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Allocution prononcée à Institut d'Histoire moderne et contemporaine, Paris, le 27 janvier 1994.
Introduction
Pendant des siècles, la maison a constitué l'élément quasi-autarcique de la vie économique et sociale. C'est là que l'on vit, que l'on travaille, que l'on éduque les enfants, que l'on naît et que l'on meurt. La ferme à la campagne et l'atelier en ville ignorent la division spatiale entre la vie privée et la vie professionnelle. Il en avait été ainsi depuis la révolution néolithique.
Soudain, dans la première moitié du XIXe siècle, voici que des toiles d'araignée multiples viennent enserrer le foyer dans des maille complémentaires et de plus en plus inévitables. Des réseaux de gaz, d'eau, d'égouts font leur entrée dans la maison. À ces réseaux, viendront s'ajouter à la fin du siècle, le téléphone et l'électricité. Alexander Graham Bell résume bien la nature globale du phénomène dans une lettre à son père datée du jour même de l'invention du téléphone:
«Le jour est proche où des fils télégraphiques relieront les maisons à la manière du gaz ou de l'eau - et les amis pourront bavarder entre eux sans sortir de chez eux.»
[i]
L'irruption des infrastructures collectives dans le monde clos de la maison familiale est une véritable révolution. La maison perd son autonomie pour s'insérer dans un ensemble collectif plus vaste. Le monde de la ville.
Cette révolution est d'autant plus intéressante qu'elle est paradoxale. Le XIXe siècle marque le triomphe des droits individuels sur les droits collectifs. On démantèle les corporations professionnelles, les propriétés communales, les droits héréditaires, et on affirme les droits de l'homme.
Mais au même moment, cet individu triomphant au niveau des idées perd ce qui fondait son autonomie matérielle — la maison autarcique — et fait place nette devant les grandes aventures collectives du XXe siècle. À ce propos, Patrice Flichy, chercheur au Centre national d'études des télécommunications, établit un rapprochement révélateur entre le socialisme saint-simonien et l'élaboration de la notion de réseau.[ii]
Le téléphone marque la pointe avancée de cette collectivisation de la vie privée. En effet, la notion de commutation, qui est au cœur du réseau téléphonique, recrée sur un plan technologique et symbolique l'espace urbain conçu comme lieu de rencontres et d'échanges en tous genres. Quoi d'étonnant si, au Canada, le service téléphonique a souvent été accueilli avec un mélange d'inquiétude et d'hostilité?
Ainsi, lors de l'épidémie de variole de 1885, la rumeur se répandit que la maladie se propageait par les fils téléphoniques. Le 29 septembre de cette année, une foule munie de torches et de gourdins se rendit au siège social de Bell Canada à Montréal pour y mettre le feu. Seule, l'intervention providentielle d'un régiment de l'armée canadienne, qui défilait dans une rue voisine, sauva l'édifice de la destruction.[iii]
Plus sérieuse sera l'opposition soulevée par les poteaux de téléphone. Partout au Canada, les citadins abattent à coups de hache les poteaux que l'on pose devant leurs maisons.
Simple geste de mauvaise humeur? Pas du tout. En 1881, la mairie de Québec interdit de dresser des poteaux dans les rues de la ville. Lorsque Bell en appela à la législature provinciale, invoquant sa charte fédérale, l'assemblée répliqua que l'affaire était bel et bien de compétence québécoise. À Montréal, l'hôtel de ville imposa une taxe sur les poteaux. Dans d'autres villes, on assista à la création de milices anti-téléphone.
Il faudra 25 ans de luttes juridiques et politiques pour que Bell se voie reconnaître catégoriquement le droit de planter ses poteaux dans les lieux publics. Il ne fallut rien moins que l'intervention du Conseil privé de Londres pour trancher en faveur du service public.
La conception primitive du téléphone
Cette attitude ressemble à de l'obscurantisme. Pourtant, si on se reporte au contexte de l'époque, elle s'explique plus facilement. Comme nous l'avons noté au début, le téléphone représente l'intrusion d'une technologie collective dans le château fort de la vie privée qu'est la maison.
À cela s'ajoute le fait qu'au Canada, la nature de service public du téléphone n'a pas été tout de suite reconnue. En effet, les compagnies de téléphone ont toujours appartenu à des intérêts privés. Pour bien des contemporains, cette organisationapparaissait comme une entreprise privée comme les autres,bénéficiant de surcroît d'un monopole de fait.
Il faudra attendre 1905 et la nationalisation avortée du téléphone pour que l'État fédéral se décide à imposer une réglementation digne de ce nom à Bell Canada. La réglementation transformera le téléphone canadien en service public géré par le secteur privé.
Pendant cette période de développement sauvage du téléphone, qui s'étend au Canada de 1880 à 1905, voire jusqu'à la Première Guerre mondiale, le téléphone se développe selon un modèle élitiste. Contrairement à l'idéal manifesté par Alexander Graham Bell dans la lettre mentionnée plus haut, les hommes d'affaires qui lui ont succédé ont gommé entièrement l'aspect convivial du téléphone.
Il fallait à tout prix que le téléphone serve à faire de l'argent, mais surtout pas à avoir du plaisir. Cette conception réductrice du téléphone a une conséquence bien concrète sur le marketing: tous les efforts sont dirigés vers le secteur professionnel au détriment du secteur résidentiel.
Jusqu'à la première Guerre mondiale, le mot d'ordre est donc: «éduquer le public à utiliser le téléphone.» On retrouve cette préoccupation aussi bien aux États-Unis qu'au Canada. Il faut inciter les gens à utiliser le téléphone au bureau et à l'usine. La minorité qui a le téléphone à la maison doit s'en servir avec parcimonie pour communiquer avec le lieu de travail, les services d'urgences ou les fournisseurs. Bref, ce téléphone d'affaires ne sert pas au dialogue, il sert à donner des ordres et à accroître le pouvoir des détenteurs d'autorité. Le spécialiste britannique en télécommunications Colin Cherry résume ainsi la situation:«Tous les usages envisagés tournent autour des relations maître-esclave.»[iv]
Rien d'étonnant à ce premier usage: le téléphone reproduit très exactement la structure sociale hiérarchisée de la société canadienne à l'époque victorienne. Ce faisant, l'interaction du téléphone est réduite au minimum. C'est un substitut aux messagers qui abondaient dans les villes et à l'intérieur des entreprises.
À la fin du XIXe siècle, la gare de chemin de fer était au cœur du va-et-vient des messagers. L'arrivée du téléphone dans les garesmit brutalement fin à cette activité. Les jeunes garçons qui acheminaient les messages furent licenciés. Certains observateurs s'en réjouirent car cela permettait de les maintenir à l'école plus longtemps, d'autres déplorèrent la montée du chômage parmi la jeunesse ouvrière. Quoi qu'il en soit, le téléphone servit tout d'abord à annoncer l'arrivée des marchandises et à gérer leur entreposage.[v]
Outre les compagnies de transport, les journaux et les banques adoptèrent très vite le téléphone. Notons au passage qu'il s'agit des mêmes secteurs économiques qui avaient assuré l'expansion du télégraphe.
La publicité de Bell sert à promouvoir l'aspect instrument de gestion du téléphone.[vi] Quand elle évoque le bavardage téléphonique, c'est pour le déconseiller, du moins jusqu'en 1911, date à laquelle on voit apparaître la première publicité à caractère convivial de Bell. Bien sûr, il y a une raison technique à cela: les centraux téléphoniques sont souvent saturés par la croissance rapide du nombre d'abonnés. Néanmoins, il y a une prise de position manifeste contre le plaisir téléphonique.
Qui plus est, dans les journaux de l'époque, le bavardage téléphonique est le plus souvent imputé aux femmes… La société industrielle a retiré toute fonction économique et sociale à la maison familiale en envoyant l'homme et parfois les enfants gagner leur vie au-dehors. Quant à la femme, demeurée seule dans le foyer déserté, privée de ses fonctions traditionnelles d'éducatrice et de gestionnaire, elle ne doit pas tenter de renouer des liens avec la société: elle risque d'encombrer le central téléphonique!
S'il est vrai que la technologie possède sa propre pesanteur, une telle politique ne devait pas tarder à être sanctionnée.
Le populisme municipal fait éclater le téléphone élitiste
En Amérique du Nord, que ce soit au Canada ou aux États-Unis, la sanction interviendra sous une forme brutale. Ce sont les compagnies indépendantes qui feront sauter le carcan restrictif du téléphone élitiste et citadin.
Qui sont ces compagnies indépendantes? Ce sont des coopératives, des services municipaux ou des entreprises privées créées par quelque notable local, souvent un médecin, et caractérisées par un profond enracinement dans la communauté.
Ainsi, le sommet de la lutte pour un téléphone populaire eut lieu en 1904, quand deux petites municipalités ontariennes, situées à l'extrémité ouest des Grands Lacs, Port Arthur et de Fort William, créèrent leurs propres services de téléphone. Bell essaya de s'opposer à cette forme de concurrence. Elle offrit le téléphone gratuit à certaines personnes en vue. Plus grave, elle fit interdire la pose de fils téléphoniques municipaux à la gare en vertu d'un ancien accord passé avec la compagnie de chemin de fer.
Le résultat fut une véritable rage «municipaliste». Les édiles déclenchent une campagne de désabonnement au téléphone de Bell. Des formulaires de rupture de contrat d'abonnement sont imprimés aux frais de l'hôtel de ville et distribués. Les entreprises qui utilisent le service de Bell perdent leurs contrats avec les deux mairies. Les employés des services municipaux sabotent les lignes de Bell.
Bref, nous sommes en pleine illégalité, mais le résultat de cette poussée de fièvre est qu'en un an, 76% des familles de Port Arthur et de Fort William étaient abonnées au téléphone.
La classe sociale qui dérange l'ordre établi se trouve être la petite bourgeoisie commerçante et, plus précisément, les détaillants. Leur influence est déterminante en Ontario, mais elle s'étend au Canada en entier. À Montréal, le nom même de la compagnie indépendante — Compagnie de Téléphone des Marchands — trahit cette origine sociale. Leur objectif immédiat est bien entendu de favoriser les commandes par téléphone.
Ce faisant, les détaillants font sortir l'usage téléphonique du cadre limité de la gestion de la grande entreprise. Dès lors que l'on se sert du téléphone pour faire des commandes d'épicerie, on est dans un nouveau registre d'utilisation — un registre grand public.
À Montréal, il y a une raison supplémentaire de créer une compagnie indépendante et c'est la langue. Le fait que les téléphonistes de Bell répondent en anglais dissuade une partie de la population de s'abonner. De 1892 à 1913, la Compagnie de Téléphone des Marchands offrira un service en français à une population qui était particulièrement sous-équipée en téléphone par rapport aux anglophones.
Comment expliquer ce retournement complet en faveur du téléphone? L'immensité canadienne y est bien sûr pour quelque chose. Mais la géographie n'explique pas cette passion téléphonique ou alors elle aurait joué dès le début. Il faut un élément actif comme seule l'idéologie peut en fournir.
En Amérique du Nord, ce mouvement n'est pas le socialisme, c'est le populisme, plus particulièrement le populisme municipal. Ce mouvement était dirigé par un historien et poète nommé William Dough Lighthall. Celui-ci était maire de Westmount, un quartier cossu de Montréal, et avait fondé au tournant du siècle l'Union des municipalités du Canada.
Le populisme municipal était avant tout prôné par la petite bourgeoisie effrayée par la montée des grands consortiums capitalistes, symbolisés à ses yeux par les compagnies de chemin de fer, d'électricité et de téléphone. Pour les populistes, la solution à tous les maux de la vie urbaine passait par le renforcement des libertés communales et la création de services publics municipaux.
Ce programme minimaliste attirait des gens venus de tous les horizons et, en particulier, les milieux progressistes et syndicaux. Dans les campagnes, il rencontra un écho très fort auprès des agriculteurs. Bref, le populisme municipal aboutit à une «union sacrée» contre tous les débordements du capitalisme sauvage. Mais, il faut bien le préciser, le populisme municipal demeure farouchement attaché à l'entreprise privée, au petit commerce et aux valeurs traditionnelles de la religion et de la famille — ce en quoi, il diffère radicalement du socialisme européen.[vii]
Le populisme aboutit donc à un équipement accéléré de la population canadienne en téléphone. Mais il ne s'agit pas d'un service téléphonique comparable à celui proposé par les grandes compagnies de téléphone, comme Bell Canada.
Démocratie et technologie pour tous
Le service des compagnies indépendantes recourt à une technologie très primitive. Leurs réseaux reposent sur des fils uniques avec retour par la terre, les câbles ne sont pas enterrés et, surtout, une même ligne peut desservir jusqu'à 18 ou 20 abonnés. Dans les campagnes, les agriculteurs fabriquaient leurs réseaux avec du fil de clôture accroché aux arbres.
Ce service téléphonique est primitif. Mais il permet de desservir rapidement un grand nombre de gens. Il faut y reconnaître la marque typiquement nord-américaine de l'équation démocratie = technologie accessible à tous, chère au sociologue Eugene S. Ferguson. Celui-ci a très bien démontré comment, aux États-Unis, la technologie a une dimension morale aux États-Unis, elle ouvre la voie au bonheur et tout le monde a droit au bonheur. À bien des égards, cette notion est toujours présente en Amérique du Nord.[viii]
Ainsi, le conflit qui oppose les populistes aux compagnies de téléphone a des racines quasi-philosophiques: c'est la lutte entre un service démocratique avec, en contrepartie, une technologie «vite fait, mal fait», et une technologie de qualité irréprochable avec, en contrepartie, une pénétration réservée à l'élite.
En téléphonie, les grandes compagnies comme AT&T et Bell Canada s'inscrivaient dans la tradition élitiste. Les compagnies indépendantes représentaient l'américanité.
Tout le génie de la société nord-américaine aura été d'avoir permis aux populistes de débloquer la situation par le truchement de compagnies indépendantes dotées de capitaux locaux et d'une technologie bon marché. Ensuite, les compagnies de téléphone pourront racheter les compagnies indépendantes et exploiter le marché que celles-ci auront créé de toutes pièces.
De son côté, l'Europe devra se contenter de longues années encore d'un téléphone de qualité — et encore, pas dans tous les pays — mais, à faible diffusion.
Bell Canada hésitera longtemps avant de raccorder son réseau de luxe aux réseaux en fil de fer des indépendants. C'est la réglementation qui l'obligera à partir de 1905 à effectuer cette interconnexion. Le résultat sera une foudroyante pénétration du téléphone dans les petites villes et les campagnes. L'avance de l'Amérique du Nord sur la majeure partie de l'Europe, en matière d'équipement téléphonique, acquise au cours des 50 premières années du XXe siècle, s'est jouée là, dans les petites villes et dans les campagnes.
Mais, il est important de souligner que cette réussite sera atteinte au prix de l'institutionnalisation d'un réseau à deux vitesses. Les campagnes ont aujourd'hui encore bien souvent des lignes partagées entre plusieurs abonnés, donc de moindre qualité que les villes. Au Canada, 500 000 abonnés sont encore desservis par des lignes partagées.
À l'inverse, la technologie de qualité des pays européens a fini par sortir du ghetto bourgeois et par devenir universelle à son tour. Du coup, le téléphone nord-américain à deux vitesses a pris un coup de vieux. Derrière la façade avant-gardiste des réseaux privés des grandes entreprises, subsiste un réseau public analogique, en piteux état, pour desservir les secteurs résidentiels et ruraux.
La destruction des campagnes par les villes
Avant d'aller plus loin, je voudrais revenir sur le succès rapide du téléphone dans les campagnes au Canada. Et vous verrez que cette «escapade champêtre» ne m'éloignera pas du thème d'aujourd'hui, qui est l'histoire de la ville.
Comme je l'ai fait remarquer, le populisme municipal a eu un prolongement dans les campagnes. Les coopératives agricoles de téléphone sont le pendant rural des services municipaux de téléphone.
Dans l'immensité canadienne où l'isolement règne en maître, le téléphone rural souleva de grands espoirs. Outre l'établissement de liens entre les fermes, cette technologie signifiait l'entrée de la campagne dans le monde urbain. Les agriculteurs purent suivre au jour le jour les fluctuations du marché et obtenir un meilleur prix pour leurs récoltes.
Mais quel est l'impact du téléphone sur la vie agricole? Les journaux de l'époque abondent en articles dithyrambiques sur ses bienfaits. Ainsi, le magazine torontois Canadian Farm écrit en 1909:
«Au cours des dernières années, rien n'a plus contribué à l'amélioration de la situation de l'agriculteur que le téléphone.»
Ce genre d'affirmation revient comme un leitmotiv dans tous les écrits de l'époque.
Pourtant, le téléphone n'a pas empêché la campagne canadienne de se dépeupler au même rythme que dans les autres pays moins équipés. Au tournant du siècle, quand le téléphone est apparu dans le monde rural, 33% de la population canadienne y vivait. Depuis, cette proportion n'a cessé de décliner.
Le téléphone n'est pas seul en cause: les magazines, le chemin de fer, puis par la suite la radio et l'automobile ont progressivement mis le monde rural en prise directe avec la fascination de la vie urbaine. Mais le téléphone a joué un rôle original. Sa convivialité, son côté de prolongement sensoriel de l'être humain, ont sans doute été pour beaucoup dans la création du choc culturel ville - campagne. Loin de stabiliser la population, le téléphone a contribué à l'exode rural.
Triomphe de l'ordre industriel
Cela nous amène tout droit à l'impact essentiel du téléphone, qui est d'ordre culturel. Le téléphone propage les valeurs de la ville. Il ne faut pas se laisser égarer par le faux dilemme centralisation-décentralisation. Qu'il soit utilisé pour gérer des centres-villes hérissés de gratte-ciel, l'extension des banlieues ou le maintien de fermes isolées, le téléphone véhicule les mêmes valeurs urbaines. Loin de protéger le monde rural, le téléphone amène la ville à la campagne!
L'essayiste canadien Marshall McLuhan résume très bien cette vision urbaine quand il écrit:
«Que ce soit par l'alphabétisation ou par le mélange de l'industrialisation et du système monétaire, la technologie visuelle crée une forme d'organisation centre-périphérie. À l'opposé, l'instantanéité et l'omniprésence de la technologie électrique créent des centres multiples sans périphérie.»[ix]
Sur ces prémisses pourtant très solides, McLuhan construit une théorie erronée. Selon lui, le téléphone est un média froid, de faible définition, qui favorise la participation et tend à reconstituer la tribu sur les ruines de la nation.[x]
Selon nous, le téléphone a beau être un média oral, il est néanmoins en solution de continuité avec les civilisations basées sur la tradition orale qui mettent l'accent sur la mémoire, la durée et la religion. Cette thèse de la durée, empruntée à l'historien Harold Innis, rend compte des civilisations orales classiques, et c'est le sens que lui conférait l'auteur de The Bias of Communications. McLuhan commet l'erreur de reprendre les thèses d'Innis pour en faire des catégories absolues.
Média urbain par excellence, le téléphone privilégie l'éphémère et contribue à l'effacement de la mémoire dans la mesure où il se substitue à nombre de messages écrits. Il réhabilite la parole — non pas la parole chargée de mythes qui s'inscrit dans un continuum historique, voire métaphysique — mais une parole mécanisée, dépouillée de son poids charnel, déjà relativisée par l'égalité d'accès.
Un coup de sonnette ouvre l'espace acoustique sur l'être aimé, le suivant sur le plombier ou, pis, sur un faux numéro. Il naît une magie de l'anonymat dont la littérature a profité, surtout la littérature policière, mais comme le dit justement McLuhan:
«Une chose est là du fait qu'on la nomme. L'espace acoustique est un champ dynamique ou harmonique. Il existe le temps que dure la musique ou le son.»[xi]
Loin de nous ramener dans la relation espace-temps de l'homme primitif, cet espace acoustique mécanisé porte à son paroxysme la dictature du temps linéaire subdivisé en segments de plus en plus infimes. L'économiste français Marc Guillaume montre parfaitement les implications culturelles de ce phénomène technologique:
«L'effet de commutation est aussi un changement de la temporalité sociale. Elle accélère les découvertes, les rencontres, les réalisations. Éliminant des erreurs ou des hésitations qui peuvent être fécondes, réduisant le temps de la promenade et de la recherche, elle provoque des court-circuits, souvent productifs mais parfois dangereux.»[xii]
Ce n'est pas un hasard si les téléphonistes ont été dépouillées de leur langage et de leur temps. Dès les débuts de la téléphonie, on leur enseigne à répondre aux abonnés par phrases préfabriquées afin de supprimer toute hésitation de leur part et de réduire le temps de traitement de chaque communication. Cette taylorisation du langage aboutit à créer une employée modèle que Katherine Schmitt, contremaître du service des téléphonistes d'AT&T, définit au début du siècle en une formule choc:
«Maintenant, la téléphoniste doit autant que possible être transformée en un modèle de perfection, une sorte de machine humaine.»[xiii]
Le téléphone ne ressuscite donc pas le monde hellénique où des héros fréquentaient les Dieux dans un cadre temporel ouvert sur l'éternité. Au contraire, à l'époque qui nous intéresse, cette technologie porte à l'incandescence les déséquilibres du monde industriel. On ne dissocie pas impunément l'être humain de son corps.
Si McLuhan aboutit ici, comme souvent, à une thèse erronée à partir d'une analyse pertinente, c'est qu'il n'a pas tenu compte des rapports sociaux.
Il est vrai que la «machine humaine» de Katherine Schmitt n'épuise pas la problématique du téléphone. C'est néanmoins le symbole exacerbé d'une dégradation des rapports sociaux qui se retrouve de façon plus floue dans les autres impacts du téléphone: je pense, en particulier, à l'outil de gestion hiérarchique, à la situation de la femme au foyer, à l'exode rural ou à la destruction des centres-villes au profit des banlieues. Tous ces impacts participent au triomphe de l'ordre industriel.
Retour au XXIe siècle: la maison revisitée
Je voudrais conclure cet exposé sur le téléphone et la ville par un bond en avant dans l'histoire. Depuis ce rapide tableau d'époque que je viens d'esquisser — qu'est devenu le téléphone au Canada de nos jours?
Tout d'abord, nous constatons un retournement complet de la situation sur un élément central, qui est l'idée de maison. Nous assistons aujourd'hui à la naissance du télétravail. Grâce au téléphone, au télécopieur et au micro-ordinateur équipé d'un modem, la maison est en train de redevenir ce qu'elle a été de tous temps, sauf au cours du dernier siècle: un centre de production.
En Amérique du Nord, les compagnies de téléphone estimaient l'an passé que 4% de la population télétravaillait au moins trois jours par semaine à domicile. Bien sûr, il ne s'agit pas d'un substitut pur et simple au travail à l'extérieur. Certains emplois ont toujours été effectués à l'extérieur du bureau. Je pense, en particulier, aux représentants de commerce.
Mais de plus en plus de spécialistes et de cadres choisissent de travailler chez eux. Ils peuvent le faire en demeurant à l'emploi de grandes entreprises en voie de décentralisation ou en tant que travailleurs indépendants. Près de 50% des télétravailleurs canadiens sont indépendants.
Aux États-Unis, les amendements de 1990 à la loi sur la propreté de l'air — le «Clean Air Act» — encouragent les entreprises à faire travailler leurs employés à domicile. Les entreprises situées dans les zones à forte pollution atmosphérique ont jusqu'au 15 novembre 1994 pour soumettre aux pouvoirs publics leur plan de réduction de la pollution. D'après ce que nous savons, la plupart des grandes entreprises concernées étudient actuellement l'option du télétravail.
L'avenir du télétravail se jouera sans nul doute avec les employés de bureau. En effet, c'est là que se trouvent les gros bataillons de la société de l'information. Or, comment évoluent les tâches de bureau? De plus en plus, l'entrée des données comptables, la saisie de textes et le télémarketing, se font à domicile. Il s'agit de personnel largement féminin, souvent employé à temps partiel, toujours payé à la tâche, et jamais syndiqué. Dans certains cas, ces emplois sont même délocalisés hors du pays. Ainsi, certaines compagnies de téléphone américaines font composer leurs annuaires aux Philippines.
Comme les chiffres l'indiquent, cette tendance sociale est encore marginale. Mais si le télétravail se répandait réellement en dehors des milieux de la consultation et des cadres pour gagner les tâches de bureau, ce phénomène deviendrait réellement central. Les compagnies de téléphone nord-américaines misent sur une telle expansion. Elles prévoient que la proportion des télétravailleurs passera à 15% de la population active en 1997, et à 40% en l'an 2000.[xiv]
Si cette vague de fond se confirmait, nous assisterions à une redéfinition de la maison comme centre de production. Mais cela ne signifie pas un retour pur et simple à la maison classique. Le télétravail des consultants et des cadres se déroulera dans des villas de banlieues prospères, ou même à la campagne. Ce type de télétravailleurs se déplacera souvent pour visiter ses clients, assister à des congrès professionnels ou à des séminaires de perfectionnement et demeurera en contact avec ses interlocuteurs au moyen de systèmes de communications évolués (téléphone cellulaire, messagerie vocale, courrier électronique, etc.).
C'est l'image paradisiaque du télétravail. Mais tout change avec la masse des employés de bureau qui se recruteront dans les familles monoparentales, sans aucune sécurité d'emploi, à la limite du seuil de pauvreté ou même au-dessous. Leur horizon sera limité par les murs d'un appartement exigu ou les rues abandonnées d'une ville dortoir. Le télétravailleur sera enchaîné à longueur de journée à son ordinateur et voué à la solitude.
En tout état de cause, qu'il s'agisse du télétravail «noble» ou «servile», la maison comme centre de production tertiaire différera fortement de l'atelier de l'artisan précapitaliste, ou de la ferme. Ce sera une maison plus intégrée que jamais dans les grands réseaux collectifs. Nous entrons dans un monde où, selon Patrice Flichy, «les frontières étanches entre espace professionnel et espace privé sont devenues beaucoup plus poreuses.»[xv] La demeure familiale sera alors assujettie à une vie professionnelle tributaire des cadences essoufflantes du monde extérieur.
Le télétravail est une conséquence directe des télécommunications. Alors que le téléphone se contentait d'accompagner les changements de la société, les télécommunications contemporaines structurent d'une main impérieuse l'ensemble de l'organisation socio-économique. «Nous assistons ainsi à une migration des activités économiques sur les réseaux», ainsi que le note Nils Khun Dchizelle, spécialiste de marketing à France Télécom. [xvi]
Cet avatar des télécommunications donnera naissance à une société beaucoup plus souple, fluide, insaisissable, où les conflits de travail disparaîtront au profit de soubresauts violents, la répartition de la richesse collective deviendra incontrôlable, l'existence sociale cédera le pas à l'existence isolée, ce qui est fort différent de l'existence individuelle. Marc Guillaume dépeint avec beaucoup de justesse ce phénomène:
«Quand les relations sociales se télémédiatisent massivement, les distances sociales ont de moins en moins d'équivalent spatial; l'espace public devient abstrait, les rassemblements confus et instables.»[xvii]
Il n'est pas difficile de prévoir les effets que le télétravail exercera sur la vie urbaine. La ville achèvera de se dissoudre dans la campagne «utile» pour former d'énormes banlieues atomisées, dépourvues de centres et de vie sociale. Mais cette invasion de la campagne par les valeurs urbaines abstraites n'empêchera pas la mort de l'arrière-pays.
Voilà donc pour notre avenir immédiat. Est-ce là une vision trop pessimiste? Je ne le pensepas. Il ne s'agit pas de futurologie, mais de phénomènes qui ont déjà commencé de se manifester, bref, d'une perspective à court terme. Or, rien n'indique que la situation restera bloquée indéfiniment. Toute innovation technologique entraîne une période d'instabilitéavant quele changement ne s'incarne dans un paradigme nouveau et ne devienne source d'harmonie.
Portons donc notre regard sur un horizon plus lointain. Le retour de la production à la maison pourrait alors se révéler une occasion de redécouvrir une série de valeurs axées sur l'équilibre vie professionnelle-vie privée, la redécouverte de la vie rurale, ainsi que sur la liberté d'entreprendre et la solidarité familiale. Mais il ne s'agit là que d'hypothèses de travail.
Les compagnies de téléphone et, à leur suite, les administrations étatiques, s'empressent de dépeindre à grand renfort publicitaire cet avenir radieux au mépris des dysfonctions économiques et sociales qui s'accumulent dans le sillage immédiat des réseaux. Ce faisant, elles ignorent le présent et jettent le doute sur la crédibilité de leurs politiques à long terme.
La vérité est que, pour réussir, le recentrage de la production à la maison doit impérativement passer par la création d'une nouvelle culture basée sur de nouvelles solidarités. Les turbulences actuelles doivent être analysées lucidement et ce n'est qu'à ce prix qu'elles seront surmontées. Aujourd'hui, il est encore trop tôt pour déceler d'où viendra l'initiative de cette métamorphose.
Notes bibliographiques
[i] Alexander Graham Bell. Lettre à son père, le 10 mars 1876. « I feel that I have at last struck the solution of a great problem -- and the day is coming when telegraph wires will be laid on to houses just like water or gas -- and friends converse with each other without leaving home. » Cité in Robert V. Bruce, Alexander Graham Bell and the conquestof solitude, Little, Brown and Company, Boston-Toronto, 1873, 564 pages. Cf. p. 181.
[ii] Patrice Flichy, Une histoire de la communication moderne (espace public et vie privée), édition La Découverte, Paris, 1991, 281 pages. Cf. p. 47.
[iii] Robert Collins, Une voix venue de loin (L'histoire des télécommunications au Canada), McGraw-Hill Ryerson, Toronto, 1977, 304 pages. Cf. p. 123.
[iv] Colin Cherry, «The Telephone System: Creator of Mobility and Social Change» in Ithiel de Sola Pool, The Social Impact of the Telephone, The MIT Press, Cambridge, Massachusetts, 1977, 502 pages. Cf. p. 120.
[v] Forecasting the Telephone, A Retrospective Technology Assessment of the Telephone, Ithiel de Sola Pool, éditions Ablex, Norwood (New-Jersey), 1983, 162 pages. Cf. pp. 64-5.
[vi] [Tableaux à venir]
Ces chiffres concernent les publicités de Bell au Canada avant la première Guerre mondiale et sont extraits d'un tableau intitulé: décompte des thèmes publicitaires par périodes. Le ratio social/autres changera du tout au tout à partir des années 1920. «Touch Someone: The Telephone Industry Discovers Sociability», Claude Fischer, in Technology and Culture, Chicago, 29 janvier 1988.
[vii] Armstrong, Christopher et Nelles, H.V., Monopoly's Moment (The Organization and Regulation of Canadian Utilities, 1830-1930), Temple University Press, Philadelphia, 1986, 393 pages. Cf. pp. 141-162.
[viii] Ferguson, Eugene S., «The American-ness of American Technology» in Technology and Culture, vol. 20, N°1, janvier 1979, University of Chicago Press.
[ix] Préface à The Bias of Communications, Harold Innis, éditions University of Toronto Press, Toronto, 1984, 226 pages. Cf. p. XIII.
[x] Pour comprendre les média, Marshall McLuhan, éditions HMH, Montréal, 1964, 390 pages. Cf. pp. 39-40. Également: préface à The Bias of Communications, opuscule cité, cf. p XIII.
[xi] Counterblast, Marshall McLuhan, éditions HMH, Montréal, 1972, 144 pages. Cf. p. 79.
[xii] Marc Guillaume, «Une société de commutation», in Réalités industrielles (Une série des Annales des Mines), Paris, avril 1993.
[xiii] «Hello Girl», Katherine M. Schmitt, cité in Women and the Switchboard, Brenda Maddox, contribution à l'ouvrage collectif The Social Impact of the Telephone, opuscule cité, cf. p. 270. Mme Schmitt a travaillé à AT&T de 1881 à 1930.
[xiv] Advanced Technology Groups (ATG), Gartner Group Inc., «Four types of telecommuting», Research Note, 16 septembre 1993. Tracey Tucker, «Telecommuting catches on (It's environmentally correct and good business)», in Teleconnect, novembre 1993. Études internes du Centre de ressource Stentor Inc. (CRSI).
[xv] Patrice Flichy, op. cit., cf. p. 238.
[xvi] Nils Khun Dchizelle, «Travail et stratégies organisationnelles des entreprises», in Réalités industrielles (Une série des Annales des Mines), Paris, avril 1993.
[xvii] Marc Guillaume, «Une société de commutation», in Réalités industrielles (Une série des Annales des Mines), Paris, avril 1993.