Le Canada, où se déroulent actuellement les jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver, bénéficie d’une image très positive.
Le Canada est l'un des tout premiers pays d'immigration au monde : sa Gouverneure générale actuelle, Madame Michaelle Jean, immigrante d’origine haïtienne, en est un vivant symbole. Le pays a forgé ce « vivre ensemble », caractérisé par le multiculturalisme et la culture de la négociation, tout au long d'une histoire très singulière.
Aux origines, les Indiens et les Inuits sont les descendants de chasseurs venus de Sibérie il y a plusieurs milliers d’années. De fait, à l’arrivée des premiers européens, les tribus, disséminées sur les territoires du futur Canada, regroupaient environ 300 000 autochtones, qui avaient des origines variées et parlaient des langues différentes.
Quand, au terme de la lutte entre les deux puissances conquérantes, la domination de la Couronne britannique se met en place, en 1763, elle ne peut pas ignorer les spécificités de ses nouveaux sujets et, en 1774, l’Acte du Québec affirme l’existence de deux sociétés, reconnaissant le droit aux ressortissants des anciennes colonies françaises de conserver leur langue et leur religion.
La constitution de 1867 marque la création du dominion du Canada, pacte entre les deux groupes fondateurs, les Britanniques et les Français, chacun avec sa langue. Dès son premier recensement, en 1871, le gouvernement pratique le recueil des renseignements sur les origines ancestrales de tous ses habitants, y compris des autochtones (qui bénéficieront d'un régime juridique particulier à partir de 1876). La population canadienne se chiffrait alors à 5 371 051 personnes ; Montréal est la ville la plus peuplée avec 267 730 habitants.
Puis, quand le recensement prend de l’envergure en 1901, y sont ajoutées des questions sur la religion, le lieu de naissance, la citoyenneté et la date d'immigration. Si bien qu’en 2006, le dernier recensement compte plus de 200 origines ethniques différentes.
La taille du pays, l’abondance de ses ressources, la volonté d’exister à côté du grand voisin américain ont été les principales raisons du recours à une immigration de très grande ampleur.
Ceux qui, les premiers, ont répondu à cet appel, environ 10 millions de personnes entre 1850 et 1960, étaient généralement mus par une forte aspiration à une nouvelle vie. Ils n’étaient pas rebutés par les difficultés, conscients d’échapper à un sort peu enviable dans leur pays d’origine et d’accéder à une existence meilleure, dans une société dont ils étaient pleinement partie prenante. D’où un fort attachement à celle-ci et un farouche désir de la conserver.
L'année 1962 a marqué un important tournant dans la politique d’immigration du Canada, en supprimant toute discrimination fondée sur des critères ethniques. Nombre d’immigrants vont dès lors arriver d’Asie, d’Afrique et des Caraïbes, minorités plus « visibles » que les néo-Canadiens, ni britanniques ni français, qui représentaient alors 25 % de la population.
Dans cette même période, le Québec, engagé dans le mouvement de la « Révolution tranquille », affiche son souhait d’une plus grande autonomie et demande une meilleure protection de sa langue et de sa culture, démarche qui met à mal le principe d’égalité de toutes les provinces.
La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme est créée par Pearson en 1963, dans l’espoir d’améliorer le dialogue entre Canadiens français et Canadiens anglais. Or celle-ci fait état, dès son rapport préliminaire, de nombreuses inégalités touchant les Canadiens français, tandis que, dans ce contexte, d’autres groupes ethniques, notamment les Ukrainiens, estiment ne pas être pris en compte dans cette vision biculturelle et demandent en conséquence une reconnaissance des spécificités de leur communauté. En conclusion de ses travaux, la Commission constate le lien entre position sociale et origine ethnique, et préconise la lutte contre la discrimination et le renforcement des droits individuels, pour l’égalité, dans un cadre officiellement biculturel.
Pierre Elliot Trudeau va initier une nouvelle politique. Il veut prioritairement maintenir l’unité et la cohésion du Canada dans le cadre d’une « société juste ». Pour contrer la tendance sécessionniste des canadiens français, il choisit de donner à l’ensemble des Canadiens le droit de s’exprimer en français ou en anglais, tout en affirmant : « bien qu’il y ait deux langues officielles, il n’y a pas de culture officielle et aucun groupe ethnique n’a la préséance ».
Progressivement se met en place la politique du multiculturalisme fondée sur la reconnaissance du caractère pluriel de la société canadienne et de l’identité culturelle des minorités : « le gouvernement s’efforcera d’aider tous les groupes culturels canadiens qui ont développé le désir et la volonté de s’accroître et d’ajouter à la vie canadienne » ; il aide « les membres des groupes culturels à surmonter les barrières culturelles qui les empêchent de participer pleinement à la société canadienne ».
La Charte canadienne des droits et des libertés vient, en 1982, formaliser constitutionnellement ces choix en proclamant le principe d’égalité. Celui-ci va entraîner le gouvernement fédéral à adopter de nombreuses mesures propres à assurer l’égalité des droits aux minorités culturelles.
Dans la pratique, cette politique a amené des changements considérables : au delà des exemples souvent cités de la Gendarmerie royale du Canada qui a modifié ses exigences pour permettre aux Sikhs pratiquants d’intégrer ses rangs, en conservant leur turban à la place du Stetson, ou de l’obligation faite aux enseignants de prendre en compte la dimension multiculturelle de la population dans leur enseignement, la culture publique commune se transforme progressivement, ainsi que les représentations de l’identité nationale.
Cette politique du multiculturalisme a été jusqu'ici globalement une réussite en matière de vie sociale. Elle a institué une forme de dialogue très efficace. Les négociations qui ont mené à un traité entre le gouvernement québécois et les indiens Cris en sont un exemple. Les deux parties ont discuté pendant plusieurs années, avant d'arriver à un accord ; chacune a accepté des remises en cause : les chefs Cris ont consenti à un détournement du fleuve Rupert, l’État québécois a modifié les plans d'un barrage pour tenir compte des besoins des trappeurs amérindiens et a décidé de payer des redevances.
De fait, il est très fréquent que des commissions soient mises sur pied pour entendre la population et les sociétés civiles s’exprimer jusqu’à ce que des solutions adaptées à la question posée se dégagent. Cette pratique de la négociation est facilitée par le non cumul des mandats des élus et par l’intervention des associations pratiquant le lobbying.
D’un point de vue plus théorique, de nombreux travaux de recherche, en science politique ou en sociologie, analysent les pratiques canadiennes et la façon dont elles maintiennent la cohésion sociale en préservant à la fois le droit à la différence et l’égalité de traitement. C'est parfois même un gouvernement provincial qui commande un rapport, comme l'a fait le Québec au philosophe Charles Taylor et au sociologue Gérard Bouchard à propos des « accommodements raisonnables ». Les questions qui se posent ne sont pas toujours faciles et des craintes se sont exprimées récemment quant à la perennité du modèle canadien.
Pour reprendre les mots de la ministre plénipotentiaire du Canada lors du dernier congrès de l’Association française d' études canadiennes : « Certains affirment que le Canada est un pays complexe qui marche en pratique mais pas en théorie. Je dirais plutôt que le Canada est un pays auquel il reste encore à théoriser la pratique d’une complexité qui marche ».