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LE CHEVAL ET L’HISTOIRE HUMAINE

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LE CHEVAL ET L’HISTOIRE HUMAINE
Publié le:24/11/2011

Le cheval sauvage, chassé, a été dressé puis remplacé par le cheval-vapeur.


L’Histoire en marche
L’Histoire en marche
Puente antiguo de Calle Badal.
© Agus Giralt
Espagne
 

   Solide, rapide, et fiable, le cheval, fait partie de l’évolution de l’Homme. Dès la préhistoire, le cheval a fourni un moyen de se nourrir et de se déplacer. Ainsi, après avoir été chassé pour être mangé par les hommes au Paléolithique, le cheval a été domestiqué à la fin du Néolithique et a probablement été dompté puis monté avant qu'il ne participe au travail de l’Homme à la fin de la préhistoire. Il a servi au cours des temps au transport, à plus de communications, à la guerre. (image n°1).

   L’histoire globale de l’humanité, s’intéresse aux phénomènes de longue durée comme Fernand Braudel s’y est essayé pour sa thèse dès 1947. Une fois la temporalité historique élargie, Braudel a inversé l’objet étudié, de cette façon nous découvrons ici le cheval pour mieux connaître notre passé. Il est ainsi possible de décrire et de penser la dynamique des contacts entre hommes et avec la nature depuis l’origine de l’Homo sapiens. L’enquête concernant l’alimentation, et donc la collecte des aliments, leur production, la chasse et la domestication des animaux, institue un champ d’études appropriées à une telle approche.

Le cheval, directement lié à l’alimentation de l’homme  au cours des temps, a également joué un rôle primordial dans la nature des contacts entre les hommes. C’est pourquoi l’archéologie préhistorique fait apparaître, avec le cheval, une histoire sociale et culturelle. Claude Lévi-Strauss, dans un article coécrit avec Augé M. et Godelier M. en 1975 (L’Homme, vol 15, n° 3-4 juil.-déc. 1975, 177-188 : Anthropologie, histoire, idéologie), a dit qu’il est des cas « où s’abolissent les distinctions et les oppositions entre anthropologie et histoire ». L’archéologie, qui aide à comprendre les périodes comme les lieux, ouvre de cette façon une voie de recherche que l’on peut nommer : « anthropologie historique ».

   L’Histoire de notre espèce, Homo sapiens, est brève en termes d’évolution. Il faut donc avoir recours à l’espèce dont elle est issue, Homo erectus,  pour reconnaître ses diverses formes. En effet, Homo erectus a donné naissance, à des époques et en des lieux différents,  aux Néanderthaliens et aux Hommes anatomiquement modernes.

Près de Montpellier, le site de l’Hortus (Valflaunès) a livré plus de cent fragments osseux qui correspondent approximativement à 20 néanderthaliens. L’étude de ce site, exceptionnel par le nombre d’individus, a permis de reconnaïtre différents modes d’occupation : de brèves haltes afin de dépecer le gibier, des stations un peu plus prolongées autour de foyers et des campements temporaires autour de -37 000 ans pour lesquels on a retrouvé des restes culinaires associant les ossements de bouquetins, d’ours, de lions, d’ânes ou de chevaux, de bovidés, de cerfs, de chevreuils…. . la chasse et les mâchoires humaines trouvées mêlées à celles d’autres animaux, comme le cheval, n’a peut-être pas été purement fortuite. C’est pourquoi on a évoqué à l’Hortus la présence d’un cannibalisme rituel. La chasse, chargée de mythes et de rites, a fait que ces hommes ont sans doute très vite révéré l’animal qu’ils poursuivaient et s’arrêtait parfois pour se laisser approcher.

   Le cheval aux Balzi-Rossi (Grimaldi, commune de Vintimille, Italie). Les Hommes anatomiquement modernes, dits de Cro-Magnon ou de Grimaldi, se sont installés aux pieds des falaises Balzi-Rossi dès 37 000 ans. Ils y ont occupé plusieurs abris sous roche et grottes, face à la mer, où ils ont installé le cheval dans leur système symbolique (comme ils le feront sous terre à Lascaux). Ce qui laisse penser que la domestication, qui se fera plus tard, a pu être amenée par des pressions sélectives inconscientes comparables à ce que l’on observe pour la sélection naturelle.

Les fouilles archéologiques ont dégagé seize squelettes dont celui d’une femme, recouverte d’ocre rouge, ornée d’une coiffe de petits coquillages, d’un bandeau fait de canines de cervidés et au tibia gauche d’une sorte de jambière. Il reposait dans un creux aménagé, du sol d’habitation avec foyers, de la grotte du Cavillon. Le tableau funéraire se distingue par la présence d’un cylindre en os de cheval taillé en pointe (long de 173 millimètres) déposé contre le haut du front. Ce type d’inhumation ainsi que les outils associés sont caractéristiques de la période gravettienne (-24 000 ans). Les hommes, dits de Grimaldi ou de Cro-Magnon, sont comme ceux de Néanderthal des nomades selon les variations saisonnières. Dans le cas présent, la diversité des ressources exploitées, petits animaux terrestres et marins mais aussi les ongulés chassés sur le plateau ou le long de la mer, témoignent une présence  à long terme au cours de laquelle une culture symbolique complexe s’est mise au point. En effet, des petites figurines stylisées ont été trouvées dans les grottes voisines ainsi qu’un cheval tracé sur un fragment de roche. A tout ceci s'ajoute la scène du cheval gravé sur le mur (image n° 2 ), cinq mètres au dessus du squelette de la dame ornée entourée d’outils et de pierres diversement organisées. 

Le cheval gravé de la grotte du Cavillon (les Hommes Anatomiquement Modernes à Grimaldi, Italie).
Le cheval gravé de la grotte du Cavillon (les Hommes Anatomiquement Modernes à Grimaldi, Italie).
art pariétal
© Puech Bernard et Pierre Francois
Italie

La grotte du Cavillon ressemble à un abris sous roche, car elle n’est pas profonde. La gravure est de ce fait en plein jour et cette élaboration en toile de fond donne un caractère individuel à cette grotte sanctuaire (Vicino et Simone, 1976).  Le contour du cheval crée un symbole concret auquel l’homme de Grimaldi a ajouté des séries d’incisions linéaires, véritable système sémantique (Mussi et Vicino, 2010), visant à établir une communication. La langue présente pouvant être interprétée comme de nature magique. Ce modèle, qui associe les stries à l’animal dessiné, révèle une évolution de la pensée de l’homme aux cotés du cheval.

 

   La domestication du cheval nous est connue sous forme d’indices archéologiques mis au jour parmi les groupes qui vivent de chasse, de pêche et de cueillette, alors que la période voit les débuts de la culture de la terre. Ces nouvelles conditions suivent d’importants changements climatiques, il y a 15 000 à 11 000 ans, qui ont transformés la faune et la végétation (c’est à cette époque que le cheval a disparu d’Amérique du Nord). Les premières étapes de la domestication s’inscrivent dans le comportement de l’homme vis-à-vis de l’animal « favori ». Elle aurait donc des motifs très divers : l’alimentation, le jeu, la religion ou la signification totémique, le prestige, le transport, la chasse et la guerre (image n°3).

Le bivouac en campagne.
Le bivouac en campagne.
Les cultures équestres ont fondé l'histoire mondiale.
© Puech B et PF
Collection personnelle

Les animaux domestiques partagent les traits suivants : changements de la taille, de la coloration et amélioration du comportement pour lequel ils ont été choisis (comme la possibilité de se reproduire en élevage ou simplement la réaction à l’approche de l’homme). Du fait de la domestication, par le jeu des croisements et de l’alimentation, le cheval présente une morphologie bien différente de celle des chevaux sauvages et son usage laisse parfois certains stigmates comme ceux produits par le mors sur les dents.

La plus ancienne domestication connue date de plus de 5 500 ans,  elle est de la culture Botai au Kazakhstan. L'analyse des résidus à la surface de poteries a  détecté les graisses du lait de jument. Ce lait est toujours consommé après une légère fermentation alcoolique  (le koumis). Le cheval a été domestiqué initialement non seulement pour la monte, mais aussi pour son lait.

La région de steppes de l’Asie centrale a abrité durant des millénaires de nombreuses populations de chevaux sauvages adaptés aux hivers rigoureux car capables de vivre avec peu d’herbe et de brouter tout au long de l’année. Chassé, il a permis à l’homme de vivre dans ces régions et d’acquérir, dès le 5e millénaire, la connaissance des comportements du cheval nécessaire pour son élevage (Robin Bendrey et al., 2008).

  Les relations hommes / cheval  révèlent les conditions culturelles des sociétés. Monté ou attelé, le cheval a été utilisé par l’homme dès le IIème millénaire pour combattre, ce qui n’a pas été sans conséquences sur le développement des civilisations.

Les chevaux  préférés des guerriers étaient colorés au lieu d’être ternes, nous révèle une étude de l’ADN ancien des chevaux sauvages et domestiques (Pruvost M. et al., 2010, 11ème conférence internationale de l’ICAZ, Muséum National d’Histoire Naturelle, Paris). Les chevaux ont été brun-gris, comme ceux de Przewalski, avant le début du Vème millénaire av. JC. Puis les sélectionneurs ont recherché les chevaux colorés pour leurs tempéraments et leurs comportements. C’est ainsi que des leaders comme Alexandre le Grand ont changé, avec leurs guerriers montés à cheval, le paysage du monde par la conquête. Les hommes apprennent au cheval à faire la guerre et de cette nouvelle relation nait une équitation spécifique (image n°4).

Cavaliers du Parthénon.
Cavaliers du Parthénon.
Le premier cavalier porte un manteau tiré contre le cou, l'autre porte une chlamyde. Les chevaux ont le museau percé où des rênes de métal étaient initialement insérés dans le marbre. Courtoisie du British Muséum.
© British Muséum n° 1816, 0610.47AN19864800.
British Museum

 Le cavalier de cette époque est abondamment illustré sur l’Acropole où le Parthénon a été construit lorsqu’Athènes était au sommet de sa puissance. La frise représente la fête des Panathénées juste avant la bataille de Marathon en 490 avant J.-C. A première vue, les cavaliers semblent porter l’uniforme, soit pour différentes tribus ou pour illustrer différents festivals.  En fait, la littérature comme les illustrations des céramiques et des vases indiquent qu’à l’époque il n’y avait pas d’uniforme prescrit pour la cavalerie.

   Cheval de guerre et cheval-vapeur. La vie quotidienne a ensuite mobilisé hommes et chevaux et la diversité des réalités militaires illustre le rythme de l’évolution de leurs relations. L’utilisation des chevaux à des fins logistique et tactique essentielles (cavalerie, transport de l’artillerie et des vivres, transmission) a renouvelé l’utilisation du cavalier, des équipements, des montures et des élevages (image n°5).

Artilleurs autour d’un cheval.
Artilleurs autour d’un cheval.
Le cheval pilier de l’armée pendant des décennies.
© Puech PF et B
Collection personnelle

Avec le cheval, la puissance de feu est rapidement portée à l’endroit voulue, les cavaliers chargent le sabre et le pistolet si bien que le rôle du cheval est encore déterminant dans la campagne italienne de l’Abyssinie (1935-1936), la Guerre Civile d’Espagne (1936-1939) et la conquête allemande de la Pologne (1939).      

Cependant, la question de savoir si la mécanisation et l’aviation rendaient les chevaux obsolètes s’est posée dès la fin de la Première Guerre mondiale et des mesures de motorisation ont été prises dans l’armée française en 1938. En 1940, les chars furent de loin supérieurs à la cavalerie  et les divisions blindées et motorisées allemandes ont brisé la résistance en France. De même, les chevaux comme transporteurs se sont montrés manifestement inférieurs aux camions automobiles.

Tanks et avions sont les nouveaux chevaux que l’on tient à monter,  en conservant dans ces nouvelles armes l’éthique de la cavalerie (image N°6).

René Puech « Mon royaume pour un cheval ! »
René Puech « Mon royaume pour un cheval ! »
L’expression provient de la pièce de Shakespeare, Richard III, et illustre le degré de dépendance atteint par l’association de l’homme et du cheval au cours de leur évolution. Les chevaux sont plus que notre histoire, ils sont devenus une partie de nous mêmes.
© PUECH
Collection personnelle

Ces conditions de passage correspondent alors au développement technologique. Le cheval-soldat, qui symbolise alors la force domptée et l’énergie (image n°6)est ainsi progressivement remplacé par le cheval- mécanique dont l’unité de puissance est baptisée cheval-vapeur. Cette unité légale a paru logique puisque tout le monde pouvait estimer alors le travail fournit par un cheval. L’analogie s’étant faite après que Nicholas-Joseph Cugnot ait construit dès 1769 le premier véhicule propulsé grâce à la vapeur et que les usagés des chemins de fer aient vu les locomotives remplacer les chevaux pour tirer les voitures. L’individu « technique » est ensuite entré dans la vie quotidienne grâce au moteur à explosion qui a progressivement pris la place du cheval.

   La fin de la saga « cheval-homme » ?

L’extraordinaire relation « cheval-homme » à la conquête du monde se termine (image n°7).

Le centaure Chiron.
Le centaure Chiron.
La combinaison des capacités de l’homme et du cheval résout l’énigme du Centaure, fruit de l’imagination des Grecs. Cette alliance est faite de force et de beauté, de fureur et de sagesse.
© Thierry Jamard
Collection personnelle

Objet de fascination, le rôle du cheval va peu à peu se réduire à la nourriture ou au loisir. Les chevaux ne sont plus le moteur de notre économie, mais ils continuent à faire partie de nos vies. Il ne fait pas toujours bon d’être l’ami de l’homme pour l’animal domestiqué puisque « la main qui vous caresse, vous prépare souvent un sort affreux » (Haumont J.-F.). Au cours du XXème siècle de nouveaux types de transports vont lentement remplacer les anciens, ainsi les autobus, voitures automobiles, tramways et trains ont partagé encore pour un temps la voierie avec les chevaux.

En ce début du XXIème siècle, peut-on considérer cette  progression  comme la solution parfaite alors que les effets pervers des transports et de l’industrie, grands consommateurs d’énergie, nous conduisent à de nouvelles mutations ?   

     L’Homme reste l’ami du Cheval,  il peut encore lui confier ses soucis et au-delà lui demander de porter ses rêves afin que de nouveaux types de transport conduisent le moteur à essence à devenir un simple objet de loisirs. L’Histoire montre que l'association de l'homme et du cheval a changé le cours du développement de l'humanité, nous sommes donc assurés que l’on n’a pas fini de parler au cheval3

 

 

  1: L'homme, le plus à gauche qui tient le panneau de la 17e batterie du 38e régiment d'artillerie, porte la vareuse toutes armes modèle 1914/15 et une culotte pour troupes montées modèle 1922 (ou modèle 1933). La couleur très claire des uniformes en drap fait supposer qu'il s'agit encore d'uniformes en drap bleu horizon malgré l'adoption du drap kaki foncé en 1920. L'homme, à genou, porte le manteau pour troupes montées modèle 1920, les autres portent, parfois par dessus l'uniforme en drap, le bourgeron-blouse et le pantalon en croisé de coton comme vêtements de corvée (Jordan GASPIN).

  2 : René Puech au 62e régiment d'artillerie d'Afrique (groupe hippomobile) en garnison à Bizerte en 1939. Il porte le casque Adrian (à priori modèle 1926) avec l'attribut (modèle 1915) de l'artillerie et la vareuse toutes armes en toile kaki modèle 1921 (7 boutons), peut-être modifiée en 1935 (6 boutons).Pour la culotte courte, les chaussures et les chaussettes, il s’agirait d’une adaptation non réglementaire à la chaleur du climat car, en effet, seules les troupes coloniales portent la culotte courte en toile kaki clair modèle 1932 (Jordan GASPIN).

 3 « A horse is a horse, of course, of course ; And no one can talk to a horse, of course… » Jay Livingston et Ray Evans.

 

Liens :

 http://www.amnh.org/exhibitions/horse/?&#

http://www.larousse.fr/encyclopedie/contribuer/article/11022858

 

 

. Pierre-François PUECH et Bernard PUECH.