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Quelques Pièces Anatomiques de Communautés Nationales.
![Les Reliques de DANTE chez Bernat ESPARZA [1900-1987] Les Reliques de DANTE chez Bernat ESPARZA [1900-1987]](/ressources/contrib/data/media/11028827.jpg)
L’identité nationale
L’idée de nation italienne s’est enracinée à Florence
Dante, sa disparition et l’Italie
Comment la tête de Dante devient une relique
L’exaltation du passé du peuple Charrua
Les derniers représentants du peuple Charrua
Les données isolées forment un tout
Que nous apportent les crânes reliques de Dante et de Vaïmaca?
Bibliographie
Pierre-François Puech et Bernard Puech
L’identité nationale de l’Italie fut construite récemment à partir d’une unification culturelle et d’un lointain passé où sont apparus de grands ancêtres et des héros. L’histoire d’une multitude de faits qui forment une continuité historique a ainsi construit une nation et forgé la stature emblématique d’hommes, comme Dante (1265-1321), devenus des héros pour qui une trame a été tissée afin de les faire revivre. L’anecdote de la « Sasso di Dante », qui fut le siège de pierre sur lequel Dante Alighieri méditait et puisait ses pensées profondes, montre que l’histoire publique de Dante, à la fois symbolique et matérielle, sert à le faire admirer par la population.
L’idée de nation italienne s’est enracinée à Florence, capitale du nouvel Etat de 1864 à 1870. La langue parlée est celle de son poète Dante « premier élément de l’unité qui a produit l’idée de nationalité qui …s’est transformée en un fait » (Barlow, cité par Caesar 1995). Dante est le grand ancêtre de Florence qui l’honore de toutes les manières possibles. Ainsi, une plaque murale rappelle la présence d'une roche qui était le siège préféré de Dante. Le poète pouvait y méditer tout en suivant la construction de la Cathédrale. Le succès de l’anecdote fit que le sculpteur Rodin a envisagé de représenter Dante Alighieri assis sur sa pierre, méditant à propos de la Divine Comédie. Rodin a donc modelé sa Porte de l’Enfer et conçu le plan d’assoir le poète, face à cette Porte, les pieds serrés sur ce rocher.
Mais autre chose est venu de cette idée. En effet, dans cet ensemble Dante aurait perdu son caractère. Rodin a alors conçu une autre représentation, celle du Penseur qui symbolise celui qui pense à ce qui peut être.La perception de l’universalité du « Penseur » est donc venue à Rodin en 1880 lorsqu’il s’est trouvé confronté à la mise en scène de la « Divine Comédie ». Un premier élément a été le rejet de l’idée d’unir la Porte de l’Enfer à Dante dans un même ensemble sculpté. Ce changement d’attitude a donné naissance à une nouvelle identité : celle du Penseur. Une fois inventé ce patrimoine commun, en 1888, il restait à établir une version monumentale pour figurer le génie de l’Homme. La sculpture fut offerte à la ville de Paris, en 1904.
Cet exemple montre comment la nouvelle « construction » a récupéré l’espace de Dante pour lui donner une perspective plus universelle. D’une façon comparable, les constructions, ou inventions, nationales s’élaborent à l’aide d’observations individuelles qui fixent le « caractère » d’un peuple. Dans les deux cas, il y a, en vue de la réalisation, quelque chose à récupérer qui fait référence.
Dante, sa disparition et l’Italie. Au mois de septembre 1321 mourut dans la cité de Ravenne en Romagne, Dante Alighieri qui revenait d’ambassade à Venise. Il fut enseveli en poète et grand philosophe, devant la porte de l’église Saint-François. C’est également à Ravenne que Dante a écrit le plus célèbre livre de la littérature italienne, mais c’est à Florence, sa ville natale, que la première chaire fut instituée pour que Giovanni Boccace (1313-1375) puisse écrire sa biographie. Sa vie et son œuvre se sont trouvées commentées un demi-siècle après sa mort et affirmées comme éléments culturels fondateurs.
La biographie de Dante est faite d’anecdotes et de mythes, citons pour exemple le récit d’une apparition de Dante, au cours d’un rêve de son fils Iacopo, pour indiquer une cache dans le mur de son ancienne chambre où se trouvaient les treize derniers chants du Paradis.
Enfin, un mausolée fut construit, en 1483, au flanc de l’église San Francesco pour abriter la dépouille de Dante (image n°3). Pietro Lombardini sculpta la stèle et le lieu devint sacré. On peut supposer que Pietro a pris le modèle de la figure de Dante imaginé par Giotto dans la chapelle du Podestat de Florence. Cette fresque, peinte alors que Dante était mort depuis seize années, a joué le rôle de prototype pour toutes les représentations du poète. Or, il faut savoir que l’image ne correspond pas aux descriptions contemporaines de Dante qui évoquent un poète portant la barbe. Cette objection n’eut pas d’effet sur l’image que l’on a de Dante car l’idée de redécouverte fut trop grande en 1839 lorsque la fresque fut nettoyée du badigeon de blanc ajouté à l’époque où la chapelle servait de garde-manger (Didi-Huberman 1994).
C’est la période où les événements littéraires s’enchevêtrent avec les faits politiques car les gens de culture s’engagent en faveur du « caractère national » italien. La nation cherche alors à ancrer plus certainement son identité car elle n’a pas encore trouvé sa capitale et il faut faire oublier le patriotisme local construit autour des campaniles. Le pays a donc besoin de héros et Dante permet de chanter le passé et l’Italie latine.
Dante, objet de la mémoire, rassemble ainsi les italiens autour des origines et donne un sens et une forme au pays. Son portrait par Giotto, autre héros du sentiment national né du mouvement de la Renaissance, sert alors l’histoire des origines. C’est ainsi que le nationalisme du Tyrol italien (Trente), après s’être soulevé contre les Autrichiens en 1848, peut invoquer le passé et les « frontières naturelles ». Le combat de l’unité de la nation italienne est lancé. Il aboutit à la création du Royaume d’Italie en 1861 et les célébrations se fondent avec le sixième centenaire de la naissance de Dante.

Maxillaire supérieur (plâtre) de Dante, absence des incisives latérales et d’une molaire avec déviation de la ligne médiane du palais. Dante avait une déformation congénitale qui permet d'authentifier son crâne. Courtoisie de Francesco Mellegni
© Francesco Mellegni
Francesco Mellegni

L’exaltation du passé du peuple Charrua nous fournit l’exemple d’un autre type de connaissance prise pour la construction identitaire d’une population. Elle nous fait pénétrer dans le monde des peuples autochtones exploré, du XIVe au XXe siècle, par des voyageurs partis inventorier la terre. Les musées collectent alors des objets dits « de curiosité » parce qu’ils surprennent ou viennent de loin. Dans la pratique, leur insatiable appétit leur fait accumuler toutes sortes de curiosités allant jusqu'à collectionner les corps humains exotiques gardés comme des totems.
On apprend ainsi que les Charruas apparurent dignes d’intérêt à l’Académie des sciences française en 1833. Cette année là quatre captifs, qui avaient résisté à l’envahisseur portugais et faits prisonniers, furent examinés à Paris par Alexandre Dumontier de la faculté de médecine et le naturaliste Julien-Joseph Virey du Muséum d’histoire naturelle.
Le musée avait acquis, deux années auparavant, la collection de crânes de F. Gall et recherchait des pièces anatomiques. Les Charruas, qui vivaient près du fleuve Uruguay, furent donc des curiosités naturelles pour Virey, alors que Dumontier les consulta en humaniste. Il cherchait à se rapprocher des différents peuples et participera par la suite à l’expédition de Dumont d’Urville, de 1837 à 1840, qui se rendit dans les régions telles que l’Amérique latine, Madagascar, Java, Hawaï ou la Nouvelle-Zélande.
J-J Virey observa, pour l’Académie des sciences, la conformation du crâne et trouva que le Charrua était sans conteste « le plus brute » des sauvages d’Amérique. « Toujours sale et puant », le Charrua ne connaissait « ni danses, ni jeux, ni chanson, ni musique, ni société ». Pour sa part, Dumontier s’acquitta de ses visites aux Charruas en partageant leurs repas afin de mieux les écouter. Il étudia et analysa ces représentants du peuple Charrua et constata que leur orgueil se trouvait « offensé de savoir qu’on les montre comme des animaux de ménagerie ».
Les derniers représentants du peuple Charrua étaient les survivants d’un naufrage comme ceux que l’on peut voir entassés sur le tableau du radeau du navire « la Méduse » qui se trouve au musée du Louvre. Les deux aventures sont édifiantes car elles illustrent toutes les deux le destin d’une chute programmée.
Chasseurs-collecteurs, les Charruas s’étaient opposés à la colonisation de leur terre natale. Pourchassés, leur extermination devait être totale. Ceux qui survécurent aux massacres servirent d’esclaves. C’est ainsi que le Cacique (gardien de la tribu) Vaïmaca Peru, le guérisseur Senaque, le dresseur de chevaux Tacuavé, et la jeune indienne Guyunusa, furent cédés à un directeur de Collège de Montevideo qui leur fit traverser l’océan atlantique. C’est pourquoi ils ont pu être amenés à Paris et ont pu être revendiqués récemment par l’Uruguay afin d’établir clairement les filiations historiques de la nation. Que l’on sache, pourtant, que « l’Uruguay est aujourd’hui le seul pays d’Amérique du Sud qui ne compte pas de communauté indigène autochtone du moment de la conquête, aucun n’ayant survécu à un processus qu’on peut légitimement qualifier d’ethnocide » (Dario Arce Asenjo).
Débarqué en mai 1833, Senaque mourut le 26 juillet. Le second à mourir fut Vaïmaca Peru, le 13 septembre 1833. Le corps de ce dernier fut préservé au Musée de l’Homme à Paris et reste, de ce fait, le seul conservé parfaitement identifié. L’association des descendants des peuples autochtones d’Amérique a demandé dans les années 1980 le rapatriement de son corps, qui eut lieu le 18 juillet 2002. Un dernier examen scientifique fut pratiqué avant que la dépouille du cacique Vaïmaca Peru ne soit transférée vers le Panthéon national de l’Uruguay. L’étude, faite par Monica Sans et al., a vérifié que la morphologie de Peru soit conforme et que les stigmates correspondant au coups de sabre reçus lors de la dernière bataille, à Salsipuedes, soient présents. L’examen de la dentition correspondait également avec l’usure décrite (Puech 1978). L’ADN examiné a de plus montré la proche parenté de ce Charrua avec les indiens Pampa-Patagoniens et notamment ceux de la préhistoire enterré dans l’est de l’Uruguay. Le nom de Vaïmaca se trouve ainsi inscrit dans l’histoire proto-nationale de l’Uruguay.
Les données isolées forment un tout. La description des peuples autochtones fut d’abord un mélange d’observations et de récits alors que la collecte et la mise en fiche des hommes et des objets a enrichi les collections de musée. C’est ainsi que celui qui est différent, voire « sauvage », a été pensé comme l’Autre et que l’on a cherché à définir sa place. Le sujet, devenu historique, a pris un fort relief lorsque la période moderne a ensuite multiplié les enquêtes et rassemblé les données concernant les Nations sans Etat.
Sorti de son retrait du monde pour donner une image visible des Charruas, Vaïmaca ne se laisse pas seulement examiner mais devient apparenté à la vie de l’Uruguay. Il contribue aussi à faire être une collection d’anecdotes sur les peuples premiers.

Le cinéma, qui développe la vie des peuples autochtones comme un spectacle du monde, est pour les anthropologues à l’origine d’une multiplication d’images qui permettent une meilleure lecture de l’espèce humaine. C’est ainsi que l’on a compris certaines usures très particulière des dents en regardant de près les aborigènes manger et nettoyer leurs dents.image. En effet, tout documentaire met l’accent sur le comportement de l’individu pour tenter de montrer les faits par leurs fonctions.
Que nous apportent les crânes reliques de Dante et de Vaïmaca? Deux histoires s’enchaînent ici pour raconter la création d’identités nationales :
-l’époque de Cuvier qui a besoin d’êtres humains insolites qui peuvent être exhibés afin de susciter des interrogations comme : « Qu’est-ce que l’homme ? » ou « Que fait l’homme de la nature présente en lui ? ». Ces interrogations sur l’identité venaient de la place peu claire, mal définie de l’Autre. Cette lecture du monde a montré que Vaïmaca avait une nation que le peuple actuel a honorée comme étant ancestrale du pays ;
-et puis, il y a l’histoire des mouvements démocratiques qui défendent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’idée d’un temps long a besoin d’ancêtres remarquables qui illustrent la chronique et permettent à l’histoire de construire la nation « imaginée ». Le cas de Dante montre qu’il y a quelque chose de préparé pour que le passé soit lié au présent comme au futur.
Les reliques de Dante et de Vaïmaca sont des réalités historiques qui excèdent de beaucoup leur propre identité parce que leur sens vient de l’orientation que donne le patriotisme. En conclusion, Dante et Vaïmaca illustrent le fait que le nationalisme ethno-linguistique veut que le caractère d’un peuple soit identifié par l’image que le présent se donne de son propre passé.
Bibliographie
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Didi-Huberman G. 1994. Ressemblance mythifiée et ressemblance oubliée chez Vasari : la légende du portrait sur le vif. In « Mélanges de l’Ecole française de Rome. Italie et Méditerranée T.106, n°2 : 383-432.
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