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de la Provence en Arles au Vase de Nola*
L'esprit de la conservation d'un monument historique, parce qu'il s'insère dans un site, s'incarne dans la création de secteurs sauvegardés définis par le service du patrimoine. Il consiste à en faire un lieu de rencontre privilégié entre mémoire et projet. Au combat mené contre le temps, précisé par le Conseil International pour les Monuments et les Sites, s'ajoute l'interprétation et la présentation du site auprès du public. L'imaginaire du ressenti patrimonial s'appuie sur quatre valeurs, l'historicité, l'exemplarité, la beauté et l'identité (Choais F. 1992: L'Allégorie du patrimoine, Seuil).
En Arles, l'emprise recouvre les quartiers les plus anciens tel l'Hauture ou la Cité dont les fondements remontent à l'Antiquité. Le touriste, qui vient y chercher une rêverie, a le sentiment d'une union avec ce que les ruines ont de caché.
Retrouver les échelles de l'Histoire ne peut être qu'une expérience concrète. La première chose, pour le nouvel arrivant, sera de monter aux arènes au point le plus haut de la colline. Au belvédère, une table d'orientation permet de localiser les reliefs des Alpilles et les ruines de l'abbaye de Montmajour derrière une très grande étendue dédiée à l'agriculture. L'imaginaire prend conscience de ce qu'il a fallu de persévérance aux vétérans de la Colonia pour rendre cette terre parfaite. Le détail des choses fait penser aux textes qui nous disent que le gromatique établissait les vétérans des campagnes militaires à l'aide du groma, instrument de visée pour tracer une ligne sur le terrain. Il conseillait d'utiliser des arbres exotiques pour que les limites restent visibles si d'aventure la végétation locale reprenait le dessus. C'est pourquoi on peut comparer ici le passé avec l'aspect présent à l'aide d'éléments vécus.
Nous sommes ici à l'Est de la ville au quartier de l'Hauture où les souvenirs religieux sont entreposés. Les fouilles entreprises en 1758 sous le parvis de l'Eglise de la Major ont mis au jour un autel dédié à Cybèle, appelée la bonne déesse des moissons et des mariages. Les niveaux ordonnés témoignent objectivement de l'existence de plusieurs temples. Ici les vestiges se sont accumulés les uns au-dessus des autres avec le temps pour se mettre en rapport et donner vie au lieu (image n°2).
La Provincia Romana fut le nom que les Romains donnèrent à ce pays celte où les Grecs étaient déjà présents lorsque César y installa sa colonie, vers 46 av. J.-C.. Arles fut alors dotée des deux axes en forme de croix qui partagent les villes romaines. L'axe principal Est-Ouest a naturellement fait suite à la route qui monte vers la ville en provenance de Marseille pour aboutir au Forum (place de la République). Le Théâtre et les Arènes ont été ensuite construits de part et d'autre de ce Decumanus. L'Amphithéâtre, enchâssé dans la colline, est muni de tours carrée ajoutées au Moyen Age et garde ainsi la ville. Thibaud, roi sarrasin, a nargé de cette fortification les troupes de Charlemagne en route vers l'Espagne.
Le Forum a conservé les soubassements (Cryptoportiques de 105 mètres sur 61) construits sous Jules César pour soutenir l'ensemble ainsi que le sanctuaire à colonnade dédié au Génie de la Colonie (maintenant Hôtel Arlaten, musée fondé par Frédéric Mistral). Il subsiste également, des bâtiments de ce Forum, une façade intégrée au mur de l'hôtel Nord-Pinus où sont descendus Picasso, Cocteau et Hemingway ...face à la statue de Frédéric Mistral1 dont la grandeur anime la Provence (image n°3).
Mistral, Daudet et le félibrige nous ont incorporé à cette Provence et donné le goût des images poétiques qui forment les idées. Où que l'on se trouve avec eux, entre Nîmes et Sisteron sur les chemins bordés de cyprès, on voit une montagnette ou une mer bleue entre les pins qui servent à la méditation. Enveloppé des souvenirs romains, Mistral a construit un parcours italien en Provence basé sur le "ça a été". Le voyageur qui veut comprendre peut sans doute respirer et vivre cette poésie sur la place centrale de la République qui mesure aussi bien le temps cyclique de l'éternel recommencement que le temps architectural des monuments. En montant le Cardo (orienté Sud-Nord) depuis la promenade des Lices, il découvre cette place qui aligne des façades dissemblables, témoins du temps qui passe, comme peuvent le faire les places en Italie. La voir quand le soleil l'écrase demande de se placer au Sud à l'ombre de la rue marchande. On se trouve alors au bas de la place comme sur un grand cadran solaire dont l'aiguille serait l'obélisque de granit qui provient de Troie (Anatolie romaine). Cette pierre marquait jadis la spina autour de laquelle les cheveaux tournaient dans le grand Cirque romain placé au-delà de la ville. Le centre du rouage de cette machinerie est entouré d'une fontaine dédiée à Neptune (image n°4). En face, au Nord, se trouve l'Hôtel de Ville à façade XVIIème siècle français. Le bâtiment composite est surmonté d'une tour "de l'Horloge" renaissance et d'une statue du dieu Mars (1555). Au rez-de-chaussée une voûte extra-plate est soutenue par vingt colonnes jumelées. A l'Ouest, l'angle est fermé alors qu'à l'Est le somptueux portail de Saint Trophine éclaire de ses calcaires et colonnes antiques de différentes variétés de marbres roses et blancs. Le réemploi est ici l'élément de prestige qui donne une présence réelle aux saints fondateurs de l'Eglise.
Les routes de formation scolaire empruntées par le touriste ont sans doute suivi les chemins pris par "La Chèvre de Monsieur Seguin" dans le conte d'Alphonse Daudet (1840-1897), même s'il n'a peut être pas fait ses études parmi les thyms et les romarins de Fontvieille ou passé les épreuves du bac à Nîmes comme Mistral.
Captivé, le touriste n'a qu'à fermer les yeux pour retrouver "La Gloire de Mon Père" ou "Le Château de Ma Mère" de Marcel Pagnol (1895-1974). Ceux qui vivent avec les souvenirs de Pagnol sont animés du même amour pour la Provence qu'avait Dante ou Pétraque et imaginent Virgile arrêté un instant sur une pierre blanche du Théâtre en Arles, près du jardin oasis qui descend vers les Lices. Ceci puisque la Provence, avec les Alyscamps, est avant tout destinée à rendre le souffle au passé (image n°5).
Inventer des antiques. L'amateur d'antiquités, séduit par le prestige de l'ancienneté, est conduit à faire évoluer sa recherche vers l'objet idéal pour abriter ses songes. C'est ce qui pousse le touriste à tenter de découvrir un objet inspiré du monde antique. Puisque la Provence est comme une autre Italie nous avons choisi la réplique d'une poterie "Etrusque" du musée de Naples (image n°6). Il s'agit de la grande hydrie, sublime avec ses figures rouges, trouvée par le margrave Nicolas Vivenzio sur ses terres de Nola (image n°7). Celle-ci peut servir de raccourci à l'amateur du monde classique puisqu'une grande partie de la romanité renvoie au sac de Troie qui l'illustre. Avec ce vase on peut considérer que l'antiquité d'Arles, comme celle de Rome, se trouve dans le groupe des Etrusques qui a prospéré en Italie centrale et nous a légué ces traces laissées par une culture disparue . La poterie, devenue sorte d'illustration de l'Histoire, en racontant le Sac de Troie vaut toutes les galeries des temps antiques. Le décorateur de la réplique a réinventé subtilement l'oeuvre pour offrir un regard particulier (image n°8).
En conclusion, il est sans doute important pour la conservation des monuments d'être concernée par toutes les façons dont le touriste peut faire revivre le passé (Aron R 1986 Introduction à la philosophie de l'histoire. Gallimard). Ce qui est intéressant, dans la rêverie que lui procure le patrimoine culturel, c'est qu'elle est la condition de la signification alors que le temps s'écoule (image n°9). Le patrimoine ne pense pas mais fait penser http://www.pnas.org/content/early/recent). C'est ce qu'ont fait ici une photographie, les monuments en Arles et le vase de Nola comme l'a fait jadis un vase funéraire grec pour le poète anglais John Keats auteur de l "Ode on a Grecian Urn" dont voici les deux premières strophes:
Thou still unravished bride of quietness / Thou foster-child of silence on slow time (Tu es celle qui accompagne la quiétude / qui assure le silence et arrête le temps).
* Nola, est l'une des plus anciennes villes de Campanie, probablement fondée par les Etrusques présents depuis 560 av. J.-C.. Les Romains se rendirent maître de Nola, en 343 av. J.-C., et elle est devenue colonie romaine sous Auguste qui y mourut. Un grand nombre de vases de style grec ont été fabriqués ici et trouvés dans les environs. Faits d'argile jaune pâle, quand ils sont couverts de vernis noir ils sont décorés de figures rouges. Une hydrie à figures rouges, connue sous le nom de vase Vivenzio (480 av. J.-C.: Musée Archéologique National de Naples n°2422), retrace des scènes de la guerre de Troie: Enée portant Anchise, massacre de Priam, corps ensanglanté d'Astyanax, Ajax (fils d'Oïlée) et le rapt de Cassandre (qui enserre l'idole d'Athéna, le Palladion), Andromaque attaquant un Grec, Démophon et Acamas sauvant Aethra...
1 Mistral (1830-1914), écrivain fondateur de l'école littéraire du félibrige chargée de restituer à la langue provençale son sang de langue littéraire (Prix Nobel 1904).
Pierre-François PUECH et Bernard PUECH