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Le dernier jour de Mishima Yukio

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Le dernier jour de Mishima Yukio
Publié le:05/05/2009

25 novembre 1970


 

« Je frissonnais même d’un étrange plaisir à la pensée de ma propre mort. J’avais l’impression de posséder le monde entier »

                                              Mishima Yukio, "Confession d’un masque"

 

Mishima Yukio
Mishima Yukio
Mishima Yukio
© D.R.
 Le 25 novembre 1970, lorsque Mishima se donne la mort au quartier général des forces d’autodéfense japonaises, l’auteur de "Confession d’un masque" est au sommet de sa notoriété. Ecrivain japonais majeur du XXème siècle, il fascine, intrigue, choque, inquiète. Incompris de la société qui l’entoure, il décide de mettre à exécution son plan qui vise à redonner au Japon ses valeurs d’antan.

 

 

Genèse d’un drame :

 

Pour tenter de comprendre le cheminement qui conduit cet écrivain au suicide, il faut remonter quelques années auparavant. En 1968, en réponse aux manifestations d’étudiants de gauche, il décide de créer, avec une poignée de fidèles la société du bouclier ou tatenokai, sorte de milice privée qui a pour objectif de remettre sur le devant de la scène les valeurs japonaises traditionnelles de patriotisme et de service à l’empereur.

Parfois à la limite de la légalité, ce petit groupe s’entraîne au combat sur les pentes du Mont Fuji, défile et obtient même l’autorisation de participer aux entraînements des forces d’autodéfense japonaises (nom de l’armée japonaise depuis 1945). Alors que cette « aventure » est raillée par beaucoup, voire tournée en ridicule par d’autres, Mishima glisse peu à peu vers un curieux fanatisme.

Arrivé aux termes de son livre "La mer de la fertilité", il semble de plus en plus déprimé et agressif. Dans son esprit tout est déjà prévu.

 

 

Le jour J :

 

Ce 25 novembre 1970, Mishima se lève tôt et s’habille de son uniforme jaune brun de la tatenokai. Il porte son sabre du XVIIème siècle à son côté. Il rejoint en voiture avec ses quelques hommes la base Ichigaya, base des forces d’autodéfense du Japon. Ils entrent aux QG de l’armée sans aucun problème, Mishima et ses hommes sont attendus par le général Mashita. Une fois seuls avec le général et après quelques politesses d’usage, les hommes de Mishima procèdent selon les ordres. Ils prennent en otage le général en le bâillonnant et le ligotant. Bientôt ils sont retranchés dans le bureau de l’officier, la porte barricadée.

 

Une fois l’affolement passé, les militaires tentent plusieurs entrées dans le bureau afin d’y délivrer le général. Malheureusement, les officiers en présence sont très mal préparés à ce genre d’incident et aucune tentative ne parvient à faire évoluer la situation, plusieurs hommes en sortiront blessés.

 

C’est l’incompréhension. Que veut Mishima ? Après plusieurs échauffourées, les officiers derrière la porte établissent enfin un contact et obtiennent de Mishima ses revendications. Il souhaite que, devant le QG, c’est-à-dire devant les fenêtres du bureau du général Mashita, soient réunies les troupes de l’armée de l’est. Mishima a prévu de s’adresser solennellement aux soldats nippons.

 

Mishima Yukio
Mishima Yukio
Mishima Yukio, le 25 novembre 1970, quelques instants avant son suicide
© télévision japonaise
 Pendant que les officiers supérieurs appellent leurs troupes à se rassembler devant le QG, Mishima et ses hommes sortent les hachimaki, bandeaux de tissu blanc teintés de la couleur du soleil levant avec cette inscription à l’encre de Chine, « sers la nation durant sept vies ». Les haut-parleurs au dehors réclament le rassemblement des troupes. Mishima a été entendu. Parallèlement, les services de secours se postent aux abords du bâtiment au cas où les événements tourneraient mal. Des policiers lourdement armés les accompagnent dans le hall et jusqu’aux portes du bureau du général. Le piège se referme peu à peu sur Mishima. Il est 11h45.

 

Bientôt un bruit assourdissant déchire le ciel. Des hélicoptères de la police mais aussi de la presse survolent les lieux.

 

Peu avant midi, deux disciples de Mishima se présentent au balcon du bâtiment et accrochent des banderoles définissant les conditions de la survie du général Mashita. Puis, par de grands gestes, ils lancent des tracts exposant leurs requêtes. Entre les hélicoptères et les soldats qui invectivent les deux tatenokai, le vacarme est insupportable.

 

 A 12h précises, Mishima se présente sur le balcon. Il pensait naïvement que par sa seule présence, les soldats garderaient le silence et écouteraient son message, il n’en est rien. Un dialogue de sourd s’installe. Les hélicoptères n’aident en rien Mishima qui tente malgré tout un discours nationaliste sensé faire vibrer les soldats nippons.

Les insultes pleuvent. Il leur parle du Japon, de l’empereur, de l’armée, de la Constitution qui prive cette armée de sa vraie place… il demande qu’on le suive… les soldats ne le suivront pas. Les insultes continuent.

 

Mishima Yukio
Mishima Yukio
Mishima Yukio, photographie tirée du court métrage, 'Patriotisme" inspiré de la nouvelle du même nom
© Mishima Yukio
Après avoir une dernière fois crié « vive l’empereur, vive l’empereur !», il descend du balcon et retourne dans le bureau du général. Une fois à l’intérieur, il ne perd pas une seconde, il retire le haut de son uniforme, se dégage le ventre, saisit son poignard, retire sa montre. Morita son second se place derrière lui, sabre à la main. Mishima inspire profondément une dernière fois et s’entaille horizontalement le ventre. « Ne me laisse pas agoniser trop longtemps » dit-il à Morita. Trop tard Mishima s’écroule, le sabre manque sa cible, Morita tremble trop. Après deux autres tentatives avortées, c’est Furu-Koga, un autre disciple adepte de kendo qui prend le sabre et tranche la tête de son guide.

Morita prend le poignard à son tour et tente de l’imiter mais ne parvient pas à s’éventrer, Kuru-Koga se place derrière lui et tranche de nouveau. C’est fini.

 

Les disciples rendent les corps « présentables », prient une dernière fois, démontent la barricade de fortune, la police entre dans le bureau. Le général Mashita est au bord de l’évanouissement. Ce pseudo coup d’Etat est un échec total mais déjà toutes les télévisions et les radios parlent de cet écrivain devenu fou.

 

 

En guise d’épilogue :

 

Homme égaré dans un monde qu’il ne comprenait plus, il fut un auteur prolifique, touche à tout (poésie, roman, essai, cinéma, théâtre…). Il marqua son époque, tiraillé entre la modernité qu’il ne reniait pas (puisqu’il vivait à l’occidental) et cette tradition ancrée en lui qui le poussait vers une fin inéluctable, le seppuku (ou hara kiri), le suicide rituel.

Cette ambivalence chez Mishima est fondamentale lorsque l’on souhaite se pencher sur son œuvre et sur sa vie. Mais cette ambivalence met en relief les défis du Japon au lendemain de la guerre. Fier de son passé guerrier et de l’héritage qu’il véhicule, fasciné par l’Occident et ses avancées, mais aussi tête basse après la défaite de 1945. Comment concilier tout cela ? Etrange cocktail, qui pour le coup fut explosif chez Mishima.

 

 

 

Sources et conseils de lecture :

 

Confession d’un masque, Mishima Yukio, 1949, Gallimard Folio

Patriotisme, Mishima Yukio, 1960, dans Dojoji recueil de nouvelles, Gallimard Folio

Le Japon moderne et l’éthique samouraï, Mishima Yukio, 1967, Arcades Gallimard

Mort et vie de Mishima, Henry Scott-Stokes, 1974 éd. Philippe Picquier

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