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Mythe ou réalité
Hector Rivoire, dans son ouvrage Statistique du département du Gard, précise que la mairie du Vigan fournit au XIXe s. des actes prouvant que le Chevalier d'Assas se prénomme Louis et pas Louis-Nicolas ou Nicolas, comme il est précisé souvent à tort.
C'est dans une petite ville des Cévennes, au Vigan, que naît l'homme qui va renouveler, à la fin de l'Ancien Régime, les plus beaux dévouements de la Grèce et de Rome. Quoique né catholique, et n'appartenant pas à la religion qui est proscrite, d'Assas est élevé à dure école. Sa famille a pris part à cette rude guerre des Camisards, qui, au milieu de tant d'horreurs, produisit nénamoins de nombreuses actions héroïques. Enrôlé de bonne heure, le chevalier d'Assas va devenir capitaine dans le régiment français d'Auvergne, quand il donne tant d'éclat à son nom, par le noble sacrifice qu'il fait à son pays. C'était dans la nuit du 15 au 16 octobre 1760. L'armée française stationne aux environs de Gueldre, près de Kloster kampen. Le chevalier d'Assas, à la tête d'une garde avancée, sort pour inspecter les postes, vers le milieu de la nuit. À peine a-t-il fait quelques pas, qu'il tombe au milieu d'une division ennemie qui veut surprendre l'armée française. Vingt baïonnettes se croisent sur la poitrine du héros. A son silence est attachée la ruine de notre armée. Il tombe mort, s'il dit un mot. Mais d'Assas n'hésite point : A moi, Auvergne, l'ennemi est là ! s'écrie-t-il. Il meurt, percé de vingt blessures. Il meurt, mais l'armée française est sauvée; et l'ennemi, par son admiration, rend le plus bel hommage à la bravoure du héros [1].
Voilà pour la légende, mais dans la réalité il est tout autant un preux chevalier, toutefois un sergent du nom de Dubois meure lui aussi en héros à ses côtés. Et c'est tout un régiment qui ce jour là va se conduire d'une manière héroïque. Cet article raconte aussi l'histoire du régiment d'Auvergne du temps où le chevalier d'Assas y est officier.
Les d'Assas portent : D'or au chevron d'azur accompagné en chef de deux pins de sinople, et d'un croissant de gueule en pointe, au chef d'azur chargé de trois étoiles d'or.
Le chevalier d'Assas est le descendant d'une très ancienne famille languedocienne, coseigneurs d'Assas (près de Montpellier) depuis le XIe siècle. L'évêque de Maguelone, Bernard Mezoe, donne le château et châtellenie d'Assas à Rostang (devenu d'Assas) [2]. Il lui rend hommage en 1238. Les seigneurs d’Assas portent le même nom que leur terre pendant quatre siècles au moins, jusqu’en 1486. Le 30 juin 1483, jour de la saint Martial, sur la place publique d’Assas, au pied du château, les coseigneurs Rostang d’Assas et son frère Guillaume annoncent des proclamations en occitan. Certains des 36 articles traitent de règles de comportement dans les vignes et de la vente du vin, obligeant, entre autres, l’utilisation de mesures-références signées par le seigneur [2].
L'Armorial de la noblesse de Languedoc, Généralité de Montpellier, de Louis de La Roque, nous dit que son premier ancêtre connu est Louis d'Assas qui teste en 1466. Il est père de Jean d'Assas qui épouse Bourguine de Caladon. Mais c'est incomplet. Sa filiation est prouvée pour les Honneurs de la cour depuis 1232. Cette famille donne plusieurs branches.
Pendant la seconde moitié du XVIe siècle, un grand seigneur terrorise les populations. Les huguenots veulent parer au danger qu'il représente. L'un d'eux, Fulcrand d'Assas (1540-1597), construit une petite forteresse en plein cœur du Causse. Commence alors une lutte sans merci, qui se poursuit avec son fils Fulcrand II d'Assas (1576-1638), surnommé le Loup du Causse. Les mœurs sont rudes. Meurtres, pillages, exactions en tout genre se succèdent et donnent lieu à des procès-fleuves qui s'achèvent par des transactions. Fulcrand II tue Jacques de Ginestous.
Le domaine de Lavit, sur lequel s'élève la forteresse, constitue, avec quelques autres, l'essentiel des ressources familiales. Son exploitation est difficile, d'autant plus qu'Assas est souvent absent. Le Loup du Causse, est l'un des principaux chefs réformés de la viguerie du Vigan. Il est devenu l'un des hommes de confiance du duc de Rohan qui conduit la rébellion des réformés contre l'autorité royale. En 1629, la paix d'Alès met un terme à la lutte. Rohan quitte la France, s'installe en Suisse qu'il va servir dans la guerre de Trente Ans. Quelques années plus tard, le Loup du Causse le rejoint. Fulcrand est capitaine pour la République de Genève, colonel du régiment d'Assas et lieutenant du duc de Rohan. La bataille de Rheinfelden leur est fatale...Revenons à Louis... il est le fils de François III d'Assas (1694-1761) et de Suzanne Finiels (décédée en 1749). Son père est seigneur de Lavit, de Montardier, de Gaujac, de Roquedur et du Mercou. Capitaine-commandant d'infanterie au régiment du Vexin et chevalier de Saint-Louis, il meurt au combat. Sa femme hérite du château du Mercou. Son grand-père maternel est avocat et sa grand-mère, Marie-Anne de Salze, d'une famille protestante.
Louis a dix frères et sœurs. La plupart meurent jeune, comme c'est fréquent à cette époque. Les survivants ne se marient pas car ils ne sont que des nobles pauvres, jusqu'à son action héroïque. Mais son frère aîné, François IV, est Page du prince de Condé. Il va être capitaine lui aussi au régiment d'Auvergne. Après la mort de son frère il reçoit les Honneurs de la Cour le 23 janvier 1786. Le baron François d'Assas, dans une note produite pour établir ses droits, raconte le passé militaire de sa famille. Son père et son oncle (M. de Gaujac) sont morts capitaines au régiment de Vexin. Son aïeul était capitaine ; son bisaïeul, capitaine au régiment de Plessis-Praslin cavalerie, avait eu deux frères tués au service du roi, l'un en Italie, l'autre aide de camp de M. de Schomberg.
L'un des neveux de Louis est marquis. Il obtient une compagnie dans le régiment Royal-Roussillon cavalerie, le 28 février 1778, et est dispensé de payer la somme de 10.000 livres qui en est le prix, en considération de la mort glorieuse de son oncle. Au même titre, il possède 300 livres de la pension héréditaire. Il se retire du service avec le grade de chef d'escadron.
L'autre est Page de la garde du roi, aspirant-garde de la marine à Rochefort 27 avril 1775, major de vaisseau et chevalier de Saint- Louis le 11 février 1792, contre-amiral en retraite et pensionnaire héréditaire du Roy.
La nièce du Chevalier d'Assas meurt à la Maison royale de Saint-Cyr le 4 avril 1776, âgée de quinze ans.
Louis d'Assas entre très jeune au service, dès sa plus tendre enfance il ne joue qu'à la guerre avec ses camarades. Louis est lieutenant au régiment d'Auvergne le 21 octobre 1746 [3]. C'est une une unité d'élite qui compte beaucoup de nouveaux catholiques, comme lui et sa famille.D'ailleurs, Philippe V, roi d'Espagne, s'en amuse : Je ne connais qu'une façon de faire fuir Auvergne. C'est de battre la messe. Depuis le 30 septembre 1749, son colonel est Philippe-Louis de Beauvoir, marquis de Chastellux (1726-1784), futur brigadier.
Louis d'Assas, avant cela, en 1745, est au siège de Tournai et ne fait qu'assister à la bataille de Fontenoy. Sa brigade doit occuper le château, le village et la redoute de Rumegnies ; mais au plus fort de la bataille, Normandie ayant dû marcher au secours des Irlandais, Auvergne et Touraine se portent en avant pour le remplacer. Une demi-heure après, l'ennemi est en déroute. Les grenadiers prennent leur revanche de cette inaction devant la citadelle de Tournai. Ils y montent neuf fois la garde de tranchée. Le 12 août, deux bataillons d'Auvergne avec les arquebusiers de Grassin occupent l'abbaye d'Affelghem et le régiment termine cette campagne par les sièges d'Audenaerde, de Termonde et d'Ath [4].
Au commencement de mai 1746, Auvergne arrive au rendez-vous de l'armée près de Bruxelles. Le 6, il pousse une pointe vers Louvain ; le 15, il paraît devant Malines qui vient d'être emportée par les volontaires de La Morlière, et il en prend possession avec les régiments de Piémont et du Roi. Le 21, la citadelle d'Anvers est investie. Il y ouvre la tranchée devant le bastion de Tolède dans la nuit du 25 au 26. Le 31, la place a capitulé. Mons, Charleroi, Namur sont aussi témoins de la valeur du régiment, et ces rapides succès sont couronnés par la victoire de Rocoux. Le gain de la bataille dépendait de la prise du village de Rocoux. La division du marquis d'Hérouville, composée des brigades de Navarre, d'Auvergne et de Royal, est chargée de cette périlleuse entreprise. Auvergne doit attaquer par le centre avec Navarre. Au moment de s'ébranler, l'aumônier du régiment fait aux soldats une exhortation un peu longue. Le lieutenant-colonel de Chaumouroux, impatienté, l'interrompt en criant : Soldats, M. l'abbé veut vous dire qu'il n'y a pas de salut pour les lâches. Vive le roi et en avant ! Auvergne s'élance, et quoique foudroyé à bout portant par la mousqueterie et la mitraille, il se précipite dans un verger, s'empare d'une batterie, la tourne contre l'ennemi et décide de son côté la victoire par ce hardi coup de main. Deux redoutes sont successivement enlevées à la baïonnette. Le capitaine de Castaignos en attaque une troisième avec ses grenadiers. Le sergent Vauchoux se jette le premier dans les retranchements, et l'ouvrage est emporté. Dès le commencement de l'attaque, le grenadier Camatte se jette seul au milieu de l'ennemi et arrache des mains de l'enseigne le drapeau d'un bataillon. Vauchoux est fait officier et Camatte porte-drapeau. A la fin de cette campagne, Auvergne est porté à quatre bataillons comme tous les vieux corps.
L'histoire du jeune lieutenant d'Assas se confond toujours avec celle de son régiment. En avril 1747, Auvergne est placé sous les ordres du marquis de Contades, son ancien colonel, pour faire les sièges des forts de la rive gauche du bas Escaut. Les forts de La Perle et de Liefskenhoëck n'arrêtent les Français qu'un instant. Les compagnies de grenadiers et trois compagnies de fusiliers d'Auvergne, sous le commandement du lieutenant-colonel, sont chargées de s'emparer du grand et du petit Kykuit. Chaumouroux, malgré ses soixante ans, se jette le premier sur les palissades. En un moment, palissades, retranchements, fossés, escarpe, tout est franchi et enlevé. Joseph Renard, grenadier, est blessé à mort près des barrières. Deux camarades veulent le secourir [4].- Retournez au feu, mes amis, s'écrie-t-il, je n'ai plus besoin que d'une chose, c'est de vous voir vaincre.
Le 1er mai, on arrive devant Hulst; le 5, les mêmes compagnies attaquent le Zandberg qui couvre Hulst et tuent 300 hommes aux Hollandais. Au moment de l'assaut, l'officier général de tranchée entame une longue instruction au capitaine de grenadiers Julien qui l'interrompt ainsi : Je vous entends, mon général, il faut vaincre, n'est-ce pas? Je le ferai. Et il le fait. Le 16 mai, Axel capitule. Ainsi en moins d'un mois, toutes les places de la Flandre hollandaise sont prises. Auvergne se repose quelques jours à Hoël, puis il entre dans Anvers que les alliés faisaient mine de vouloir assiéger. Au mois de juin, il rejoint l'armée au camp de Tongres et le 2 juillet, il assiste à la bataille de Lawfeld, placé sur les hauteurs de Heerderen pour la sûreté du roi.
En 1748, Auvergne n'arrive devant Maastricht qu'après l'ouverture de la tranchée. Il prend poste à la gauche près de Westwesel avec Piémont et un peu en arrière des Gardes. Le 4 mai, ses grenadiers, avec ceux de Rohan et de La Fère, attaquent une flèche en avant du chemin couvert. Ils chassent l'ennemi jusqu'au corps de place et se réunissent dans la flèche pour s'y loger. Mais cet ouvrage est une partie de nos braves est brûlée, mutilée et ensevelie. Les autres se maintiennent sur les ruines jusqu'au lendemain malgré le feu des assiégés. Maastricht se rend deux jours après, et cette conquête met fin à la guerre de la succession d'Autriche [4].
Auvergne est alors envoyé à Cambrai. En 1753, il fait partie du camp d'Aimeries-sur-Sambre. Là, il est nommé capitaine en second le 1er septembre 1755 [3] dans le même régiment.
En 1756, au commencement de la guerre de Sept Ans (1756-1763), il se rend dans la Basse-Normandie pour s'opposer au débarquement des Anglais. Il fait partie du camp assemblé à Granville.
L'année suivante, son régiment est désigné pour l'armée du Bas-Rhin et il passe dans le Hanovre avec le maréchal de Richelieu. Arrivé à Cassel après 72 jours de marche, il se trouve à la prise de Minden et de Hanovre et à la poursuite de l'armée anglo-hanovrienne jusqu'à Closterseven. Il demeure ensuite au camp d'Halbersladt jusqu'au mois de novembre. Le désastre de Soubise à Rosbach contraint alors Richelieu à rétrograder. Mais, quand les alliés se mettent à violer la convention de Closterseven, Richelieu étant revenu dans le Hanovre, Auvergne prend part au passage de vive force de l'Aller et se cantonne dans ce pays.
Au commencement de 1758, l'armée se replie vers le Rhin. Le 3 mars, deux compagnies de grenadiers d'Auvergne se trouvent à la fâcheuse rencontre d'Hammelspring et s'y font tailler en pièces. Le brave Vauchoux, alors lieutenant, y est tué. La bataille de Crefeld a lieu au mois de juin.Le régiment y a peu de part et prend ses quartiers à Cologne. Là, Louis est nommé capitaine-commandant des 4 Compagnies de chasseurs du régiment d'Auvergne au début de l'année 1759. Son vieux colonel est remplacé le 7 mars 1759 par Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau (1725-1807) qui va être maréchal de France, comme son prédécesseur.
Rochambeau crée ces compagnies de chasseurs [voltigeurs) qui sont d'institution toute récente, et c'est ce colonel qui en a donné l'idée et l'exemple, afin d'offrir de l'émulation à cette classe d'hommes de petite taille, si nombreuse en France et si négligée, mais si ingambe et quelquefois plus leste que ceux d'une taille plus élevée. Rochambeau en confie le commandement à d'Assas.
Leur régiment quitte Cologne le 15 mai 1759 et arrive le 3 juin à Nieder-Weymar, rendez-vous de l'armée. Il est du corps d'avant-garde du comte de Saint-Germain et fait des prodiges de valeur le 1er août à Minden. Le capitaine de Marsan et sept lieutenants y sont blessés. Le régiment ne fait pas moins bien au passage des Gorges de Minden. L'avant-garde est devenue l'arrière-garde. Le comte de Saint-Germain, voyant l'ennemi gagner les hauteurs qui dominent le passage, le fait attaquer par les brigades d'Auvergne, d'Aquitaine et d'Anhalt qui le culbutent. Deux compagnies de chasseurs d'Auvergn, commandées par le capitaine-commandant d'Assas font des merveilles ce jour-là. Au mois de décembre, une partie du régiment est bloquée dans Giessen. Le 7, le prince Ferdinand de Brunswick fait sommer du Blaisel qui commande dans la place. Il y a trente ans que je sers le roi, répond le brave commandant, et quelque temps que je suis guéri de la peur; quand M. le prince Ferdinand voudra, nous commencerons. La place manquait de vivres. Le 10, 150 volontaires, commandés par le capitaine de La Barre, forcent les postes ennemis, vont surprendre Wiseck et par cette action audacieuse déterminent l'ennemi, qui souffre de la saison avancée, à lever un blocus qu'il juge inefficace. Le brave La Barre est blessé dans cette entreprise [4].
La campagne de 1760 est une des pages les plus brillantes de l'histoire du régiment d'Auvergne. Le 10 juillet, à la bataille de Corbach, placé en réserve avec Orléans, il appuie l'attaque des régiments de Navarre et du Roi, et quand l'ennemi, rendu plus audacieux par l'arrivée d'un gros corps de cavalerie, veut reprendre l'offensive, Auvergne s'ébranle et décide la retraite des Allemands. A la fin de juillet, il contribue avec les Gardes Françaises, les régiments du Roi, du Dauphin, de Vaubecourt, d'Aquitaine, d'Orléans, de La Mark et les Irlandais, à déposter le prince Ferdinand du camp de Sachsenhausen.
Le 11 août, le maréchal de Broglie, informé qu'un corps considérable menace Marbourg, se rend à Merdenhagen où campe la division du comte de Stainville, composée des brigades d'Auvergne et de Bouillon, et lui prescrit d'aller chasser l'ennemi. La division part le matin du 12 et arrive à Marienhagen où Auvergne a un engagement fort vif avec un détachement qui se retirait vers Frankemberg et lui fait 30 prisonniers. Le lendemain, Stainville se remet en marche et court vers Frankemberg pour joindre les généraux Bulow et Fersen. En arrivant sur les hauteurs de Radern, il aperçoit l'ennemi en bataille. Stainville, après avoir renforcé sa gauche des deux bataillons de Bouillon et l'avoir appuyée à un bois vis-à-vis du château de Lichtenfels, ordonne à dix heures au régiment d'Auvergne d'attaquer l'ennemi avec la Légion royale et huit escadrons de dragons. L'élan d'Auvergne est irrésistible. Dès les premiers coups de feu, le comte de Fersen est tué. Ses soldats reculent. Auvergne occupe à l'instant les hauteurs qu'ils abandonnent et les accule à une montagne escarpée derrière le village de Hallemberg. La nuit approche, le régiment ne perd pas un instant, gravit avec la plus grande audace une pente presque inaccessible, tombe au milieu d'eux, en tue 400, et met le reste dans la plus horrible déroute. Huit pièces de canon sont les trophées de cette brillante journée.
Le 4 octobre, Auvergne quitte Weildungen, où il était depuis quelque temps cantonné, pour se rapprocher du Rhin. Il arrive le 13 à Neuss et entre le lendemain dans le camp de Meurs, à cheval sur le chemin de Meurs à l'abbaye de Camps ou Kloster Kampen.
A Klostercamps se trouvent, sous les ordres du marquis de Castries, les brigades de Normandie, de La Tour du Pin, d'Auvergne et d'Alsace et les chasseurs de Fischer. La réserve, composée des brigades de La Couronne et de Bouillon, est placée entre le camp et Rheinberg.
Pendant la nuit du 15 au 16, les chasseurs de Fischer sont en avant pour surveiller les mouvements de l'ennemi. Derrière eux, et pour les appuyer au besoin, se tiennent les grenadiers d'Auvergne abrités par les haies qui bordent le canal de Gueldre à Rheinberg.
Le chevalier d'Assas, capitaine au régiment d'Auvergne, A été envoyé à la découverte et s'est avancé à quelque distance de son corps.A la faveur de l'obscurité, un corps anglo-hanovrien parvient à tromper la vigilance des chasseurs de Fischer, et les Français vont être surpris dans leur sommeil. Ils arrivent sur d'Assas sans bruit, l'entourent, le couchent en joue et lui disent : Si tu fais le moindre bruit, tu es mort. D'Assas répond par ce cri : A moi, Auvergne, voilà tes ennemis ! Et il reçoit la mort. Son dévouement sauve l'armée de Castries. Il avait 27 ans, 1 mois et 19 jours, précisera son frère.
Laborie, lieutenant-colonel d'infanterie présise que les grenadiers et chasseurs de son régiment d'Auvergne se portent en avant du village de Coppenbrugg, pour occuper un poste. Etant rendus à ce poste, et ayant des indices presque surs que l'armée ennemie marche pour surprendre le camp, ils jurent tous, pour sauver l'armée, de conserver leur poste tant qu'il leur resterat un souffle de vie. Ce serment est si bien justifié que, quoique, sur 400 , plus de moitié sont jetés roides morts et presque tout le reste grièvement blesse. Ils arrêtent néanmoins les ennemis jusqu'à ce que les troupes campées viennent à leur secours.
Auvergne, placé au centre dans les marais, s'empare d'un canon et d'un étendard. Mais il paie ce succès trop cher. Il a près de 800 hommes mis hors de combat, et 58 officiers tués ou blessés. Le colonel de Rochambeau et le lieutenant-colonel La Bartelle sont parmi ces derniers. Le capitaine Saint-Firmin, digne rival de d'Assas, se fait tuer avec dix hommes qui lui restent de sa compagnie, en défendant un pont du canal .Les ennemis, dans leurs rapports, parlent de lui avec admiration. Le capitaine de grenadiers de Castaignos, à la tête de 60 hommes, s'est jeté des premiers au milieu des ennemis et a fait prisonnier le capitaine Pool, commandant un bataillon de grenadiers anglais. Un caporal, revenant de congé, arrive la veille de la bataille. Le lendemain, il reçoit un coup de fusil au travers du corps. Près d'expirer, il dit à ceux qui l'emportent Mon Dieu ! que je suis heureux d'être arrivé hier ! Le caporal Dupont est aux équipages. Il apprend que la bataille s'engage et demande à rejoindre sa compagnie. Mon capitaine, dit-il, est aux volontaires, la compagnie est sans lieutenants, sans sergents, sans caporaux, et elle a beaucoup de recrues qui pourraient faire quelque chose indigne du régiment d'Auvergne.
Le prince héréditaire de Brunswick, ennemi de Castries, est repoussé avec une perte de douze cents hommes.
Le régiment d'Auvergne, presque détruit à Clostercamps, est envoyé à Düsseldorf et reçoit l'ordre de rentrer en France pour se rétablir. Mais il demande avec de si vives instances à continuer la guerre qu'on le lui accorde [4].
Rapidement, d'Assas devient populaire, immortalisé par son héroïsme près de l'abbaye de Clostercamp, aux environs de Wesel, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1760. Voltaire est le premier qui, dans la seconde édition de son Précis du siècle de Louis XV, paru en 1769, révèle ce mot antique : A moi, Auvergne, ce sont les ennemis!, dont la Gazette de France du 25 octobre 1760 ne fait point mention, en portant sur la liste des morts le chevalier d'Assas, qu'elle appelle d'Assars. Que d'actions héroïques sont ensevelies dans la mêlée des champs de bataille ! Un an à peu près avant de publier son récit, qu'il tient du lieutenant-colonel au régiment d'Auvergne, le chevalier de Lorry, Voltaire écrit, le 12 novembre 1768, au duc de Choiseul, alors premier ministre, pour lui signaler le trait. Mais soit par préoccupation, soit par insouciance, le gouvernement de Louis XV ne tient compte du nom d'un héros auquel l'ancienne Rome eût élevé des statues. Il revient à Louis XVI d'avoir honorer un si généreux souvenir par la fondation d'une pension de mille livres, héréditaire et perpétuelle, au profit des aînés de la famille d'Assas.
Mais ce que l'on ignore généralement, et ce qui résulte d'une lettre du baron, frère aîné du chevalier, c'est que, pour cette récompense, l'initiative vient de la reine Marie-Antoinette. On parle un jour devant elle, dans les petits appartements, de l'héroïsme de d'Assas. Elle s'étonne qu'une pareille action soit demeurée si longtemps dans l'oubli, et elle s'informe s'il existe encore quelque personne de cette famille. Sur l'affirmation qu'il reste un frère, retiré du service, et deux neveux, anciens pages de Louis XV et encore au service du Roi : Écrivez tout de suite au frère, » s'écrie-t-elle, et marquez-lui de m'adresser un mémoire. Averti sur-le-champ de plusieurs côtés, le baron d'Assas se hâte de dresser le mémoire demandé et l'envoie à la Cour. Pour toute grâce, il sollicite l'avancement de ses deux fils, ajoutant que le roi peut, par une faveur spéciale, éterniser la mémoire du trait du chevalier dans sa famille. Louis XVI fait fait une enquête par le ministre de la guerre, le prince de Mombarey :Enquête sur le chevalier d'Assas et sa famille.
Jeudi [II septembre 1777].
Monsieur, je vous envoie un mémoire qui rappelle l'héroïque dévouement du chevalier d'Assas, capitaine au régiment d'Auvergne, tué en 1760, à l'affaire de Clostercamp. Cette action, qui est l'un des plus beaux traits de nos fastes militaires, n'a été l'objet d'aucune distinction ni récompense. Il faudroit réparer un si injuste oubli. Je vous laisse le choix de la distinction. Quelle qu'elle soit, elle répandra une émulation utile dans l'armée. Vous verrez que le chevalier a laissé un frère et deux neveux, dont l'un est dans l'année et l'autre dans la marine. Si ce sont des hommes distingués, je me chargerai de leur avancement. Écrivez-moi, ou dites-moi, au prochain Conseil, ce que vous aurez décidé.
Louis.
Le roi autorise le frère du chevalier d'Assas à joindre à son nom celui de Clostercamp. Le jour où le ministre de la guerre rapporte le mémoire au Conseil, on est embarrassé d'abord pour remplir les intentions royales, et la décision est renvoyée à un Conseil prochain. Mais, dans l'intervalle, le prince de Montbarey s'étant avisé de la pension héréditaire, le Conseil applaudit, le roi approuve. Le baron d'Assas est prévenu. On voit, dans une lettre de lui, qu'il vient du Vigan à Versailles pour remercier, et pour apporter aux bureaux de la guerre des papiers de famille qui servissent d'éléments à la rédaction des lettres patentes de la pension. Le baron et ses deux fils sont reçus avec une sorte d'enthousiasme à la cour et chez les ministres. Louis XVI accorde au père la faveur de chasser avec lui, ce qui est alors une grande distinction, et fait don au fils aîné d'un brevet de capitaine de cavalerie, qu'il paie sur sa cassette. Mais il laisse à la Reine la satisfaction de l'annoncer elle-même à ses protégés.
- Ainsi se révèle cette généreuse initiative, qui appelle le bien par le bien, et dont, comme on l'a vu, tout l'honneur revient à la Reine.
Louis XVI, voulant transmettre à la postérité la mémoire du trait patriotique du chevalier d'Assas, crée en 1777 une pension héréditaire et perpétuelle de 1.000 livres en faveur de la famille de ce nom jusqu'à l'extinction des mâles. Cette maison est admise aux honneurs de la cour en 1780 et 1788.
En ce temps-là , et la guerre de Sept-Ans en est le triste témoignage, la noblesse a perdu une partie de ses vertus militaires. Souvent, elle croit avoir satisfait à son devoir et payé sa dette envers ses aïeux en faisant seulement une ou deux campagnes, quelquefois même quelques mois de paisible garnison. Aussi Louis XV et pour Louis XVI honorent ces héros pour réveiller chez elle l'esprit militaire. Louis XVI se soucie peu de leurs origines protestantes et rend la noblesse à un certain nombre de héros aux ancêtres non maintenus dans leur noblesse.
Le château de Mercou, qui appartient à la famille d'Assas, est pillé et saccagé par 500 individus qui après de joyeuses agapes y mettent le feu [5]. On parle de bandes venues de Marseille et guidées par des Cévenols connaissant bien les lieux. La pension est supprimée pendant la Terreur. Laborie, son ami, autre héros de son régiment, devenu lieutenant-colonel d'infanterie, se retrouve sans emploi et sans pension. Elle n'est rétablie pour les d'Assas que sous Napoléon Ier, vers 1810.
Un sergent du nom de Dubois est-il mort lui aussi en héros à ses côtés et lequel des deux a crié A moi, Auvergne, voilà tes ennemis !
Cet exploit de d'Assas est un fait répété par les cent voix de la renommée, par tant d'historiens et de biographes, échos de Voltaire et des gazettes, un fait constaté par les témoignages contemporains, mis à l'ordre du jour de l'armée, à la parade de Lille, par le prince Ferdinand, et qui, pendant plus de soixante années. Il ne rencontre aucun contradicteur autorisé, alors que les éléments de contrôle sont, pour ainsi dire, encore vivants [6].
Cependant, cet acte héroïque commence à être contesté après ce long espace de temps, quand les témoins qui l'avaient attesté et célébré ne sont plus vivants. Pour rattacher la contradiction à un fil du contemporain, on en est réduit à s'appuyer du témoignage des prétendus Mémoires politiques et anecdotiques inédits du baron de Grimm, agent secret à Paris de l'impératrice de Russie, de la reine de Suède, du roi de ... Depuis l'année 1743, jusqu'en 1789. Les mémoires de Grimm sont considérés comme plus que suspects, dont, pour cause, on se garde de produire l'original. On parle également d'une lettre où Voltaire répondant, le 31 octobre 1769, au comte de Schoenberg, fort répandu parmi les encyclopédistes, et qui avait eu Grimm en Allemagne pour précepteur de ses enfants, dit : Je n'ai fait que copier ce que le frère de M. d'Assas et le major du régiment m'ont mandé. Et là-dessus on brode, par conjecture, une formelle protestation du comte [6].
La seule protestation à enregistrer est celle que n'a pas osé faire en temps opportun (il l'avoue) Lombard de Langres, et qu'il produit en 1823, dans ses Mémoires anecdotiques, sur la foi de son père. Au chapitre IX du livre XI de cet ouvrage, il ouvre, en effet, sur ce point, une discussion curieuse qu'est venu appuyer de toutes ses foires le trop ingénieux démolisseur, Édouard Fournier, en son Esprit dans l'histoire. Suivant Lombard de Langres, la belle action du chevalier d'Assas est celle d'un sergent du régiment d'Auvergne, nommé Dubois. Du reste, le contradicteur un peu tardif parait être de la meilleure foi du monde, et les raisons qu'il allègue en faveur de son héros doublement posthume, si l'on peut parler ainsi, appellent un examen attentif [6].
La gloire de la journée, revient surtout aux qualités de chef de Rochambeau et à tous les officiers et soldats du régiment d’Auvergne qui sont morts pour le roi.
Le maréchal de Castries, après avoir forcé le prince héréditaire à repasser le Rhin et à lever le siège de Wesel, apprend que le chevalier d’Assas n’est pas entré seul dans le bois, mais accompagné de Dubois, sergent dans sa compagnie. C'est celui-ci qui crie : A nous, Auvergne ; c’est l’ennemi ! Le chevalier est blessé en même temps que son sergent, il n’expire pas sur le coup. Pour Dubois, une foule de témoins affirment à Castries que cet officier a souvent répété à ceux qui le transportent : Enfants, ce n’est pas moi qui ai crié, c’est Dubois. "
Le général Pajol, dans Les guerres sous Louis XV, précise que : le capitaine d’Assas se trouve seulement porté le premier des capitaines d’Auvergne tués. Mais le général Pajol devrait pourtant savoir que les dossiers militaires à cette époque ne sont guère bavards.
Le maréchal de Rochambeau, dans ses Mémoires, raconte les faits d'une façon différente, et ce qui donne le plus d’autorité à cette version, c’est que Rochambeau est colonel d’Auvergne : Un caporal de chasseurs fut le premier qui découvrit l'ennemi dans cette nuit très noire. Il me mena sur cette colonne qui fit feu sur nous. Je revins aux grenadiers et chasseurs et leur ordonnai de périr à leur poste plutôt que de l'abandonner, en attendant l'arrivée de la brigade ; d'Assas, un des capitaines de chasseurs, fut attaqué et se défendit vigoureusement. Un officier lui criant qu'il tirait sur ses propres gens, il sortit du rang, reconnut l'ennemi et cria : "Tirez, chasseurs, ce sont les ennemis !" Mais il fut criblé de coups de baïonnette et voua ainsi à sa patrie le sacrifice de sa vie.
En définitive, dans cette nuit célèbre, nous avons deux héros pour un.
1. L'Univers. Histoire et description de tous les peuples, France: Dictionnaire encyclopédique, Philippe Le Bas, Augustin François Lemaître, Firmin Didot frères, 1840, v.1.
2.FOLIE ET SAGESSE DES ASSADINS
3.Les guerres sous Louis XV. Tome 5, Charles Pierre Victor Pajol, Adamant Media Corporation
4. Histoire de l'ancienne infanterie française, Volume 3, Louis Susane, J. Corréard, 1851.
5. Terreur rouge, terreur blanche dans le Midi, Colporteur (Nîmes), Christian Hérail-Gilly, C. Lacour, 1992
6. Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Élisabeth, Félix Feuillet de Conches, H. Plon, 1864