Ce débat peut paraître stérile ou, à tout le moins, déplacé, mais le fait est que de nombreuses uchronies – et non des moindres – ont été publiées dans des revues et des collections de science-fiction et que les deux genres semblent liés l’un à l’autre par un réseau subtil de correspondances.
D’abord, les auteurs d’uchronies, lorsqu’ils cherchent à légitimer les univers où se déroulent leurs récits, font souvent appel à des thèmes appartenant en propre à la science-fiction comme, par exemple, les voyages dans le temps. L’uchronie est alors la résultante d’un changement opéré dans le passé par quelque explorateur temporel ayant entrepris de changer l’histoire ou ayant introduit malgré lui un nouveau paramètre dans l’ordre de succession des événements.
Ensuite, les uchronies ressemblent beaucoup aux histoires d’univers parallèles, à tel point qu’il arrive fréquemment aux spécialistes de les confondre. La différence réside cependant dans la place que les uchronies accordent à l’histoire. Et c’est précisément en cela qu’elles se rapprochent encore de la science-fiction, car l’un et l’autre genres se nourrissent d’histoire et ne peuvent fonctionner qu’en s’articulant autour des concepts issus de la représentation occidentale du devenir historique : progrès, développement, causalité, évolution – ou leurs contraires exactement symétriques.
Certains critiques ont cru déceler une « tentation de l’uchronie » dans les chansons de geste du Moyen Âge. L’histoire, telle qu’elle est rapportée dans ces textes, diffère, certes, sensiblement de l’histoire réelle. Mais s’il en est ainsi, c’est plus dans un souci de persuader de la « réalité » de ce qui est raconté que dans celui d’inviter l’auditoire à réfléchir sur le sens de l’histoire, ce concept n’ayant évidemment pas la même signification au Moyen Âge qu’aujourd’hui.
Or, tel semble être le projet essentiel de l’uchronie moderne : offrir une réflexion sur le sens – dans la double acception de direction et de signification – de l’histoire. On peut alors dire que le genre apparaît vers la fin du XIXe, et que l’un des premiers textes qui s’y rattache est sans doute le chapitre XXI de l’ouvrage de Delisle de Sales, Ma République, où est offert « un tableau de la Révolution telle qu’elle aurait pu être si l’attitude de Louis XVI envers ses nobles avait été assez ferme pour que le serment du Jeu de paume en devienne inutile » (P. Versins, auteur de l’Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction).
Au XIXe siècle, l’uchronie connaît un certain succès en France, où elle sert surtout de prétexte à des pamphlets politiques ou philosophiques à peine déguisés. C’est le cas, notamment, de l’ouvrage de Louis Geoffroy, Histoire de la monarchie universelle : Napoléon et la conquête du monde, 1812-1832 (publié en 1836 et réédité en 1983). Dans cet ouvrage, l’auteur décrit ce qui s’est réellement passé lors de la campagne de Russie : en fait, Napoléon conquiert Moscou en 1812. Fort des ressources de tout le continent et de l’appui moral du nouveau pape (son oncle), il réussit à débarquer en Angleterre. Tous les pays européens passent alors sous la coupe du nouveau « Souverain de l’Europe », qui, après la conquête successive de l’Empire ottoman, de l’Afrique, de la Chine, de l’Australie et des Amériques devient le monarque universel de la Terre entière… Dans la même veine, en 1857, Charles Renouvier publie anonymement, sous le titre Uchronie, un tableau historique apocryphe des révolutions de l’Empire romain et de la formation d’une fédération européenne.
Mais, si l’uchronie du XIXe siècle est surtout française, celle du XXe se révèle principalement anglo-saxonne. Cette dernière est caractérisée par un certain nombre de thèmes clés : d’une manière générale, elle nie le capitalisme, efface le développement de l’Europe, réduit les États-Unis au sous-développement et ramène l’Angleterre à la féodalité. Les uchronies française et anglo-saxonne s’opposeraient donc comme Jules Verne et H. G. Wells, et l’on aurait une histoire uchronique française optimiste, ayant foi dans le progrès, alors que l’uchronie anglo-américaine tournerait résolument le dos au développement des sciences et des techniques. Les choses ne sont certainement pas aussi simples, mais il n’en demeure pas moins que les uchronies modernes les plus importantes sont presque toutes d’origine anglo-saxonne, même si elles sont souvent loin de dépeindre des univers en régression par rapport au nôtre, fût-ce du seul point de vue de l’évolution technologique.
C’est en Angleterre que paraît en 1932 l’ouvrage de John Collings If or history rewritten (Si ou l’Histoire réécrite), recueil d’essais uchroniques dus à la plume d’auteurs aussi divers que W. S. Churchill (si Lee n’avait pas gagné la bataille de Gettysburg) ou G. K. Chesterton (si Don Juan d’Autriche avait épousé Mary, reine d’Écosse).
Ce livre montre bien quels liens unissent l’uchronie à la représentation qu’une société se fait de son histoire, d’autant qu’il privilégie, comme c’est souvent le cas, les événements liés à des individus et non ceux résultant de facteurs sociaux plus complexes et moins évidents. Cette tendance se confirme au travers de romans tels que De peur que les ténèbres (Lest darkness fall, 1941) de L. Sprague de Camp ou Autant en emporte le temps (Bring the jubilee, 1953) de Ward Moore qui, tous deux, font intervenir des éléments relevant de la science-fiction.
Par contre, le Maître du haut château (The Man in the High Castle, 1962) de Philip K. Dick constitue une œuvre profondément originale. Dick y dépeint un univers où les Allemands et les Japonais ont gagné la Seconde Guerre mondiale et où circule un livre décrivant un monde où les Alliés ont remporté la victoire, mais qui n’est pas le nôtre. Fiction à l’intérieur de la fiction, donc ; les deux sont fausses ou les deux sont vraies : le texte impose son code et sa légalité, mais il ne les impose que pour lui. L’uchronie se trouve ainsi investie d’une dimension nouvelle et devient le lieu où s’affrontent l’en-deçà et l’au-delà du discours historique qui le cautionnent et le dénoncent tout à la fois : le sens et la fiction.
Plus conventionnelles sont les œuvres de H. Beam Piper, comme les Mondes de l’Imperium (The Worlds of the Imperium, 1962) et Kalvan d’outre-temps (Lord Kalvan of Otherwhen, 1965), de P. J. Farmer (The Gate of Time, 1966), de Randall Garrett (Too Many Magicians, 1967) ou Robert Silverberg, la Porte des mondes (The Gate of the Worlds, 1967).
En revanche, Pavane (1968) de Keith Roberts constitue, au même titre que le roman de Dick, l’un des chefs-d’œuvre de l’uchronie moderne. Sept nouvelles décrivent une Angleterre du XXe siècle qui aurait pu voir le jour à la faveur de certains événements historiques : après l’assassinat de la reine Elisabeth en 1588, l’Invincible Armada triomphe ; l’Espagne catholique et le Pape, vainqueurs, condamnent le progrès technique. Au XXe siècle, le monde ressemble beaucoup à celui de la Renaissance, mais des recherches secrètes sont menées dans les sciences prohibées et démoniaques : chimie, physique, électricité…
Rêve de fer (Iron dream, 1972), de Norman Spinrad, diffère sensiblement des autres exemples du genre. Ce n’est pas le roman qui est une uchronie dans ce cas précis mais l’univers qui l’a vu naître, puisqu’il est censé avoir été écrit par Adolf Hitler après que celui-ci eut trouvé refuge aux États Unis, déçu par l’échec de sa carrière politique en Allemagne. Le titre qu’Hitler a donné à son œuvre est Lord of the Swastika et ce livre, nous dit-on, a remporté un Hugo en 1954.
Plus littéraire mais moins audacieux, la Gloire de l’Empire de Jean d’Ormesson, qui fut couronné par le grand prix du roman de l’Académie française, prouve que des écrivains français savent trouver dans l’uchronie matière à une approche originale de l’histoire : dans un monde imaginaire, un homme tiraillé entre l’action militaire et la méditation philosophique conquiert le pouvoir – il devient le plus grand empereur de l’Histoire – et l’abandonne.
L’uchronie est toujours un genre en faveur : en témoignent le S.S.-GB de Len Deighton (1978), l’Appel du 17 juin d’André Costa (1980) et surtout l’étonnant Ariosto Furioso de Chelsea Quinn Yarbro (1980), qui dépeint une Renaissance alternative où les Médicis ont réussi à fédérer l’Italie : l’Arioste y écrit une suite à son Orlando Furioso et son texte est reproduit dans le corps même du roman, permettant ainsi, là encore, à une fiction d’en interpénétrer une autre pour l’éclairer et la compléter.
Reflet de la perception que chaque société a de son passé, l’uchronie participe à la fois du roman historique et de la science-fiction. C’est une interpellation de l’histoire au travers de la fiction qui invite à repenser le fait littéraire. Car, au fond, tout roman n’est-il pas une uchronie ?