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(2) : 1944-1946. Premières années avec Perón
Lorsque je voyais Perón serrer les mains des travailleurs, je ne pouvais m’empêcher de penser que, en lui et par lui, pour la première fois, l’Argentine enfin avait rencontré son bonheur. Eva Perón, La razon de mi vida (la raison de ma vie), p.44.
En janvier 1944, Eva rencontre le colonel Juan Perón lors d'une vente de charité organisée afin de récolter des fonds pour les victimes du tremblement de terre qui vient de faire 10.000 morts dans la région de San Juan. Perón, encore secrétaire des affaires sociales du gouvernement militaire, court sur les lieux du drame et déclenche une mobilisation nationale. Contrairement à la plupart des autres gradés, Perón se souvient qu’il est le petit-fils d’un maçon métis. Il convoque les artistes de la capitale au Luna Park, dont Evita. Il parle avec toutes les personnes ce soir là, comme si chacun d’entre eux est unique. Elle lui dit juste très émue : Merci d'exister, mais un mois plus tard elle devient sa compagne. Elle n’a que 25 ans et lui le double. Il est ébloui et voit en elle la Mujer de ley (la femme loyale) qu’elle n’a jamais pu être jusqu’ici.
Eva continue sa carrière artistique. Elle fait trois émissions radios tous les jours :
Elle joue dans deux films, La cavalcade du cirque (1945) et La pródiga (1945). Francisco Muñoz Azpiri, auteur de la série des émissions historiques en crée d’autres pour elle. Ecrivain et patriote, il est le futur auteur des discours d’Evita. Elle va glisser progressivement du spectacle artistique à la politique. D’ailleurs, elle est élue présidente de son syndicat, Asociación Radial Argentina (ARA).
Perón de son côté est très populaire car, comme secrétaire des affaires sociales du gouvernement militaire, il est à l’origine d’une série de mesures en faveur des travailleurs :
Ce n’est pas la première fois que les militaires se débarrassent de lui. Déjà à son retour d’Italie en 1941, il est envoyé au fin fond des Andes, car ses collègues le croient devenu communiste. Cette fois-ci il craint d’être fusillé. Eva aussi, pour une fois, a très peur. Elle se réfugie chez sa mamma, Pierina Dealessi, et elle sanglote dans ses bras.
Toutefois à partir du 15 octobre les syndicats commencent à se mobiliser pour exiger la liberté de Perón. Evita lance des appels au peuple à la radio pour qu’il défende ses acquis sociaux et Perón. Elle se dit la voix du peuple à la radio. Son rôle est toutefois encore bien modeste, selon les historiens. Ce sont les syndicats, dont la CGT, qui déchaînent la grande manifestation du 17 octobre 1945 et obtiennent la libération de leur chef. Le colonel revient au gouvernement et des élections présidentielles sont annoncées. Le parti des Travailleurs désigne ses candidats : Perón et Quijano.
Même si un officier a l’interdiction d'épouser une actrice, née de l’adultère, Juan et Eva se marient civilement le 22 octobre 1945 à Junín et religieusement deux jours après à La Plata. Comme l’écrit l'historien Noberto Galasso : L'union avec Perón, c'est le début de la revanche pour cette femme née sous le signe de trois humiliations : c'est un enfant naturel, c'est une femme, elle est pauvre.
Je n’étais et je ne suis encore qu’une humble femme, un moineau perdu dans une immense volée de moineaux. Lui c’est le condor qui vole, haut et loin, parmi les cibles et près de Dieu. Si je vole plus haut, c’est par lui. Si parfois je frôle le ciel de mes ailes, c’est par lui. Eva Perón, La razon de mi vida (la raison de ma vie), avant-propos.
Evita se lance à fond dans la campagne qui est très violente. Cette violence est d’abord verbale. Les partisans du parti des Travailleurs sont aux yeux de leurs ennemis des êtres vulgaires et sales, des basanés stupides... et cette attitude peu démocratique est réciproque. À la fin de décembre, Perón fait campagne dans les provinces en utilisant un train baptisé le descamisado, mais aussi avec des camions. Pour la première fois dans l'histoire du pays, le conjoint d'un candidat l'accompagne. Ses origines modestes font d’elle le lien idéal entre son mari et les travailleurs. Elle contribue fortement à la campagne de son mari pour cette élection présidentielle de 1946. Utilisant son émission de radio hebdomadaire, elle se lance dans des discours enflammés appelant les pauvres à s’insurger. Elle met en avant ses racines modestes, affirme sa totale solidarité avec les classes les plus défavorisées et se dit sauvée par Perón comme l’Argentine et son peuple.
Mais contrairement au mythe Evita, elle n’est pas à l’origine de l’élection de son mari, présenté comme un personnage falot. Le 8 février 1946, elle parle à un meeting des travailleuses à Luna Park. Le candidat à la présidence, malade, n’est pas là. Eva essaie de leur parler de son programme. Elles ne la laissent pas parler. À chaque phrase la réponse est invariablement Nous voulons Perón ! D’ailleurs si Perón est élu, le 24 février 1946, c’est grâce au soutien de l’armée et du clergé et pas uniquement du prolétariat urbain.Le nouveau président de la république magnifie son statut de femme en l’imposant sur la photographie officielle du couple. Un cliché doublement révolutionnaire, car ils sont tous les deux sur le cliché et surtout il est debout, elle assise. C’est le contraire de ce qui se fait dans les bonnes familles argentines.
Le monde nécessite une pluie de réformes sociales (Evita)
Les revendications ouvrières ne sont pas nées avec Perón, mais Evita et lui vont les transformer en lois et donc en acquis sociaux. Dès 1946, Eva Perón établit des liens très forts avec les travailleurs et les syndicats. Perón nationalise les banques possédées par la finance internationale. L’indépendance économique de l’Argentine est solennellement proclamée à Tucuman le 9 juillet 1947.
Une loi, copiée sur le modèle soviétique, confère au gouvernement le monopole du commerce extérieur. Les produits sont achetés à bas prix aux propriétaires terriens et revendus à l’étranger avec de gros bénéfices. Les bénéfices énormes permettent de diminuer l’emprise étrangère sur l’économie en nationalisant les grands services, notamment :
Comme de Gaulle, les Perón, sans être communistes, sont à l’origine de plans quinquennaux, dont celui très ambitieux de 1947-1951. Il met l’accent sur l’industrialisation du pays, des routes modernes, l’électricité et l’eau courante, même dans les campagnes... Une marine marchande est crée.
La déclaration des droits des travailleurs ou Décalogue du travail est promulguée dès février 1947. La sécurité sociale est développée et des logements sont construits partout pour les ouvriers. Les salariés voient à nouveau leur salaire augmenté et Evita obtient qu’ils reçoivent une part des bénéfices du pouvoir dans les entreprises. Cela n’est pas sans rappeler le socialisme par la participation, projet gaulliste... abandonné.
Livres d’Eva Perón :
La razon de mi vida (la raison de ma vie), Editorial Peuzer, Buenos Aires, 1971.
Mi mensaje, Ediciones del Mundo, Buenos Aires, 1987.
Livres sur Eva Perón :
Borroni Otelo, Vacca Roberto (1970), Eva Perón. Buenos Aires: CEAL.
Borroni Otelo, Vacca Roberto (1970). La Vida de Eva Perón. Testimonios para su historia. Tomo I. Buenos Aires: Galerna.
Chávez Fermín (1990). Eva Perón sin mitos. Buenos Aires: Fraterna. 950-9097-92-0.
Duarte Erminda (1972). Mi hermana Evita. Buenos Aires: Centro de Estudios Eva Perón.
Dujovne Ortiz Alicia, Eva Perón, 1995, Édition Grasset & Fasquelle.
Dujovne Ortiz, Alicia (1996). Eva Perón. La biografía. Buenos Aires: Aguilar.
Fraser Nicholas, Navarro Marysa (1981), Eva Perón. New York: W. W. Norton.
Lelait David, Evita, le destin mythique d’Eva Perón, Payot & Rivages 1997.
Navarro Marysa (2002). Evita: mitos y representaciones. Buenos Aires: Fondo de Cultura Económica.
Posse Abel (1995). La pasión según Eva. Barcelona: Planeta.
Gálvez Lucía (2001). Las mujeres y la patria, nuevas historias de amor de la historia argentina. Grupo editorial Norma.
Pigna Felipe (2007). Evita, Planeta
Spencer Joanna, Eva Peron, Bartillat, Paris, 2007