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Eléments de médecine antique (1)
Considéré depuis Galien comme la pierre angulaire de l'enseignement d'Hippocrate[1], le système des humeurs[2] est présenté dans La nature de l'homme qui fut longtemps attribué à Hippocrate[3]. Son principe repose sur le postulat que la santé résulte du mélange (crase[4]) équilibré des fluides corporels que sont les humeurs[5], l'eucrasie[6], et que toute maladie provient soit d'un déséquilibre des humeurs[7] (surabondance ou manque excessif), la dyscrasie[8], soit lorsque l'une des humeurs s'isole et se met à fluer, causant une double douleur, à l'endroit qu'elle quitte et à l'endroit où elle se fixe[9]. Ces humeurs sont le sang[10], de couleur rouge[11] qui est produit par le cœur, la bile jaune[12] qui provient du foie, le phlegme[13], de couleur blanche, ou pituite, qui est produit par le cerveau[14], et la bile noire[15] provenant de la rate. Chacune de ces humeurs est associée avec une des quatre saisons, et avec les quatre qualités fondamentales que sont le chaud, le froid, le sec et l'humide[16]. C'est Galien[17], qui, en prenant pour source le texte hippocratique La nature de l'homme, développa et affina ce système[18]. Les nombreux aspects de sa pensée présentent de profondes différences avec celle du corpus hippocratique[19]. Selon Galien, la santé est faite d'équilibres successifs imbriqués les uns dans les autres : les quatre humeurs étant le produit des quatre qualités fondamentales, l'altération d'une de ces quatre qualités fondamentales peut provoquer la maladie[20] ; la base de la doctrine de Galien repose sur les quatre qualités fondamentales, et non pas sur les quatre humeurs[21]. Nous avons regroupé ci-dessous les associations appliquées aux humeurs rencontrées dans le corpus hippocratique et dans les écrits de Galien entre humeur, élément, qualités, couleur, organe d'origine, saison propice, âge propice et goût[22] :
éléments : air, eau, terre, feu[23] ; qualités : chaude et humide ; couleur : rouge ; organe d'origine : coeur ; saison propice : printemps ; âge propice : enfance ; goût : doux.
élément : eau ; qualités : froide et humide ; couleur : blanche ; organe d'origine : cerveau ; saison propice : hiver ; âge propice : vieilesse ; goût : salé.
élément : feu ; qualités : chaude et sèche ; couleur : jaune ; organe d'origine : foie ; saison propice : été ; âge propice : jeunesse ; goût : amer
élément : terre ; qualités : froide et sèche ; couleur : noir ; organe d'origine : rate ; saison propice : automne ; âge propice : âge mur ; goût : aigre
Pour la prévention des maladies engendrées par un déséquilibre humoral, le médecin peut recommander de modifier le régime alimentaire suivant les saisons[24]. La guérison d'un malade, envisagée dans ce système complexe, varie selon tout un chacun et ne pourra être obtenue que par un médecin qui saura rétablir l'équilibre des humeurs. Purgatifs ou saignées peuvent aider à l'expulsion de la surabondance de l'humeur concernée qui dérègle la symétrie de l'organisme et créé le déséquilibre intérieur[25] qu'est la dyscrasie, tout comme un régime alimentaire spécifique pourra lui apporter l'élément qui lui fait défaut. Est donc considéré comme sain le corps dont l'harmonie humorale n'est pas altérée[26]. La médication d'un excès se fait généralement par son opposé, comme il est dit dans le corpus hippocratique à propos des quatre qualités élémentaires :
« Si c'est le chaud, ou le froid, ou le sec, ou l'humide qui nuit à l'homme, il faut que le médecin habile guérisse le froid par le chaud, le chaud par le froid, l'humide par le sec, le sec par l'humide[27]. »
Fabien Delouvé
Université Paris 8
NOTES
[1] C. 460 av. J.-C. - 370 av. J.-C.
JOUANNA, Jacques : La naissance de l'art médical occidental in GRMEK, Mirko Dražen (dir.) : Histoire de la pensée médicale en Occident. 1. Antiquité et Moyen Age. Éditions du Seuil. Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre, Paris, 1995, pp. 25 - 66, p. 33.
[2] Chumoi.
[3] HIPPOCRATE : La nature de l'homme in œuvres complètes d'Hippocrate. Traduction nouvelle avec le texte grec en regard, collationné sur les manuscrits et toutes les éditions ; accompagnée d'une introduction, de commentaires médicaux, de variantes et de notes philologiques ; suivie d'une tablé générale des matières, par É. Littré, de l'Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres), de la Société d'Histoire Naturelle de Halle, et de la Société de Biologie de Paris. Tome sixième. Édité par J. B. Baillière, Paris, 1849, tome sixième, pp. 33 - 69, section 4, page 39 : Le corps de l'homme a en lui sang, pituite, bile jaune et noire ; c'est là ce qui en constitue la nature et ce qui y crée la maladie et la santé. Il y a essentiellement rapport de santé quand ces principes sont dans un juste rapport de crase, de force et de quantité, et que le mélange en est parfait ....
On attribue de nos jours ce texte à Polybe, disciple et gendre d'Hippocrate (JOUANNA, Jacques : La postérité du traité hippocratique De la Nature de l'homme : la théorie des quatre humeurs in MÜLLER, Carl Werner ; BROCKMANN, Christian ; BRUNSCHÖN, Carl Wolfram : Ärzte und ihre Interpreten. Medizinische fachtexte der antike als forschungsgegestand der Klassischen Philologie. Édité par K.S. Saür München, Leipzig, 2006, p. 117).
[4] Crasis.
[5] Le terme chumos désigne tout élément liquide, et peut ainsi être rendu en français par "fluide" ou "suc". La langue latine traduira chumos par humor (PRADIER, Jean-Marie : La Scène et la fabrique des corps – Ethnoscénologie du spectacle vivant en Occident [Ve siècle av. J. - C. - XVIIIe siècle]. Édité par les Presses Universitaires de Bordeaux, collection Corps de l'esprit, Bordeaux, 2000, p. 90).
[6] Eucrasia. Le préfixe "eu" désignant ce qui est "bon" et "bien" (ou "agréable"), l'eucrasie est le bon mélange, c'est -à-dire le mélange équilibré des humeurs.
[7] LE BLANC, Jocelyne : L'archéologie du savoir de Michel Foucault pour penser le corps sexué autrement. Éditions l'Harmattan, Paris, 2004, p. 187.
[8] Duscrasia. Notons que l'emploi de ce terme n'est pas limité à des traités de médecine, se rencontrant dans les Vies parallèles de Plutarque (c. 46/49 - 125), comme dans la seconde section du Dion (II, 2, 958d - e) : Bien des gens, il est vrai, rejettent ces sortes d'apparitions, et prétendent que jamais ni spectres ni esprits n'ont apparu à un homme sensé ; et que les enfants, les femmes, et les hommes dont la tête est affectée par quelque maladie, dont l'esprit subit un déséquilibre ou le corps s'altère, sont les seuls qui admettent ces imaginations vaines et absurdes, et se frappent de l'idée superstitieuse qu'ils ont en eux un mauvais génie (PLUTARQUE : Les vies des hommes illustres par Plutarque. Traduites en français, précédées de la vie de Plutarque par Ricard. Édité par Didier, Paris, 1844).
[9] JOUANNA, Jacques : La naissance de l'art médical occidental, op. cit., p. 57. La référence présente dans le corpus hippocratique se trouve dans la quatrième section de La nature de l'homme, op. cit., p. 41 : ... il y a maladie quand un de ces principes est soit en défaut soit en excès, ou, s'isolant dans le corps, n'est pas combiné avec tout le reste.
[10] Aima, en latin, sanguis.
[11] L'association d'une couleur à une humeur se trouve dans le sixième livre des Épidémies du corpus hippocratique, cinquième section, partie 8 (œuvres complètes d'Hippocrate, op. cit., tome cinquième, p. 319) : La langue indique l'urine ; la teinte jaune provient de la bile (la bile vient des corps gras), la teinte rouge, du sang ; la teinte noire, de la bile noire ; la sécheresse, d'une inflammation fuligineuse et des affections de la matrice ; la teinte blanche, de la pituite.
[12] Xanté cholé, en latin flava bilis.
[13] Phlégma, en latin pituita.
[14] Notons que le corpus hippocratique (Maladie sacrée, 14 - 17, tome VI de l'édition de Littré, pp. 386 - 395), présente, comme le dit Jackie Pigeaud, « un monisme de la sensibilité et de la pensée, qu'il attribue à un même centre, le cerveau » (PIGEAUD, Jackie : Folie et cures de la folie chez les médecins de l'Antiquité Gréco-romaine – La manie. Ouvrage publié avec le concours du CNRS. Les Belles Lettres, collection d'Études anciennes n°112, Paris, 1987, p. 56) : Le cerveau est le centre de la pensée, des émotions et de la distinction entre le laid et le beau, le bien et le mal : Il faut savoir que, d'une part, les plaisirs, les joies, les ris et les jeux, d'autre part, les chagrins, les peines, les mécontentements et les plaintes ne nous proviennent que de là (le cerveau). C'est par là surtout que nous pensons, comprenons, voyons, entendons, que nous connaissons le laid et le beau, le mal et le bien, l'agréable et le désagréable ....
[15] Mélaina cholé, en latin atra bilis.
[16] La prédominance d'une des quatre humeurs selon la saison, et donc selon un excès de chaleur, de froid, de sécheresse ou d'humidité est située dans La nature de l'homme du corpus hippocratique (section 7, pp. 47 - 48 de l'op. cit.), où il est dit que la pituite (phlegme) est surtout présente dans l'organisme en hiver, le sang l'est au printemps, et les deux formes de bile (noire et jaune) le sont en automne : La pituite augmente chez l'homme pendant l'hiver ; car, étant la plus froide de toutes les humeurs du corps, c'est celle qui est la plus conforme à cette saison. [...] Au printemps, la pituite conserve encore de la puissance, et le sang s'accroît ; le froid se relâche, les pluies arrivent, et le sang prévaut sous l'influence de l'eau qui tombe et des journées qui s'échauffent; ce sont les conditions de l'année qui sont le plus conformes à sa nature, car le printemps est humide et chaud. [...] En été, le sang a encore de la force, mais la bile se met en mouvement dans le corps, et elle se fait sentir jusque dans l'automne.
Des passages similaires se trouvent dans d'autres textes issus du corpus hippocratique (Airs, eaux et lieux, sections 8 et 11, tome second de la traduction de Littré, pp. 33 - 37, 51 - 53 ; Aphorismes livre I, 12 et 15, tome sixième, pp. 465 - 467 et surtout le livre III, pp. 487 - 502 ; Des humeurs, section 12, tome cinquième, p. 493).
[17] Galien fut parfois considéré comme le dernier grand médecin de l'Antiquité (GEOFFROY SAINT-HILAIRE, Isidore : Histoire naturelle générale des règnes organiques. Principalement étudiée chez l'homme et les animaux. Tome Premier, édité par Victor Masson, 1854, p. 28 ; STAROBINSKI, Jean : Histoire de la médecine. Éditions Rencontre, Lausanne, 1963, p. 36 ; MESSERLI, Pierre : Une approche historique de l'aphasie in EUSTACHE, Francis ; LECHEVALIER, Bernard [dir.] : Langage et aphasie - Séminaire Jean-Louis Signoret. Éditions De Boeck - Université, Paris, 1989, p. 16 ; GOUREVITCH, Danielle : Les voies de la connaissance : la médecine dans le monde romain in GRMEK, Mirko D. [dir.] : Histoire de la pensée médicale en Occident. 1. Antiquité et Moyen Age, op. cit., p. 112).
[18] Voir le premier livre des Éléments selon Hippocrate in Claudii Galeni opera omnia. Editionem curavit D. Carolus Gottlob Kühn, Professor physiologiae et pathologiae in literarum universtitate Lipsiensi publicus ordinarius etc. Tomus I. Édité par Karl Knobloch, Leipzig, 1821, pp. 413 - 491, en particulier les pp. 415 - 416 et 476 - 480.
[19] BOURGEY, Louis : Observation et expérience chez les médecins de la collection hippocratique. Édité par Vrin, Paris, 1953, p. 250.
[20] Commentaire de la Nature de l'homme in Claudii Galeni opera omnia, op. cit., tomus XV, 1828, pp. 1 - 167, en particulier les pp. 65 - 69. Voir aussi GALIEN : L'âme et ses passions. Les passions et les erreurs de l'âme. Les facultés de l'âme suivent les tempéraments du corps. Introduction, traduction et notes par Vincent Barras, Terpsichore Birchler, Anne-France Morand. Préface de Jean Starobinski. Paris, les Belles Lettres, 1995, p. 81 : Nous avons démontré qu'elle [la substance commune à tous les corps] est composée de deux principes, la matière et la forme, la matière conçue par l'intelligence, mais possédant en elle-même un tempérament de quatre qualités : la chaleur et la froideur, la sécheresse et l'humidité. En résultent le bronze le fer, l'or, la chair, les nerfs, le cartilage, la graisse et tous les corps appelés simplement premiers par Platon et homéomères par Aristote ; et HOEFER, Jean-Chrétien Ferdinand (dir.) : Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, avec les renseignements bibliographiques et l'indication des sources à consulter. Tome XIX, édité par Firmin Didot, Paris, 1858, p. 242.
[21] JOUANNA, Jacques : La postérité du traité hippocratique De la Nature de l'homme : la théorie des quatre humeurs, op. cit., p. 120.
[22] L'association entre les humeurs et les âges se trouve dans le corpus hippocratique, Prorrhétique, II, 9, tome VI de l'édition de Littré, op. cit., p. 29. Il n'y est présenté qu'une seule référence disant que la bile noire est l'humeur la plus présente dans le corps humain entre 25 et 45 ans. Galien étend cette association aux autres humeurs au début du sixième chapitre du huitième livre de son De Hippocratis et Platonicis placitis (p. 689 du cinquième volume de l'édition de Kühn, op. cit.)
L'association des couleurs et des humeurs se trouve dans le corpus hippocratique, Épidémies, VI, 5, 8, tome cinquième, p. 319.
Les humeurs et saisons sont associées dans le corpus hippocratique, La nature de l'homme, 7, tome sixième, pp. 47 - 48.
Les humeurs et les éléments sont associés chez Galien, De Hippocratis et Platonicis placitis, VIII, 4, pp. 671 - 672 du cinquième tome de l'édition de Kühn, op. cit.
Les humeurs et goûts sont aussi associés chez Galien, Hippocratis De natura hominis commentarius, I, 32, pp. 82 - 84, tome 15 de l'édition de Kühn, op. cit.).
[23] Galien attribue un mélange des quatre éléments au sang. C'est au cours de l'Antiquité tardive que l'air seule y sera associée (JOUANNA, Jacques : La postérité du traité hippocratique De la Nature de l'homme : la théorie des quatre humeurs, op. cit., p. 121).
[24] Voir en particulier le second livre du traité du corpus hippocratique Du régime.
[25] STAROBINSKI, Jean : Histoire de la médecine, op. cit., p. 30.
[26] HIPPOCRATE : La consultation. Préface de Jacques Jouanna. Textes choisis et présentés par Armelle Debru. Traduction d'Émile Littré. Édition Hermann, Paris, 1986, De l'ancienne médecine, 19, p. 150 : Toutes les humeurs, dans le corps, sont d'autant plus douces et d'autant meilleures qu'elles ont subi plus de mélanges, et l'homme se trouve en l'état le plus favorable quand tout demeure dans la coction et le repos, sans que rien ne manifeste une qualité prédominante.
[27] Ibid., De l'ancienne médecine, 13, pp. 146 - 147.