L'inondation de janvier 1910 à Paris est restée dans les annales : c'est aujourd'hui encore la crue à l'aune de laquelle on mesure les humeurs de la Seine, ce fleuve à l'allure tranquille et aux berges bien protégées, dont les pierres taillées font l'admiration des touristes et du monde.
Paris avait certes déjà connu des inondations, puisqu'on en rapporte du temps des Mérovingiens. Le niveau des 7 m avait été dépassé sans doute à plusieurs reprises, notamment sous Louis XIV et Louis XV, au temps où la Seine était souvent prise par les glaces, mais aussi au long du XIXe siècle.
Après un été 1909 déjà morose et pluvieux, les mois de novembre et décembre sont marqués de pluies faibles mais plus étendues et bien plus fréquentes que la normale saisonnière.
Janvier connaît de nouvelles pluies et le niveau des affluents Yonne et Marne monte perceptiblement.
Le 20 janvier, le tirant d'air sous les ponts est jugé trop faible et la navigation sur la Seine est interdite. Le lendemain, l'eau s'infiltre, notamment par les voies ferrées (RER C actuel et tunnels de construction du métro), dans les caves, les canalisations, les égouts et en surface atteint les quais.
L'eau fait sauter les pavés et les dalles ; des portions de rues, de trottoirs s'effondrent. Il arrive que la voûte du métropolitain cède.
Les pluies s'arrêtent le vendredi 28 janvier. Le zouave du pont de l’Alma a les épaules sous l'eau. Le niveau de l'eau au pont d’Austerlitz, point de référence, est de 8,62 m au-dessus de l’étiage.
Elle a concerné les voies et infrastructures suivantes :
Du sud-ouest au sud-est : avenue de Versailles, actuel parc Sainte-Périne, le bas du village d'Auteuil, l'Alma, le bas de l'avenue de Friedland, tout le boulevard Haussmann, la gare Saint-Lazare, rue de Châteaudun et rue Richer, avenue de l'Opéra, Palais-Royal, les Halles, rue de Rivoli, plusieurs tronçons de la rue Saint-Antoine, les trois quarts du boulevard Henri-IV, boulevard Morland, la partie nord du boulevard RIchard-Lenoir, le bas de l'avenue de la Roquette, l'avenue Ledru-Rollin, la gare de Lyon et tout le quartier de Bercy.
Les deux tiers des Champs-Élysées, la place de la Concorde, le jardin des Tuileries, le Louvre et l'Hôtel de Ville sont touchés. L'eau n'a pas épargné l'île de la Cité et l'île Saint-Louis, le palais de Justice et Notre-Dame sont donc les pieds dans l'eau.
Du sud-ouest au sud-est : les trois quarts du boulevard Victor, la moitié des rues Lecourbe et de la Croix-Nivert , le Champ de Mars, gare d'Orsay et gare des Invalides, le palais de l'Institut, Saint-Germain-des-Prés et le quartier Saint-André-des-Arts, la moitié du boulevard Saint-Germain, Halle aux vins comprise, le Jardin des Plantes et la rue Buffon, l'actuelle gare d'Austerlitz, une partie de l'hôpital de la Pitié-Salpétrière, rue du Chevaleret jusqu'au boulevard Masséna et à la porte de Vitry.
La tour Eiffel a donc les pieds mouillés.
Toute la proche banlieue est concernée, de Charenton à Bry-sur-Marne en amont, et de Issy-les-Moulineaux et Boulogne à Nanterre, en passant par L'Île-Saint-Denis, en aval. Tous les départements d'Île-de-France ont été durement touchés.
Dans certains quartiers, rues et places sont impraticables. La préfecture de police réquisitionne des canots et des mariniers pour permettre les déplacements en barque. Tous les corps de métier sont touchés : les facteurs et télégraphistes, les journalistes, les députés, les boulangers, les bouchers…
Tout est bon pour servir d'embarcation - baignoires en bois, armoires et autres gondoles de fortune. Certains tentent les échasses. Un scaphandrier va rechercher les registres d'écrou dans les sous-sols du palais de Justice.
Jules Romains raconte qu'on prévoit un quart d'heure de plus pour se rendre chez des amis, le temps que la barque vienne vous prendre au premier étage.
Le Génie surélève les trottoirs en construisant des sortes de passerelles sur tréteaux.
Les communications avec l'extérieur sont réduites : les véhicules hippomobiles se frayent un passage tant bien que mal d'un quartier à l'autre, mais ni passagers ni marchandises ne peuvent partir des gares ferroviaires inondées. L'approvisionnement de la capitale par péniche n'est plus possible.
On est donc parfois au chômage technique et bloqué chez soi, sans pouvoir aller faire les courses et devant faire bouillir l'eau avant de pouvoir s'en servir pour la cuisine. Pour le chauffage, on en est réduit au feu de cheminée, les calorifères ayant pris l'eau dans les sous-sols. Les réserves de bois ont pu partir à la dérive, livrées à ceux qui se servent au passage. Les poubelles ne sont plus collectées, on jette ses ordures par-dessus les ponts (Tolbiac, Grenelle, Auteuil).
Impossible d'allumer les réverbères, ou au contraire de les éteindre. Les horloges publiques et les ascenseurs ne fonctionnent plus, l'usine fournissant l'air comprimé étant inondée. On s'éclaire à la bougie ou à la lampe à pétrole. Le téléphone (pour ceux qui l'ont) ne marche plus.
Le beau temps revenu avec le week-end a permis ensuite aux badauds soulagés d'en voir le côté saugrenu et comique. Les apparentements les plus loufoques sont immortalisés par des photographies, on peint le paysage dévasté, on s'étonne de pêcher « trois souliers et une salade » !
Dans le Jardin des Plantes inondé, la girafe meurt d'une pneumonie.
En 1910, les préconisations de l'ingénieur Belgrand, formulées des années auparavant, n'avaient toujours pas été suivies et il a fallu attendre les années 1950 pour que soit entamée leur mise en œuvre.
En Île-de-France aujourd'hui, le préfet de Région coordonne la surveillance du bassin de Seine-Normandie. L'État établit la cartographie des zones considérées comme inondables, dont il contrôle l'urbanisme (on sait par exemple que la décrue sera d'autant plus rapide que les sols seront moins bétonnés) ; il implique les élus locaux dans les plans de prévention et d'action.
Se souvenir et prévoir, pour éviter de tout perdre : on estime aujourd'hui qu'une inondation équivalente coûterait au moins huit fois plus qu'en 1910, soit un minimum de 8 milliards d'euros, en dommages directs.
Épisode vécu comme spectaculaire plus que dramatique, malgré les dégâts considérables qu'il a occasionnés, l'inondation de janvier 1910 a heureusement fait très peu de victimes humaines (moins de dix morts pour Paris et sa banlieue) et n'a été suivie d'aucune épidémie. Et surtout, la Grande Guerre, traumatisme national, survenait quatre ans plus tard.