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Chopin, sa Barcarolle en fa dièse majeur, op. 60

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Chopin, sa Barcarolle en fa dièse majeur, op. 60
Publié le:19/05/2010

L'oeuvre la plus moderne de Chopin sur le plan harmonique.


Barque devant un pont
Barque devant un pont
© Nadia Crickx
photo personnelle
           

 La Barcarolle intitule généralement une œuvre inspirée par l’ambiance douce du mouvement d’une ‘barqua’ voguant sur les canaux de Venise. Il faut remarquer en préambule le tempo de 12/8 assez propice à suggérer la douceur du mouvement de la barque.  

            L’exposé ci-après s’inspire de deux communications très éclairantes : Celle d’Henri Debruyn sur le site internet ‘le coin du musicien’ (2005) et une leçon donnée par Florent Boffart, ce 31 janvier 2010 au cours de la Folle Journée de Nantes consacrée à la musique de Chopin.

Henri Debruyn nous annonce d’emblée : La Barcarolle op. 60, la seule barcarolle que Chopin a composée, « est une des œuvres, pour ne pas dire l’œuvre la plus moderne de Chopin sur le plan harmonique ».

Le minutage suivi ci-après pour clarifier l’exposé se base sur l’interprétation de Martha Argerich, d’une durée de 8 minutes, 9 secondes qui peut-être écoutée en cliquant sur le site internet mentionné à droite de ce texte.

[Le lecteur, désarçonné par les fragments de partition, pourra les 'écouter' en réduisant les fenêtres et en les juxtaposant selon la procédure que voici:.

1. Dans la vidéo d’exécution de la musique, remonter la minuterie et le curseur temporel juste au dessous de son portail (négligeant ainsi l'image) et descendre toute cette fenêtre jusqu’au tiers inférieur de l’écran.

2. Remonter la base de la fenêtre du commentaire ‘larousse.fr’ de façon à juxtaposer les deux fenêtres à l’écran.

3. Le curseur temporel permettra de retrouver, dans le déroulement de l’œuvre, le moment (minute et seconde) du passage de la partition qui est bien souvent indiqué dans le commentaire]

 

Les 3 premières mesures constituent une forme très spéciale d’accueil que Chopin adresse à ses auditeurs.

Elles comportent les éléments suivants :

-         Les deux premiers accords, très simples et montants, joués avec délicatesse.

-         Une gamme descendante très étoffée, qui fait le chemin en sens inverse et qui croise les sons émis par les 2 premiers accords : le but du déploiement de cette gamme est de nous mettre dans l’ambiance, ou, pour être plus explicite, de nous installer dans la tonalité de Fa dièse majeur (remarquez les 6 dièses à la clef, qui indique donc que les 5 touches noires sont abondamment utilisées) C’est une tonalité assez inhabituelle qui, d’après Florent Boffart, éveille une sensation de fraîcheur et de spontanéité. Le mode majeur lui aussi est utilisé habituellement pour communiquer un sentiment de bonheur et de quiétude.

-         Le long silence (une demi mesure) qui termine ce motif d’accueil.

Barcarolle formule d'accueil
Barcarolle formule d'accueil
© Paul Crickx
Paul Crickx

 

 

 

            Les deux analystes cités se rejoignent pour interpréter cette introduction comme suit: « Ces 3 premières mesures nous plongent d’emblée dans un univers lumineux et ensoleillé » (Henri Debruyn). La circonvolution toute légère des notes sur la gamme de Fa dièse majeur « évoque l’univers vénitien (barque, eau, lumière) et s’accorde assez bien avec les reflets scintillants de la lumière (sic)» sur les clapotis de l’eau (Florent Boffart).

 

Les quatrième et cinquième mesures du morceau installent un accompagnement qui ‘balance’, légèrement syncopé et qui suivra longuement les développements mélodiques de l’oeuvre:

un accompagnement qui balance
un accompagnement qui balance
© Paul Crickx
Paul Crickx
 

 

 

  C’est, ensuite, sur la quatrième note de la sixième mesure que prend essor une mélodie chantante dont Chopin a le secret (‘cantabile’ sur la partition), une mélodie très douce et très délicate.

On baigne dans une toute autre atmosphère que celle de certaines autres œuvres de Chopin, qui, elles, sont fracassantes, telles les scherzi, par exemple. On a ici plutôt l’impression que la musique nous enveloppe, une sorte d’effet ‘stéréo’ qui provient sans doute déjà du type d’appareil utilisé, de la qualité du piano et aussi de l’émotion que l’interprète s’efforce de nous communiquer. Mais elle provient surtout du caractère très harmonieux des œuvres de Chopin et qui apparaît de façon très claire dans ce morceau-ci. L’harmonie est l’effet distillé par la combinaison heureuse des différentes notes (celles des mélodies et celles des accords d’accompagnement), combinaison subtile qui sonne agréablement à l’oreille et donne, effectivement, une sensation d’enveloppement.

C’est cela sans doute que Schumann voulait dire lorsqu’il estimait que c’est notamment dans cette Barcarolle que l’on pouvait apprécier au mieux les capacités de composition symphonique de Chopin.

Voici la partition de cette mélodie :

La première mélodie
La première mélodie
© Paul Crickx
Paul Crickx
 

 

            La mélodie écrite sur la portée supérieure est chantée à deux voix, ce qui a pour effet d’augmenter le côté harmonique de l’oeuvre. Et l’écart de tierce lui ajoute un zeste de gaîté.

            Lors de la première minute, quarante cinquième seconde, un trille de transition débouche sur la mélodie initiale mais jouée avec un peu plus de passion. Très vite toutefois, revient le calme typique de l’œuvre.

            Vers la troisième minute (3’26), intervient un motif élégant, joué 2 fois que vous discernerez grâce à la partition ci-dessous :

Motif élégant (3'26)
Motif élégant (3'26)
© Paul Crickx
Paul Crickx
 

 

 

 

 

 La 2ème section. En la minute 2’ 59, un accord, tenu pendant toute une mesure, est accompagné par une cadence nouvelle, plus régulière qu’auparavant (une sorte de mouvement de pendule). La tonalité est passée maintenant en La majeur.

En la minute 3’ 25, une cellule « Fa dièse Mi Fa dièse Ré » est très reconnaissable à l’écoute. Elle l’est moins sur la partition ci-dessous, tant Chopin excelle a agrémenter son motif principal par des notes supplémentaires qui l’enjolivent (Chopin est un as de cette technique qu’on appelle ‘legato’).

                                                  

Fa.. Mi Fa.. Ré
Fa.. Mi Fa.. Ré
© Paul Crickx
Paul Crickx

 

 

 

« Le climat semble même quelque peu monotone mais très vite un jaillissement d’arpèges (les notes de l’accord sont jouées l’une après l’autre) vient agrémenter l’épisode. La pause est toutefois de courte durée et la « mélodie, répétée avec force et harmoniquement plus dense, prend un air menaçant et surprenant ». (Henri Debruyn)

A la minute 5‘ 21, des trilles interrogatifs, suivis d’un jeu de notes interprétées en solo annoncent l’arrivée de la section suivante.

 

Pour la dernière partie de l'oeuvre
Pour la dernière partie de l'oeuvre
© Nadia Crickx
Photo personnelle
Pour la dernière partie de l’œuvre (5’ 43) il y a un retour (au moins pendant 6 mesures) à la cadence balancée et syncopée du début. La tonalité est rétablie à celle de Fa dièse majeur. La mélodie du début revient elle aussi, mais les notes de l’accompagnement sont jouées en même temps que leurs identiques, 8 notes plus bas (leurs octaves). L’interprétation des mélodies laisse poindre une passion de plus en plus forte. Toutes ces techniques renforcent l’impression ‘stéréo’ d’une musique qui vous entoure et vous enveloppe, cherchant à communiquer à l’auditeur une émotion de bien être harmonique.

De la minute 6’ 15 à la minute 6’50, la véhémence est à son comble, mais très vite maîtrisée, laissant place à une dernière page apaisée, « quoique pleine de surprises et de modernité » (Henri Debruyn). En effet, avec finesse, des notes déambulent en abondance, avec rapidité mais aussi avec fraîcheur sur toute la longueur du clavier. Au milieu de cette page, un motif élégant, joué 2 fois, et déjà entendu vers la troisième minute (voir la partition à ce moment de l’exposé).

 

A plus d’un titre, il est sans doute risqué de formuler des commentaires qui s’éloignent exagérément de l’intention effective du compositeur. Pour certains analystes musicaux, l’atmosphère évoquée par le développement de ce passage correspond très fort aux élans amoureux d’un couple qui se laisse bercer par les mouvements légers de la barque et qui se met à rêver à leurs tendres émois.

 

En finale de l’œuvre (7’57), une dégringolade subtile, qui s’accélère et se renforce, du Fa dièse très aigu au Fa dièse le plus bas, avec en couronnement 4 accords (Le dernier, avec les deux Fa dièse extrêmes) déposés avec délicatesse, mais aussi avec fermeté. Une fermeté qui, à suivre l’analyste précité, indique que la barque a accosté et qui oblige les amants à mettre fin à leurs rêveries et à interrompre leur merveilleux duos d’amour. 

 

Descente jusqu'au tréfonds du clavier (7' 57)
Descente jusqu'au tréfonds du clavier (7' 57)
© Paul Crickx
Paul Crickx

 

 

 

 

La coda de la Barcarolle
La coda de la Barcarolle
© Nadia Crickx
Photo personnelle

Pour ma part, je devine une autre signification à cette coda. Je n’ose pas certifier que Chopin l’ait voulu ainsi, mais ces 4 derniers accords m’ont laissé l’impression d’un ‘Allez, finissons-en vite !’. Et lorsqu’on regarde, sur la partition, la dernière dégringolade descendre jusque dans les tréfonds du clavier, je n’ai pu m’empêcher d’imaginer et de dire – avec un peu d’humour facile sans doute - que Chopin ne trouvait pas le moyen de finir son morceau autrement qu’en faisant couler sa barque… et les 4 accords retentissent alors comme un clin d’œil ; ‘Voilà, c’est fini’. J’espère que lorsque Chopin lira mon commentaire, il ne se retournera pas dans sa tombe.

 

 

            Conclusion :

Chopin réalise ici un tour de force pour nous tenir en haleine pendant plus de 8 minutes avec des mélodies très dépouillées, serties dans un ensemble qui regorge de trouvailles subtiles pour faire de cette barcarolle une œuvre captivante et envoûtante.

 

 

 

 

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