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La plus belle porte d'entrée de la vallée de la Risle.
La route qui descend à flanc de coteau depuis la départementale, se déroule au travers de la forêt. Le virage brutal découvre la première maison et la perspective sur le fond du vallon. L'organisation du front bâti se réparti de part et d'autre de cette voie sans accotement. La mairie et l'église, puis quelques maisons amorcent le tissu. De l'autre côté de la voie une succession de maisons construites à l'alignement en long pan ou en pignon.
Au départ du vallon, la route bifurque en deux branches et conduit d'une part vers le fond du tableau et d'autre part remonte à flanc de coteau vers le second hameau. Entre ces deux points, l'espace a été protégé de toute construction.
Ce point précis est le lieu où le peintre posera son chevalet.
Depuis le fond de vallée la vision échelonnée du village montre une composition très fine de l'espace"1.
Champignolles est l’un des très rares villages de l’Eure qui a, jusqu'à présent, conservé son authenticité et le charme exceptionnel de ses bâtiments anciens et de ses paysages particulièrement pittoresques. Son bocage, héritier de deux mille ans d'histoire agraire, sa vallée humide, son écosystème sont des anthroposystèmes complexes.
Le plus souvent, lorsqu’on évoque Champignolles, on se réfère à sa douceur de vivre et à ses paysages de carte postale.
Chantée par Jean de La Varende qui fait du pays d'Ouche le lieu privilégié de ses œuvres : […] " Voici les grâces secrètes de cette contrée. Le petit fleuve s'accoude à gauche sur une forte colline chargée d'arbres, mais cerne, à droite, une haute et lente moquette qui s'exhausse vers le Sud. L'eau l'entoure d'un trait pur et chantant " […] et par Philippe Delerm, […] " Eh bien Champignolles existe, je l’ai rencontré, et me demande comment j’avais pu l’ignorer aussi longtemps ". […] " il me semble qu'il y à là comme un bout du monde, assez d'espace et de secret pour enclore la vie […] ", Champignolles constitue une superbe étape permettant de découvrir toute la richesse de la remarquable vallée de la Risle.
Traversée par le chemin de Grande Randonnée (GR) 224, Champignolles constitue une superbe étape permettant de découvrir toutes les richesses de la remarquable Vallée de la Risle avec ses cultures, prés d'élevage et sources d'intérêt patrimonial (monuments, vestiges, sites et curiosités naturelles isolés).
Champignolles constitue de fait un patrimoine considérable.
La découverte d'une hache de pierre " très grossièrement polie"2, signalée par la Société normande d'études préhistoriques3, témoigne d'une implantation humaine dès le néolithique.
Ce minuscule village du Pays d'Ouche (Uticus Pagus), organisé en paroisse durant le haut Moyen Âge, est né des premiers défrichements entrepris par l'Homme.
C'est à ce défrichement que le village de Champignolles doit son nom. "Campenolœ" dont on a fait Champignolles, aurait pour racine "Campus", champ, et signifierait des petits champs conquis à la culture sur l'immense forêt de Conches, ou régnait le chêne chandelier aujourd'hui disparu, qui entoure le village.
On y voit encore des champs et des prés enclos, conquis sur la forêt et posés sur des levées de pierres, portant des haies ou des rangées d'arbres qui témoignent du parti pris bocager qui constituait une réponse magistrale à la dégradation de l'humus et à l'érosion des sols lœssiques qui ont contribué au développement du Néolithique dans la région.
Idéalement adapté aux petites parcelles agricoles, le bocage offrait à la population, issue de l'essor démographique que connaît la Normandie du Xe au XIIIe siècle, outre la quantité de nourriture à peine suffisante pour vivre que leur laissaient le seigneur, le clergé et le bordier, les ressources indispensables à sa survie : jardin (qui n'était pas soumis à la dîme et aux droits seigneuriaux), fruits, champignons, gibier.
La gestion de l'eau est un autre aspect remarquable du bocage. En saison humide, le fossé draine les sols, en saison sèche, il les hydrate et augmente le rendement de la production agricole. Accompagné du talus, il empêche le ruissellement des sols, et donc la destruction de la terre cultivable et contribue à conserver la Risle claire et pure où le poisson est resté longtemps abondant.
La haie protège du vent susceptible de dévaster des cultures. Elle abrite souvent des arbres fruitiers (le village comptait plus de 3 000 pommiers à cidre au milieu du 19e siècle). Elle permettait aussi un apport de bois de chauffage et de construction.
Le processus de genèse du village a été, bien entendu, lent et complexe. cependant on voit encore que les fermes et les hameaux ont souvent été groupés et organisés selon un plan régulier.
Comme dans chaque paroisse, l’église, entourée du cimetière, est le centre de la vie religieuse. Très certainement, à l'intérieur de l'espace bâti, certains emplacements sont préférés et de ce fait tôt occupés par les riches et les puissants. Cependant, aujourd'hui, comme la relation des hommes avec les terres et le seigneur, les droits d'usage des champs, des bois et des friches, l'organisation du village et de ses dépendances reste incertaine par manque de données.
Par contre, il est plus facile de voir ou de déceler les éléments constituants les pôles d'attraction de l'activité seigneuriale (les seigneurs y trouvant des sources de revenus comme le droit de banalité), puis artisanale : un moulin à vent dont il ne reste rien, vraisemblablement construit sur un écart appelé aujourd'hui "prés de Qimcampois", un moulin à blé hydraulique construit , celui-là, en 1775, peut-être à l'emplacement d'un autre qui aurait été construit lui-même sur les ruines de celui détruit lors de l'expédition du duc de Lancastre en 1356 (?), un pressoir, tous deux encore parfaitement conservés aujourd'hui, avec leurs canaux d'amenée.
Ce moulin qui aurait un temps été la propriété de l'abbaye de Lyre, sera vendu, pour la somme de 29 100 livres, le 15 avril 1791, à Jacques Bucaille, qui deviendra l'année suivante le premier maire de Champignolles.
Le village était entouré de grandes parcelles destinées au labour que se partageaient les villageois. Ces parcelles non clôturées étaient découpées en lanières parallèles étroites et très longues (en "lames de parquet"), afin d'éviter le demi-tour trop fréquent de la charrue et l'empiétement sur les autres parcelles.
Ces parcelles de taille plus ou moins égale – on en comptait encore plus de 450 au 19e siècle - sont alignées le long de plusieurs axes principaux, comme on le voit sur le plan dressé en 1852 pour un barrage d'irrigation.
Aujourd'hui, malgré les opérations d'aménagement foncier rural, les 262 hectares de la commune sont encore partagés en 221 parcelles dont beaucoup sont retournées à la nature, constituent un véritable "corridor biologique" nécessaire à la biodiversité et témoignent encore du génie industrieux du peuple qui l'habitait.
Une partie des terres du village, 90 hectares, de type manoriales (peut être le Manet) appartenait au domaine du seigneur qu'il exploitait lui-même et sur lesquelles les habitants du villages étaient obligés de travailler un grand nombre de jours par an. Maintenant, agrandie de 30 hectares, elles sont devenues une propriété d'agrémént, qui conserve encore les principaux éléments de la propriété seigneuriale : habitation, chapelle du XVe ou XVIe siècle où l'on trouve une Vierge à l'Enfant, des sculptures polychromes, pigeonnier, puits, communs...
Le village disposait de pâturages communaux (les prés de Champignolles) ainsi que de forêts (le bois de Champignolles, le Buisson Quesnel) pour le bois de chauffage et de construction, peut-être d'une vigne (le Clos Camy), de deux mares (la Mare Bos, la mare Bance), l'une réservée au bétail du seigneur, l'autre à celui des paysans.
Les parcelles agricoles restent petites, la forêt est exploitée et l’on recense près de 3500 pommiers à cidre vers 1850.
Quarante-sept de ces parcelles ont une surface inférieure à 1 hectare, 13 ont une surface comprise entre 2 et 3 hectares, 28 entre 4 et 5 hectares. Une seule compte 87 hectares, soit 47% des terres…
Cet extrême morcellement des terres de la commune retenti sur les revenus des agriculteurs.
En 1872, il n’existe à Champignolles qu’une seule ferme de peu d’importance qui n'emploie que deux domestiques et un ou deux journaliers. Les soixante journaliers habitant la commune travaillent tous à l’extérieur.
En 1882, les 262 hectares du village se répartissent en 61 hectares de terres agricoles (25 hectares de froment, 24 hectares d’avoine, 3 hectares de seigle, 8 hectares d’orge et 1 ha de pommes de terre), 18 hectares de prairies artificielles (dont 12 de luzerne, 3 de trèfle et 3 de sainfoin. Vingt-huit hectares sont en jachère cette année-là. Sur les 37 hectares de prairies permanentes, 31 sont irrigués à l’aide de canaux et 6 herbages pâturés remplissent les coteaux.
On trouve par ailleurs 94 hectares de bois et de forêt, 1 hectare de jardins particuliers, 9 hectares de vergers et 9 hectares de landes et de bruyère. Quatorze hectares sont plantés de pommes et poires, à raison de 100 arbres à l'hectare.
Le moulin a fonctionné pendant tout le 19e siècle, comme l’atteste la présence de meuniers faisant farine dans tous les recensements. La commune a également compté vers le milieu du 19e siècle des potiers, briquetiers et tuiliers. Le village est trop petit pour que des commerces s’y installent. Cependant, en 1881, l’on recense, au village, le premier couple de cafetiers-cabaretiers, Thomas Desseaux et sa femme Eléonore Chausse. En 1891, Eléonore Chausse est veuve et se déclare épicière.
Lors du recensement de 1911, ce commerce n’est plus mentionné.
La vie et la socialisation des habitants du village étaient donc probablement rythmées par les foires agricoles qui se tenaient 15 kilomètres à l'antour.
Sous le gouvernement Soult, un député de Lisieux, François Guizot, devenu ministre de l'Instruction publique, propose une loi sur l'instruction primaire. La commune de Champignolles ne tarde pas à s'inscrire dans la continuité de cette loi promulguée le 28 juin 1833 qui dispose que "toute commune est tenue, soit par elle-même, soit en se réunissant à une ou plusieurs communes voisines, d'entretenir au moins une école primaire élémentaire".
En 1836, la commune charge un instituteur, Alexandre Bourdon, alors âgé de 37 ans, de pourvoir à l'instruction morale et religieuse et à enseigner la lecture, l'écriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et mesures aux 37 garçons et 39 filles que compte le village. On ignore combien fréquentent effectivement l’école. Peu sans doute ! En 1866, sur 109 habitants, 86 (38 hommes et 48 femmes) ne savent ni lire ni écrire. Seuls 15 hommes et 5 femmes sont véritablement alphabétisés. On remarque d’ailleurs que tous les conseillers municipaux ne sont pas en mesure de signer leur nom.
En 1882, l'instruction étant devenue obligatoire, les registres communaux concernant les enfants de 6 à 13 ans nous apprennent que cinq filles qui ont entre 5 et 12 ans fréquentent l'école, que deux garçons de 10 et 12 ans vont à l'École publique de la Vieille Lyre et qu'un un autre, âgé de 10 ans, va à l'école de La Ferrière et part en 1883 au lycée d'Evreux.
L'année suivante, en 1883, un autre garçon de 6 ans et 5 filles sont scolarisés. En 1885, dix enfants (4 garçons et 6 filles) se rendent à l'école distante de 5 kilomètres, quand le temps le permet et s'ils ont des chaussures.
Pour s'y rendre, les enfants empruntent le Chemin vicinal de Grande Communication n° 11 qui traverse le village.
Ce chemin vicinal, long de 27,240 mètres, part de la Rivière-Thibouville pour rejoindre la route départementale n° 9 d'Evreux à Alançon, en passant par Nassandres, Beaumontel, Beaumont-le-Roger, Ajou, la Ferrière-sur-RisIe, Champignolles et la Vieille-Lyre .
Au début du dix-neuvième siècle, le département de l'Eure est sillonné par de nombreuses routes : onze royales, dont deux de première, trois de deuxième et six de troisième classe, treize routes départementales, dont plusieurs ne sont pas encore entièrement terminées, et un grand nombre de chemins vicinaux .
En 1857, on y comptait aussi 1693 kilomètres de chemins vicinaux de grande communication, qui desservaient les communes entre elles, les services de la malle poste (qui recevait des voyageurs), de nombreuses usines (à Rugles, le laminoir de cuivre et de zing occupaient ,à domicile, 2 500 ouvriers à la fabrication des épingles et 3 600 à la clouterie ) et permettaient, du mois de mai au mois de février, la conduite du bétail destiné aux abattoirs parisiens : 157 833 têtes pour l'Eure seulement, de 1845 à 1852 .
Depuis Champignolles, si vous vouliez vous rendre de Paris à Rouen, vous aviez le choix entre deux possibilités. La route de Paris à Rouen par Mantes et Vernon par les postes de Nanterre, St-Germain, Triel, Meulan, Mantes, Bonnières, Vernon, Gaillon, Le Vaudreuil, Port-St-Ouen et Rouen.
Autre itinéraire, par Pontoise et Magny-en-Vexin, un peu plus court, par les postes de St- Denis, Sannois, Pontoise, Bordeaux-de-Vigny, Magny en Vexin, St Clair, Villers, Ecouis, Bourg-Baudouin, Boos et Rouen.
Avant l'invention du chemin de fer, on ne connaissait que la traction animale sur les voies terrestres ou fluviales. Omnibus, diligences, coches, berlines, ont sillonné pendant des siècles les routes poudreuses entre la Normandie et Paris. Certaines voitures, tirées par quatre ou six chevaux, pouvaient contenir jusqu'à 20 passagers.
Ces transports étaient coûteux et interminables. Il fallait une journée pour se rendre de Paris à Rouen, deux jours de Paris au Havre, trois jours, le plus souvent quatre, de Paris à Cherbourg.
Les transports par voie d'eau sont logés à la même enseigne. Les bateaux en descente se laissent entraîner par le courant, simplement guidés à l'avant et à l'arrière par des hommes équipés de grandes perches. À la remonte, ils doivent être hâlés depuis la berge, par des chevaux ou des hommes. Les écluses sont inexistantes, il en résulte de nombreux pertuis qui rendent la navigation difficile et les franchissements à la remonte épuisants et dangereux pour les hommes et les animaux.
Plus tard, en 1855, la technique du touage, qui va révolutionner la batellerie sera réalisée sur la Seine.
Ces bateaux seront retirés du service en 1860 en raison de la concurrence du chemin de fer.
Les propriétaires-négociants de Rugles, de Bois-Arnault et d'Ambenay voient la source privilégiée de nouvelles richesses que leur offre le chemin de fer.
Le 17 septembre 1853, ils ouvrent une souscription pour la construction du chemin de fer de Conches à Séez (Sées). Ils s'engagent à verser, chaque année, pendant douze ans, dans la caisse municipale de Rugles, une somme pour aider la ville à fournir sa part à verser pour la construction de la ligne de chemin de fer de Conches à Séez par Rugles et L'Aigle.
Le 15 novembre 1861, un commissaire-enquêteur de la Compagnie du Chemin de Fer de l'Ouest, initiée par le banquier Émile Pereire, dont le système repose sur des spéculations nouvelles se renouvelant sans cesse : "L'argent pour prospérer doit "couler", s'infiltrer partout, être "le ferment de toute végétation sociale…" (ce que dénonce Émile Zola, en 1871, dans "La curée"), présente aux maires du canton de Rugles un rapport intitulé : "Considérations générales sur les projets du chemin de fer de L'Aigle à la ligne de Mantes à Caen " (le 21 juillet 1846, l'embranchement de Caen à Rouen a été concédé au profit du comte de Breteuil…).
Ce rapport indiquait que la ligne projetée était destinée à desservir les établissement industriels et agricoles de la vallée de la Risle. On dénombrait à cette époque un peu plus de 40 usines entre L'Aigle et La Vieille Lyre. Ces usines utilisaient la force motrice des chutes d'eau se la Risle ainsi que des machines à vapeur . Les matières premières nécessaires aux industries de la vallée (houille, bois, fer, cuivre ...) étaient acheminées depuis Conches ou L'Aigle par voitures à chevaux.
Deux tracés étaient proposés.
L'un, en suivant l'axe L'Aigle, Rugles, Romilly ; l'autre L'Aigle, Les Baux de Breteuil, Conches.
Le premier (Romilly), présentait l'avantage de placer les communes industrielles (Rugles, Ambenay, Neaufles, Auvergny, La Neuve Lyre, La Vieille Lyre, Bois Normand, Les Bottereaux, la Haye Saint Sylvestre, à moins de 4 kilomètres de la ligne.
Le second (Conches), qui passait par Champignolles, n'apportait rien aux usines de la vallée de la Risle situées entre Rugles et la Vieille Lyre ; le chemin de fer ne les aurait rapprochées que de 8 à 12 km , ce qui ne constituait aucune économie sur le prix du transport puisque le "roulage aurait continué".
L'argument avancé par la Compagnie de l'Ouest, hostile au second tracé, l'emporte : le raccordement était moins coûteux par Romilly que par Conches en raison de la topographie.
En 1865, malgré le traité de libre échange entre Napoléon III et la reine Victoria, qui concrétisait les idées du libéralisme économique, promulgué en 1860, qui ouvrait toutes grandes les barrières entravant encore l'envahissement du marché français aux fers étranger et qui portera le dernier coup à ces communes industrielles, qui à leur tour, subiront la loi du plus fort, la loi du progrès, on décide d'établir sa ligne de chemin de fer de Conches à L'Aigle…
Cette ligne, ouverte le 5 novembre 1866, longue de 33,1 kilomètres (dont 28 dans le département de l'Eure), met en relation la Haute et la Basse-Normandie.
De Conches en Ouche à l'Aigle, elle dessert Sainte-Marthe, Le Fidelaire, la Neuve Lyre, Neaufles, Ambenay, Rugles et St Martin.
Six ans plus tard, en 1872, la dernière forge à s'éteindre sera celle de Rugles…
La ligne sera définitivement fermée aux voyageurs au début de l'année 1970.
En août 1914, depuis la gare de la Neuve Lyre, distante de Champignolles d'environ 6,5 kilomètres, on pouvait se rendre à Conches en vingt-huit minutes, à L'Aigle en trente-quatre et à Paris en moins de quatre heures.
Jusqu'au XVIIIe siècle - l'état civil a été instauré lors de la Révolution française, par le décret de l'Assemblée législative du 20 septembre 1792, en même temps que les tables décennales -, les sources manquent pour évaluer l'essor démographique de Champignolles. On peut donc penser que sa population a connu les mêmes fluctuations que celles de l'Europe de son époque : après une longue période de croissance économique et démographique particulièrement marquée entre le XIIe siècle et le tout début du XIVe, une chute brutale de sa population aux XIVe et XVe siècles suivie d'une remontée démographique au XVIe siècle, voire au XVIIe.
D'une façon générale, Champignolles a toujours été petite (aujourd’hui, elle est la commune la moins peuplée de Normandie : 30 habitants).
En 1790, Champignolles comptait 210 habitants. Puis, on observe un constant dépeuplement jusqu'en 1970 où il reste moins de 20 habitants dans le village, avec quelques remontées en 1820, 1835, 1850, 1857 et 1946.
Entre 1790 et 1850, le village a perdu plus de 50% de sa population, contrairement à ses voisins qui ont vu leur population augmenter, à l'exception d'Ambenay, de Bois-Normand-près-Lyre, de la Neuve-Lyre, de Saint-Antonin-de-Sommaire et de la Vieille-Lyre qui eux aussi ont perdu en population, mais dans une moindre proportion (7 à 16 %). Aux même dates, l'actuel canton de Rugles a gagné 440 habitants. De son coté, le département de l'Eure a augmenté sa population, jusqu'en 1840.
Les chiffres du recensement de 1836, s'ils sont exacts , montrent que la part la plus importante des activités des habitants de Champignolles est tournée vers le textile (54 fileuses et 2 tisserands). Les révolutions techniques et industrielles et de la conversion d'une grande partie de la Normandie à l'élevage au cours du XIXe siècle et du déclin des systèmes hydrauliques et de l'éclatement des systèmes valléens pourraient donc être la raison de cet exode.
Sous le Concordat (1801) elle aurait été réunie à la Vieille-Lyre. On trouve, à ce sujet, un procès verbal de 1808 décrivant le transfert d'une statue de Saint Gilles de l'église de Champignolles à celle de la Vieille-Lyre en raison de cette réunion. […] « Ceci ne plût guère aux habitant , qui reprochaient encore à la Vieille-Lyre ce « pillage » 50 ans plus tard… » […].
En 1853, une nouvelle tentative de réunion sera tentée par le Préfet. Les habitants de Champignolles la rejettent : « Considérant enfin cette inimitié formelle qui existe entre nous et les habitants de la Vieille-Lyre depuis notre réunion […] qui a été faite malgré nous, que notre église a été entièrement pillée par ces derniers » […].
Le 18 décembre 1867, le Conseil départemental prononce la réunion avec la Ferrière sur Risle. Apparemment, cette réunion fut de courte durée, si jamais elle fut effective. La commune apparaît autonome dans tous les documents ultérieurs.
Sous l'administration révolutionnaire, en 1790, Champignolles qui faisait partie du canton de la Ferrière (district de Verneuil) avec Sébécourt, Sainte-Marthe, Le Fidelaire, Quincarnon et Collandres, comptait 210 habitants.
En 1792, Champignolles fournissait trente-neuf citoyens actifs à la Garde Nationale, récemment réorganisée, du canton de La Ferrière. Cette garde comprenait huit cent quatre-vingts un citoyens répartis en quatorze compagnies.
En 1801, Champignolles, qui appartient désormais au canton de Rugles, ne compte plus que 175 habitants. Il faudra attendre le retour de la monarchie (1815) - le règne de Louis XVIII (1815-1825) représente une période de calme et favorise une certaine prospérité économique pour le pays -, pour que Champignolles regagne en population (180 habitants vers 1830). Cette embellie ne durera pas car, durant ce siècle instable politiquement (le XIXe), la Normandie vit des mouvements de fond.
Aujourd'hui, le village est situé dans une zone de biodiversité forte, à l’inventaire de deux zones naturelles d'intérêt écologique (ZNIEFF), dans le dispositif Natura 2000 Risle, Guiel, Charentonne, dans le pays Risle Charentonne et à l’inventaire des monuments historiques et des sites.
Témoin intact des siècles passés, le village de Champignolles est une incessante évocation de l'histoire de la France et de la Normandie, depuis le Haut Moyen Âge, il y a plus de huit cents ans, et de savoir-faire anciens. L'histoire de sa fondation en paroisse apporte une notable contribution à l'histoire de la Normandie du Haut Moyen Âge, à la fin de la Normandie anglaise (1087-1135) et à la fin de la Normandie des Plantagenêt (1135-1204).
L'église paroissiale Saint Gilles – Saint Loup "qui se présente en terrasse, au bas de la route en pente de toit qui plonge sur le dévers de la colline et rejoint la Risle, ramassée dans ses arbres entourée de son cimetière clos d'un muret d'époque avec ses vieilles tombes où les lettres s'effacent, des pierres droites et d'autres qui se penchent et son if magnifique", est l'un des rares spécimens représentatifs intacts de l’architecture médiévale normande du Haut Moyen Âge dont les caractéristiques propres font du duché de Normandie une région à forte identité.
Le site de l’église, le cimetière et le lierre sont inscrits à l’inventaire supplémentaire des sites depuis le 22 avril 1932.
Sa construction, vraisemblablement initiée dans la première moitié du 11e siècle, commença, pour progresser d'abord à l'est, puis au nord et au sud, par le chevet en blocage de silex et grison surmonté d'un beffroi carré et artistiquement recouvert d’essentes à flèche polygonale dont la face sud, en raison de la disposition de ses ouïes, pourrait être vue comme une représentation allégorique du roi Arthur - qui est celle d’un roi qui est "primus inter pares" ("premier entre les égaux") mais aussi souverain - (le mythe arthurien a beaucoup servi à Guillaume le Conquérant et à Henri II Plantagenêt ).
La qualité de conception et d'exécution de sa charpente médiévale utilisant les techniques de construction navale en carène renversée sa charpente de chêne d'un exceptionnel état de conservation, celle de son clocher avec sa flèche qui traduit avec élégance l'élan vers le ciel. Sur son piedouche, la console supporte tous les éléments décoratifs : girouette, boule représentant la sphère céleste et coq, symbole du reniement de Saint-Pierre.
L'équarrissage de ses bois vraisemblablement employés verts, la nature de certains assemblages, sa voûte en merrain monochrome, ses piliers cannelés sur chacune de leur face jusqu'à la base des doubleaux qui scandent le berceau brisé de la voûte et sa lancette ébrasée montre l'habilité des constructeurs de l'école normande que l'on retrouve dans un assez grand nombre d'églises d'Angleterre.
La seconde campagne (début du 13e siècle (?) qui correspond à la construction de l'abside, du transept, du chœur et de la croisée reprend le même parti que celui de la nef avec des distinctions qui s'observent notamment à l'extérieur (contreforts primitifs sans ressauts, un art de bâtir nouveau).
L'autre ou les autres campagnes (début et milieu du 16e siècle) - que l'on doit peut-être à Georges d'Amboise ou à Guillaume d'Estouteville , mécènes prestigieux qui ont permis à la Renaissance d’éclore en Normandie - correspond (ent) à la construction du porche en charpente à sablières moulurées du 16e siècle qui donne l'accès à l'église par une très belle porte en plis de serviette (refaite au 18e siècle), de la sacristie avec sa superbe lancette et à celle d'une chapelle carrée en silex habilement appareillé avec un magnifique pignon, en damier noir et blanc, de silex gris et de craie du plus bel effet, avec angles et baies en pierre, contrefort en grès, ajoutée au début du 16e siècle, à l’extrémité orientale de la nef, au sud. La fenêtre du pignon, "flamboyante et lancéolée, de grand style et sans doute œuvre d'un savant architecte bien loin des tâcherons", est en tiers-point et à meneau, et possède un remplage et des moulures gothiques.
Le gable du pignon, couronné par un fleuron circulaire et une croix antéfixe décorée de festons gothiques, offre un échiquier de silex taillés et de pierres disposées en damier. Les rampants sont en pierre, flanqués de deux acrotères - lions ou mâtins chevelés et rampants, tourné à dextre, vers la lumière "ravis"… comme le “ravi” de la crèche par la venue de la “nouvelle clarté” Neu Helle devant l’enfant phébus, le Dieu Fils solaire… -.
L'unité architecturale qui se dégage de ses différente campagnes de construction est remarquable.
L'église est consacrée à Saint Gilles , représenté en ermite avec la biche pour attribut, et à Saint Loup (Saint Leu) représenté en archevêque mitré tenant la crosse ou la croix à deux traverses.
À l'intérieur, on y trouve un tronc de six pieds percé de huit bouches à liards : présomption de pèlerinage à Saint Gilles, à Saint Loup, ou étape vers le chemin de Saint Jacques de Compostelle par la Via Podiensis (Conches > le Puy 577 km, Saint Jacques 1 333 km) ?
On y trouve aussi un haut-relief : la Transfiguration (classé au titre objet le 10 juin 1907) avec ses statues de style maniériste, en pierres polychromes du 16e siècle, représentent le Christ, Moïse, Élie, Saint Jacques, Saint Pierre et Saint Jean. On observera la déformation à dessein de certains éléments particuliers du corps de chacun des personnages (tête, yeux, mains,…) pour intensifier la stupéfaction des Apôtres à la vue de la blancheur éblouissante de Jésus :
[…] "Jésus, prenant avec lui Pierre, Jacques et Jean, alla sur la montagne pour prier. Or, tandis qu'il priait, l'aspect de son visage changea, ses vêtements devinrent d'une blancheur éblouissante, et voici que deux hommes parlaient avec lui. C'étaient Moïse et Elle, qui, apparus dans la gloire, parlaient de son départ, qui allait s'accomplir à Jérusalem. Pierre et ses compagnons étaient lourds de sommeil. Mais, restés éveillés, ils virent sa gloire et les deux hommes qui se tenaient là avec lui."
On remarquera également l'aspect particulier (Obscenae ?) de certains éléments du décor (palmiers-dattiers).
La poutre de gloire qui sépare la nef du chœur (le Christ en croix, la vierge, et Saint Jean sont en bois polychrome du 16e siècle), qui montrent la "Victoire du christianisme sur le judaïsme" et l'antisémitisme de la chrétienté du Moyen Âge.
En entrant à droite on trouve encore un bénitier en grès datant du 15e siècle.
Sur le mur de gauche, une inscription datée de 1621 : "Ici gist la personne de Pierre de la Croix lequel deceda le jour Saint Vincent Mil sis cens vint et une vous qui ceci lize pries Dieu pour les trepasses".
Au nord, les fonts baptismaux octogonaux sont rehaussés d’une margelle (pierre du 15e siècle) . Le coq du clocher y est posé : il a été descendu en 1985.
Plus loin, à droite, on trouve une vierge à l’enfant en bois polychrome du 17e siècle.
Plus remarquable, on trouve une autre statue de vierge à l’enfant Jésus avec une colombe dans les mains, en pierre polychrome du 14e siècle (classée au titre objet le 10 juin 1907).
Couronnée, légèrement hanchée, vêtue d'un manteau qui finit en plis et dont le bord se replie comme un tablier, cette Vierge, le bâton fleuri dans la main droite et portant à gauche l'Enfant vêtu d'une chemise.et tenant un oiseau (la colombe du Saint Esprit ?) dans ses mains, répond au canon du gothique rayonnant (début du XlVe siècle jusqu'en 1380).
Les vestiges de son luxueux décor, fait de nombreux éclats d'émaux de plique (viellis) qui parsèment la surface de cette œuvre de belle facture, témoignent de l'aspect luxueux qu'avait cette Vierge à l'Enfant.
Les émaux de plique employés dans l'orfèvrerie de prestige s'échangeaient au prix de l'or ce qui explique sans doute la disparition de toutes les plaquettes (Un recueil des travaux de la Société Libre de l'Agriculture Sciences, Art et Belles Lettres du département de l'Eure de 1844 : […] "que trop souvent on est obligé de négliger les offres ou de refuser les donations faute d'un local ; qu'ainsi le propriétaire de Bon-Port, près de Pont-de-l'Arche, avait donner deux belles pierres tombales, dont l'une est allée au musée de Rouen, tandis que l'autre ne serait arrivée à Evreux, si la Société d'Agriculture n'avait pris l'initiative et mis le transport à sa propre charge" […] " Bernay néglige les débris du passé…" […]. "Monsieur Chassant signale aussi la vente d'émaux intéressants consentie par l'Église de la Vieille Lyre." […]).
Dans le chœur, on trouve un autel en bois peint en faux marbre avec un décor sur le devant représentant deux vases de fleurs encadrant un écusson avec la colombe du Saint Esprit, du 19e siècle.
Le tabernacle est en bois polychrome, avec une statuette du Christ glorieux de style, avec une inscription "Ecce Panis Angelorum" du 17e siècle.
Le tableau du 19e siècle (restauré ), au-dessus de l’autel, représente le Sacré Cœur.
Jean-Pierre Louette
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1. Marie Minier, Architecte Urbaniste de l’État, Chef du Service Départemental de l’Architecture et du Patrimoine de l’Eure, mars 2006).
2. À la page 13 de son bulletin de 1903, imprimé par Ancelle fils à Evreux.
3. Outil de la déforestation, symbole de la force et du pouvoir sur la nature.
Jean de la Varende, "Les Promenades, Champignolles", La Nation française, le 2 mai 1957.
Évangile selon saint Luc, 9, 28-33.
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