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Questions sur la Mort de Jean-Jacques Rousseau
Pierre-François PUECH et Bernard PUECH
Curieux sentiment que celui de revenir sur les derniers pas de Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville. Il y était venu au terme de sa vie pour se livrer à la botanique. Le voilà donc, tel qu’on l’imagine en homme de la nature. Oui mais pour Jean-Jacques Rousseau, vivre avec toute la vérité de la nature c’est aussi s’accommoder de la maladie et de la mort. Atteint selon lui de presque tous les maux, il en a fait le récit avec toutes sortes de détails et a ainsi incorporé le destin à ses souvenirs. L’originalité de la démarche est que pour la part finale du récit, vouée à être inachevée quand il s’agit d’écrire toute une vie, Rousseau a donné à d’autres la possibilité de la raconter avec pertinence.
L’innovation vient de ce que J.J. Rousseau, qui avait assisté aux cours d’anatomie avec dissections pratiquées par le Docteur Thomas Fitz-Moris à Montpellier, ait voulu sa propre autopsie (Grasset 1854, p.22). Ceci afin de poursuivre le récit, de répondre aux questions que l’on pouvait se poser à propos de ses insomnies, vertiges, fièvres, maux de tête, respiration trop courte, palpitations et de bien d'autres problèmes comme ceux qui très tôt ont affecté sa vessie ou sa prostate. Enfin, l’histoire d’un homme. De l’homme dont « Toute [l’] existence n’ [a été] qu'un précaire ajournement de la mort » selon Starobinski (1971).
Figure n°1 Jean-Jacques Rousseau. Gravure d’après le portrait en buste par De La Tour 1753, Couché fils © P.-F. et B. Puech.
Hélas, nous affirme F. Bocquentin (en ligne), l'autopsie ne montrera rien qui ne puisse être retenu, rien d'essentiel en tous cas, compte tenu du savoir et des méthodes d'investigation utilisées à l'époque. Et bien non, cet acte qui consiste à décrire ce que l’on peut voir, accepté par Rousseau comme une ultime étape quasi obligatoire au caractère testamentaire de son autobiographie, constitue encore de nos jours une source de plus grande connaissance.
Voici comment G. Lenotre rapporte la mort de Rousseau dans ses chroniques : « Le 2 juillet 1778 le cabaretier Antoine Maurice aperçut le philosophe se promenant, dès cinq heures du matin, malgré la rosée ; il le vit rentrer vers sept heures, apportant du mouron cueilli pour ses oiseaux. Deux heures plus tard, Antoine entendit des cris provenant du pavillon qu’habitait Rousseau ; il y courut. Mme Rousseau appelait au secours ; son mari était tombé sur le plancher, dans la pièce du premier étage, et s’était blessé à la tempe. Presque au même moment, le cabaretier, M. et Mme de Girardin arrivèrent suivis de quelques domestiques et d’un chirurgien ; celui-ci essaya d’une saignée, mais Jean-Jacques déjà, ne donnait plus signe de vie ». Le lendemain de la mort, le sculpteur Houdon a pris le moulage de la tête et le 4 juillet le corps fut inhumé dans l’île des Peupliers à Ermenonville, où s’élèvera en 1780 le monument de Jacques-Philippe Lesueur aux figures nettement individualisées rappelant les frises antiques..

Le corps de Jean-Jacques Rousseau ne reposait cependant pas encore en paix. Il fut enlevé de sa sépulture à l’ile des Peupliers, le 9 octobre 1794, et emporté pour une cérémonie aux Tuileries. La Révolution française, poussée à se légitimer, désirait donner en exemple les grandes figures à la Nation. Le cercueil de plomb fut donc conduit au Panthéon, où Voltaire était déjà sacralisé, et placé sous un sarcophage provisoire en bois avec l’inscription en latin : « Ici repose l’homme de la nature et de la vérité ».
Lors de la Restauration, les Bourbons ont ensuite rendu au culte le Panthéon qui reprit son premier nom de Sainte Geneviève et les restes de Rousseau, comme ceux de Voltaire, ont été transportés dans une galerie souterraine. L’opération fut exécutée le 29 décembre (Valette, 1905). Le cercueil n’a pas été ouvert et le sarcophage de bois fut démonté puis remonté. L'ordonnance maintien donc leur caractère de sépulture nationale voulue par la Révolution. Le 4 septembre 1830, Louis-Philippe a fait réinstaller le Panthéon et replacer Rousseau et Voltaire où ils étaient auparavant. Cependant, on accusa l’Eglise d’avoir laissé profaner les tombes. Une invention romanesque de Victor Hugo dans son William Shakespeare racontait comment, sous la Restauration, les os de Rousseau et ceux de Voltaire avaient été ensevelis dans une fosse anonyme (Victor Hugo, 1864). Les enquêteurs ont ainsi pu découvrir que les témoignages différaient suffisamment à ce propos pour donner naissance aux doutes (Berville, 1868). Cette accusation, ajoutée aux bruits selon lesquels J.-J. Rousseau se serait suicidé, nécessitait un nouvel examen des corps. Le journaliste Corancez, présent à Ermenonville peu après la mort de Rousseau, avait en effet avancé en 1798, dans le Journal de Paris, la version selon laquelle Rousseau se serait donné la mort d’un coup de pistolet. Toutes ces raisons font qu’en 1897, le ministre de l’Instruction publique a chargé une commission de s’assurer de la bonne conservation des squelettes de Rousseau et de Voltaire (Raspail, 1912 pages 483 et 484).
Mais que sait-on du corps de Jean-Jacques Rousseau « offert délibérément aux fouilles du scalpel » (Régis, 1912)? Ceci parce que Rousseau était persuadé que l’examen de son corps après la mort pouvait être la source de preuves documentées le concernant. Selon l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : « la fin des dissections doit être, ou de se procurer des moyens plus sûrs pour connaître les maladies, ou au moins d’entendre mieux le jeu et la mécanique des parties solides que l’on dissèque ». C’est dans ces intentions que Rousseau avait exprimé dans un testament, qui date de 1763, le désir que son corps fût ouvert. Il nous donne, dans ce document, une description de tous les accidents de santé éprouvés dès l’âge de quinze ans par la suite d’un rétrécissement congénital de l’urètre. Pour Rousseau ; « le siège du mal est certainement dans la prostate, ou dans le col de la vessie, ou dans le canal de l’urètre, et probablement dans tous les trois. C’est là qu’examinant l’état des parties, on pourra trouver le mal (Poncet et Leriche, 1907 et 1908).
Rousseau, affligé de maux de vessie, avait fait savoir, par un message à Moultou de Genève, en date du 12 décembre 1761, qu’il employait des sondes qu’il enfonçait toujours plus en avant, de sorte qu’un bout s’était brisé et était resté dans la partie malade. Dans une seconde lettre, qui ne fut pas envoyée car les douleurs avaient fini par s’apaiser, il pensait son sort décidé (Héresco, 1908). C’est ainsi qu’il écrit dans ses Confessions que « le frère Côme, qui avait la main d’une adresse et d’une légèreté sans égale, vint à bout enfin d’introduire une très petite algalie, après m’avoir beaucoup fait souffrir pendant plus de deux heures et il déclara qu’il n’y avait pas de pierre, mais que la prostate était squirreuse et fort dure (Rousseau, 2006) ; En 1763, Rousseau écrit dans son testament ; « L’étrange maladie qui me consume depuis trente ans, et qui, selon toute apparence, terminera mes jours, est si différente de toutes les autres maladies de ce genre avec lesquelles les médecins et les chirurgiens l’ont toujours confondue, que je crois qu’il importe à l’utilité publique, qu’elle soit examinée après ma mort, dans son siège même (…) je suis resté incertain sur cette cause, jusqu’à ce qu’enfin le frère Côme est venu à bout d’introduire une algalie très menue, avec laquelle il s’est assuré qu’il n’y avait point de pierre » (Poncet et Leriche, 1908).
Cosme (1703-1781), Jean Baseilhac, dit Le Frère, était un chirurgien réputé être un des premiers lithotomistes de France (Biographie Universelle, 1813). Une lettre de Diderot à Mme Volland, du 1er septembre 1765, raconte un épisode qui illustre la façon dont Côme (Cosme) se préparait de la meilleure manière, sur des sujets venant de décéder, à la pénible extraction de calculs de la vessie (Le Breton, 1993). Le frère Côme avait ainsi acquis le génie vraiment chirurgical de la taille de la pierre, et inventé plus de vingt instruments (Biographie Universelle, 1813). C’est à lui que l’on doit le trois-quarts courbe pour faire la ponction au-dessus du pubis en cas de rétention d’urine et il semble bien que c’est également à lui que l’on doit toutes les « bourrelleries » dont Rousseau a usé et qui l’ont obligé à se résigner un temps à porter une robe de chambre pittoresque. C’est très certainement aussi au frère Côme que l’on doit ce testament où Rousseau souhaite que son « corps soit ouvert, par d’habiles gens, s’il est possible, et qu’on observe avec soin l’état du siège de la maladie, dont je (il) joins ici la note pour l’instruction des chirurgiens. ».
Pour l’autopsie de Rousseau, la loi disposait que les médecins ou chirurgiens ne puissent procéder à l’ouverture du corps qu’avec le consentement de la famille et après en avoir prévenu l’officier de police, et qu’il n’y était procédé qu’après la vérification du décès (Littré et Gilbert, 1908). C’est donc sur la réquisition du Procureur-Fiscal d’Ermenonville que « le Lieutenant de Baillage, assisté de son greffier et du sergent Landru, se transporta dans la chambre mortuaire de Rousseau pour faire la visite du cadavre et constater le genre de mort. Deux chirurgiens, les sieurs Chenu et Bouvet, furent appelés. L’autopsie eut lieu l’après-midi du 3 juillet après qu’Houdon, aidé de deux ouvriers italiens, ait moulé dans la matinée la face de Rousseau. Elle fut faite par le sieur Castérès, (lieutenant du Premier) chirurgien de Senlis, en présence des deux chirurgiens Chenu et Bouvet, du sieur Villeron, médecin à Senlis, de Lebègue de Presle, médecin de Paris, homme de grande considération, lié avec (René de) Girardin et avec Rousseau. D’autres personnes encore étaient présentes, de sorte que onze témoins assistèrent à l’opération » (relation de Lebègue de Presle cité par St. A. Berville, 1868). Comme le veut la coutume, l’autopsie unissait la pratique médicale et le contrôle par un public que l’on veut nombreux (Ferrandes, 2007).
Les médecins qui ont pris part à l’autopsie ont noté « une légère déchirure au front occasionnée par la chute du défunt sur le carreau de sa chambre au moment où il fut frappé de mort……..En procédant à l’examen des parties internes du bas-ventre …nous n’avons pu trouver ni dans les reins, ni dans les uretères et l’urètre, non plus que dans les organes et canaux séminaux, aucune partie, aucun point qui fut maladif ou contre nature. Le volume, la capacité, la consistance, la couleur de toutes les parties internes du bas-ventre étaient parfaitement saines … » (Héresco, 1908). Mais, sans doute, l’idée préconçue a fait chercher une pierre. Toute l’histoire des cinquante ans de dysurie proteste et « il nous paraît impossible que son appareil urinaire fût intacte » (Poncet et Leriche, 1908). Au cours de l’autopsie les chirurgiens doivent avoir une curiosité aiguisée, il se peut que l’explication vienne de fait que deux chirurgiens qui participent à cette opération aient quelques heures auparavant déclaré dans un procès verbal une mort par attaque d’apoplexie séreuse et que les choses devaient en rester là parce qu’on ne trouve habituellement que ce que l’on cherche. Ainsi « l’ouverture de la tête et l’examen des parties renfermées dans le crâne nous ont fait voir une quantité considérable (plus de huit onces) de sérosité épanchée entre la substance du cerveau et les membranes qui la couvrent » (Raspail, 1912). Le procès verbal attribue la mort à cette sérosité présente dans le crâne.

Le crâne de Jean-Jacques Rousseau a été scié à l'autopsie selon une ligne traversant le front à environ un ou deux centimètres au-dessus de l’arcade sourcilière.
© Pierre-François Puech et Bernard Puech
Montpellier
L’ouverture du cercueil de J.-J. Rousseau, en 1897, allait fournir des précisions sur l’état du crâne après autopsie. A cette date, un historien « et en même temps sénateur », Ernest Hamel, a eu et a réalisé l’idée, avec pleine autorisation ministérielle, de pratiquer l’ouverture des cercueils de Voltaire et de J.-J. Rousseau, à l’effet de faire l’examen des restes de ces grands hommes… » (Laborde, 1898). A cette occasion il a été noté, par l’un des témoins qui avait repéré une perforation près de la tempe gauche, que l’académicien Marcellin Berthelot a fait remarquer que « cette perforation n’a pas été produite, comme on pourrait le croire, par une balle de pistolet. C’est, toujours selon Berthelot, « vraisemblablement pendant l’autopsie qu’elle a été pratiquée, pour l’ouverture de la boîte crânienne. » (Portier-Kaltenbach, 2007).

Marcellin Berthelot a précisé ultérieurement, dans une lettre du 23 janvier 1905, que « le crâne avait été scié en vue de l’autopsie. J’ai pris les deux morceaux séparés dans mes mains, en présence d’une douzaine de personnes, et j’ai constaté, avec certitude que présentement mes connaissances anatomiques, qu’il ne portait aucune mutilation, perforation, fracture ou lésion anormale. Il étai(t) parfaitement sain (Valette, 1905 p.262-263).
On peut expliquer la perforation près de la tempe gauche par l’action complémentaire du trépan lors de l’ouverture du crâne à la scie en vue d’un examen post-mortem. Ceci, après avoir pratiqué une incision au niveau de laquelle doit passer le trait de scie sur les régions temporales et horizontalement au travers des muscles temporaux. Cette incision va jusqu’à l’os et permet de voir si des altérations siègent dans cette région. Il est certain qu’une lésion temporale (coup de feu ou autre) aurait été signalée dès le tracé circulaire de la ligne portée sur les parties molles afin de guider le parcours de la scie. Une ligne traverse ensuite le front à environ un ou deux centimètres au-dessus de l’arcade sourcilière et rejoint latéralement les fosses temporales. Pour détacher la calotte crânienne sciée on peut s’aider de l’emploi du marteau et de prismes métalliques (craniotomes) frappés dans le trait de scie pour faire sauter la calvaria. La dure-mère adhère à la table interne du crâne ce qui exige une attention particulière pour ne pas léser les méninges et même le cerveau. C’est pourquoi on pratique parfois un ou plusieurs trous pour décoller préalablement la dure-mère sur le trajet de la scie. Ces trous sont faits au moyen d’un trépan (Bourneville et Bricon, 1885). Le trou de trépan permet alors de passer le crochet dans la calvaria. Il existe donc des cas où le crâne doit être troué lors de l’autopsie, mais un trou par trépan ne peut être confondu avec celui produit par balle.
Il reste à discuter de l’épanchement de huit onces de liquide lors de l’ouverture du crâne. L’urémie chronique, dont souffrait Rousseau, a certainement entraîné des lésions cérébrales et le coma urémique mime le coma neurologique vasculaire qui souvent coexiste (Elosu, 1929 p. 194). Enfin, huit onces, soit 250cc, semble une quantité beaucoup trop importante sans atrophie cérébrale. Cette dernière n’a pas été signalée par ceux qui ont vu l’intérieur de la boîte crânienne de Rousseau mais elle peut être simplement expliquée par son état pathologique fondamental. Atrophie cérébrale ou épanchement kystique ? Le diagnostic peut être sujet à controverse lorsqu’il concerne la neurologie. 250 cc de liquide cérébro-spinal au lieu des 140 cc habituels correspond à une atrophie cérébrale d’environ 1/14ème de la masse (Farisse, 2008).
Rousseau dans sa « première promenade » avait prévu cette ultime Rêverie: « Quand tous mes ennemis particuliers seront morts, les Médecins, les Oratoriens vivront encore, et quand je n'aurais pour persécuteurs que ces deux corps-là, je dois être sur qu'ils ne laisseront pas plus de paix à ma mémoire après ma mort qu'ils n'en laissent à ma personne de mon vivant » (Oeuvres Complètes de la Pléiade, volume I, page 998). Fidèle à elle-même, l’Histoire discute maintenant les témoignages médicaux à propos du corps autopsié de Rousseau. Ceux-ci fournissent des faits précis et en médecine, comme il en était en botanique pour le naturaliste Rousseau, nous sommes plus satisfait en voyant les faits de près. L’autopsie de Jean-Jacques Rousseau est un document que l’on peut examiner à la lueur de la critique historique et d’une exhumation médico-légale. Le pèlerin-narrateur a ainsi donné sa mort comme sa vie au lecteur en offrant le bon contexte pour que les choses puissent parler.
L’histoire des restes de Rousseau, sous le regard des experts, a sans doute dépassé l’intention planifiée de Jean-Jacques Rousseau de préciser par une autopsie les maladies qu’il avait décrites en racontant sa vie. Les circonstances ont conduit ses cendres au Panthéon, puis il a fallu exhumer à nouveau son corps, le 18 décembre 1897, pour contrôler l’identité de ses ossements et lever le doute concernant la possibilité d’un suicide par balle de plomb (Bligné 2008). Les choses auraient pu en rester là, mais, dès le lendemain de ces analyses, il a été montré que le dossier devrait être repris par des spécialistes de médecine-légale car il n’y avait pas eu de contre-expertise réclamée par le directeur du laboratoire d’anthropologie du Muséum (Raspail 1912, Monod, 1898). Ces insuffisances concernant la mort subite de Jean-Jacques Rousseau ont conduit à scruter ce qui pourrait être reconsidéré et donné l’occasion d’argumenter les résultats de l’observation du crâne scié. Ce crâne doit être à nouveau examiné afin de vérifier la possible présence de séquelles résultant d’une collection ou d’une atrophie cérébrale souvent évoquée chez Jean-Jacques Rousseau. De plus, l’examen de l'ADN permettrait de rechercher l'existence éventuelle d’une affection à caractère génétique qui changerait le diagnostic à propos des ennuis urinaires dont a souffert Rousseau.
Références :
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