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Document Larousse (1918).
Document Larousse. Larousse mensuel n° 136 de juin 1918.
Cette notice nécrologique évoque l'illustre dessinateur qui a illustré Larousse de sa "Semeuse" et de quelques-unes de ses plus fameuses couvertures. Les intertitres on été ajoutés par nous. YV
Grasset (Eugène-Samuel), artiste décorateur, né à Lausanne le 25 mai 1844, naturalisé français, mort à Sceaux le 23 oclobre 19l7.
Sa famille fit de lui un architecte, et c'est en cette qualité qu'il vécut dans sa ville natale depuis la fin de ses études jusqu'en 1871. Il entreprit alors un voyage en Égypte et au retour se fixa à Paris. Plus, peut-être, que la construction, l'ornementation le séduisait. Il commença par des dessins pour étoffes d'ameublement, tout en poursuivant ses études picturales. C'était l'époque où les décorateurs anglais et les maîtres d'Extrême-Orient commençaient à être appréciés en France : ils trouvèrent en lui un admirateur. Le caractère décoratif des gravures sur bois japonaises, la pureté de la ligne, la réduction des couleurs à quelques éléments simples devaient, naturellement, plaire à Eugène Grasset. D'autre part, il se sentait le désir de créer en France un mouvement analogue à celui qu'avaient créé en Angleterre les William Morris et les Walter Crane ; il voulait non seulement embellir des étoffes et des papiers, mais encore aider à la rénovation de nos intérieurs. Il eut ainsi occasion de décorer le cabaret du Chat Noir, notamment la cheminée, et de donner des modèles de tout un mobilier commandé par le photograveur et collectionneur Charles Gillot.
Mais c'est surtout comme décorateur du livre que Grasset devait trouver l'emploi de ses dons. Dès 1878, il avait illustré le Petit Nab ; de 1881 à 1883, il composa ses illustrations en couleurs de l'Histoire des quatre fils Aymon, qui fut imprimée par Gillot et est aujourd'hui fort recherchée des bibliophiles. Néanmoins, le succès n'avait pas été immédiat : l'artiste rompait avec l'illustration habituelle abandonnée aux mains de praticiens habiles, certes, mais dépourvus de l'intelligence des nécessités typographiques. Les continuateurs des maîtres de 1840 étaient tombés dans l'imitation des procédés photographiques. Grasset fut l'un des premiers à réagir : il
comprit qu'à côté du caractère d'imprimerie, il est nécessaire d'user d'une ornementation où le noir et le blanc dominent, d'où soient bannis les nuances trop délicates et les gris trop légers du bois au burin. Tout en admirant les interprètes des Johannot et de Gustave Doré, Grasset croyait bon de remonter plus haut dans la tradition, et il cherchait ses modèles dans les bois anciens.La largeur du trait lui permit de passer aisément du format du livre à celui de l'affiche et, là encore, il prit une place fort importante : les affiches de la Librairie romantique, de la Place Clichy, du Cavalier Miserey, des Fêtes de Paris, de Jeanne d'Arc sont parmi les plus célèbres. Toute surface à décorer est pour lui prétexte excellent : pour l église Saint-Étienne de Briare, il commence, en 1893, des mosaïques ; en même temps, il compose sur la vie de Jeanne d'Arc une série de cartons qu'il envoie au concours ouvert en vue de l'installation de verrières à la cathédrale d'Orléans. Malgré l'approbation du public et de la presse, le jury ne retient pas son envoi. Cependant, la notoriété est acquise désormais à l'artiste, et il reçoit diverses commandes de vitraux : Saint Hubert pour Lyon (1874), cartons pour Aix-en-Provence et pour Saint-Lô (1895), Sainte Madeleine pour Troyes (1896), la Musique, le Printemps, l'Automne pour Chalons-sur-Marne. Qu'il s'agisse, d'ailleurs, de vitrail ou d'affiche, la technique varie peu : le trait imprimé ici devient là sertissure de plomb ; les couleurs continueront à être employées par teintes plates et, seule, la matière transparente du verre leur donnera plus d'intensité. Dans cette série, Grasset se montre encore le disciple des maîtres d'autrefois et, par certains côtés, il fait songer au grand artiste bâlois, à Holbein le Jeune, décorateur.
Le succès des estampes murales de Grasset avait fait naître toute une catégorie de collectionneurs d'affiches : ce fut un peu pour eux que l'imprimerie Malherbe fit paraître une série d'estampes en couleurs. Cependant, l'artiste, revenu au livre, illustrait le Procurateur de Judée et créait, en 1897, pour le fondeur Peignot, un nouveau caractère d'imprimerie gras et fort lisible, aujourd'hui très employé ; de nombreux ornements typographiques et des lettres ornées suivirent.
Parallèlement, Grasset. composait des frontispices et des fers de reliure comme ceux du Nouveau Larousse illustré, comme la marque de la Maison Larousse, la Semeuse, avec la devise : « Je sème à tout vent. » Pour le Larousse pour
Tous, il exécuta une suite alphabétique ; une série des Mois servit au Larousse Mensuel ; cela faisait suite aux fers donnés pour la couverture de divers ouvrages : la Terre, l'Histoire de France,la France illustrée,la Mer,l'Histoire contemporaine. Eugène Grasset avait publié en recueil la Plante et ses applications ornementales,Bordures, ferronnerie moderne ; dans sa Méthode de composition ornementale, parue en 1905, il a résumé le fruit de ses recherches, expliqué comment on utilise le point et les lignes, comment on couvre harmonieusement une page ; c'est là qu'on trouvera l'essentiel de son art, qui fut avant tout celui d'un décorateur de surfaces.
Tristan LECLÈRE.